Navin Ramgoolam était bien disposé à accorder une interview à Week-End en cette fin de semaine, mais un emploi du temps chargé l’a contraint à modifier son calendrier. Comme il avait une journée bien remplie hier, nous avons décidé le suivre à la trace, question de voir de plus près le candidat Ramgoolam à l’oeuvre, dans son fief, sur le terrain qu’il n’a cessé d’occuper durant la semaine écoulée. De 9e Mile, Triolet, à Baie du Tombeau, en passant par Rabindranath Tagore, Pamplemousses et D’Epinay, entre autres, le Premier ministre s’est fait un devoir d’aller à la rencontre de ses mandants. La priorité étant de renouer le contact avec son électorat, quitte à se faire modeste et à présenter des excuses pour n’avoir pas été suffisamment accessible.
Après la conférence de presse du samedi matin à Grand-Baie, suivi d’un briefing rapide avec les candidats de l’alliance Ptr-MMM, Navin Ramgoolam s’est ensuite entretenu à tour de rôle avec les candidats du PTr. Un exercice qui avait apparemment pour but de faire le point individuellement avec chacun des 30 candidats rouges et de régler les derniers détails avant les élections de mercredi.
L’occasion pour Navin Ramgoolam — probablement en possession des dernières indications de son service de renseignement sur la situation et des sondages indépendants qu’il affectionne pour confronter les observations —, il a passé en revue circonscription par circonscription, question de donner les dernières directives à ses candidats. L’exercice aura duré près de 2h. Après le départ du dernier candidat, c’est un Navin Ramgoolam pressé qui est sorti du lounge où il aura eu le temps de grignoter rapidement quelques snacks.
“Vote block”
Le Premier ministre s’est ensuite engouffré dans sa voiture et nul, à part quelques-uns de ses très proches, ne savait où il se rendait. Était-il toujours dans sa circonscription N°5 ou avait-il fait un saut chez lui pour se rafraîchir ? Sa garde rapprochée a laissé entendre qu’il s’était, en fait, rendu à la rue Desforges, là où son père a résidé pendant de longues années et qui lui sert de point de chute lors des campagnes électorales, question d’être près de sa circonscription.
Changement de look pour la virée de l’après-midi. Il a ainsi troqué son costume bleu foncé, sa chemise bleu à rayures et sa cravate rouge de la conférence de presse pour une tenue plus décontractée, polo bleu à col gris et des jeans noirs. Direction d’Epinay, où il est arrivé à 18h40 avec une prise de parole presque immédiate, non sans avoir invité ses colistiers Devanand Rittoo et Atma Bhumma à se rendre à la prochaine réunion à Baie du Tombeau pour ne pas faire patienter trop longtemps les partians réunis là-bas.
Le discours est bourré d’anecdotes sur son père, qui fut lui aussi longtemps élu de la même circonscription. Il est tantôt question de Nelson Mandela, tantôt de Jacques Chirac ou de François Mittérand et des propos que ces derniers ont tenus sur son père. Il a conclu qu’il n’y a pas de comparaison possible entre sir Seewoosagur Ramgoolam et sir Anerood Jugnauth, qu’il a une nouvelle fois dénoncé comme le « symbole de la division ». « Rambo pou tchombo ar mwa », lance-t-il.
Dans son réquisitoire contre le MSM, il évoque l’enlèvement des subventions sur le riz et la farine, et le ciblage de la pension de vieillesse tandis que lui a doublé cette pension à son arrivée aux affaires en 1995. « Mwa ki finn doné ek mo pou kontinyé lev bann vyé dimounn », cette frange de l’électorat où il a toujours puisé un certain capital. Et lorsque ce propos est accueilli par des applaudissements, il renchérit : « Mo trouvé ki zot anvi mo vinn prémyé minis ek mo espéré ki zot anvi, mé pou mo révinn PM mo bizin enn mazorité trwa kar. « 
Il en profite aussi pour enjoindre l’électorat à ne pas accorder de vote de sympathie à des candidats dont le seul mérite serait qu’ils habitent la circonscription. « Zot res dan landrwa, apre sa ki zot kapav fer si zot éli ? Zot pou dan lopozisyon ek apar koz 4 kestion dan Parlman, ki zot kapav fer ? » a-t-il demandé à l’assistance.
Expliquant les objectifs de l’alliance PTr-MMM, Navin Ramgoolam déclare que lui-même et Paul Bérenger se sont réunis pour assurer le développement du pays. L’assistance acquiesce bruyamment. Il passe alors à un passage du Mahabarat rappelant que « kan éna lager, bizin lager, péna fami, kamarad ek pa donn sinpati parski ladverser finn vini pou touyé ». Aussi il exhorte son électorat à se mobiliser pour qu’il conserve son « izzat », comprenez son honneur. Et de reprendre son expression de prédilection — « mo péna disan vander dan mo lékor » — en insistant sur la force des deux symboles que sont la clé et le coeur.
Après son inévitable bain de foule avec les habitants, cap sur Baie du Tombeau, où l’attendent Hervé Aimée et Sheila Grenade, ceux à qui il a délégué la responsabilité de la campagne dans cette région. Lorsque Navin Ramgoolam arrive, c’est son colistier Devenand Ritoo qui est au micro et qui, lui aussi, insiste sur le « block vote ».
Accueilli avec des bouquets offerts par les jeunes du quartier et d’un « mo vini pa vini, vini » de Nancy Derougère qui a suscité un déhanchement de la part du Premier ministre, qui a vite été rejoint par des activistes de l’alliance.
« Une belle synergie entre les partisans des deux partis »
Devant une telle ambiance, Navin Ramgoolam commence par dire qu’il constate une belle synergie entre les partisans des deux partis. Il insiste sur la sincérité de l’alliance entre le PTr et le MMM, présentée une occasion pour de rassembler toute la nation mauricienne. Il évoque aussi l’obligation de sacrifices dans le cas des alliances et des ceux qui n’ont pu obtenir une investiture, à l’instar d’Hervé Aimée et de Sheila Grenade.
Il reprend ensuite ses critiques contre SAJ et rappelle, une par une, les diatribes lancées par l’ex-président de la République contre chacune des communautés qui composent la nation mauricienne. « Ou pa gagn drwa blié sa bann insilt-la. Paul Bérenger ek mwa nou koné ki dimounn ki nou pa atann pou fer tret avek nou, mé nou pou gard nou bann konviksion, nou pa pou kilé ».
Evoquant son projet de faire de Maurice un pays moderne où toute la nation se retrouverait, Navin Ramgoolam explique qu’il faut que le gâteau grossisse pour pouvoir le partager avec tout le monde. Puis, ce fut un exercice qui s’apparentait à une sorte de confession publique.
Il se raconte et explique que ce n’est pas parce qu’il a vécu longtemps à l’étranger qu’il n’est pas animé de sentiments communaux, mais parce que c’est l’histoire personnelle de sa famille qui lui a inculqué les valeurs de l’unité : son père qui a pu étudier grâce à des enseignants de confession catholique et musulmane. Navin Ramgoolam est aussi revenu sur son opposition à l’introduction forcée des langues orientales à la veille des élections de 1995, une position qui lui a été reprochée et dont on avait dit qu’elle lui portrait préjudice, mais qui ne l’a pas empêché d’obtenir un 60/0.
« Sa eleksion-la concerne zot, pa mwa ni Paul Bérenger, mé zot, sirtou bann zenn », déclare-t-il en réitérant son souhait qu’il n’y ait pas de vote de sympathie à donner à l’adversaire. Et de conclure qu’il est essentiel qu’il arrive au gouvernement avec une forte majorité.
Il en a aussi profité pour parler des projets pur la région, la création d’un centre médical dans la localité et a rappelé qu’il y a eu Rs 600 millions dépensées sur le tout-à-l’égout à Baie du Tombeau. Il met alors fin à son intervention sous les cris de « Navin nou lérwa », prend son bain de foule, s’attarde à la hauteur de quelques parents qui étaient accompagnés de leurs enfants, leur adresse quelques bons mots avant de se diriger vers sa voiture où il se met debout sur la marche et salue une dernière fois ses partisans.
Ce n’était pas terminé pour autant, puisqu’il fera une halte rapide chez la famille Jeetun, propriétaire du supermarché Simla. À sa sortie, quelques partisans restés sur les lieux en profitent pour lui adresser leurs doléances. Malgré l’heure tardive en ce samedi soir, il prend le temps de les écouter et promet au pêcheur qui l’interpelle et aux deux autres personnes venues avec leurs griefs qu’il s’occupera personnellement et spécifiquement de leur problème dès ce lundi. Ils repartent ainsi rassurés.
Il est aux environs de 21h15 lorsqu’il quitte Baie du Tombeau. Le cortège prend la direction de Port Louis mais la destination est inconnue. Avait-il quelques rendez-vous à son bureau de la rue Desforges ou quelques autres étapes sur son itinéraire. Peut-être bien, puisqu’il nous a prévenu qu’il serait sur le terrain jusqu’aux petites heures ce matin. Et le marathon se poursuivra jusqu’à l’opération kas bwat de jeudi…