Les dernières révélations de Wikileaks portant sur les commentaires et analyses des diplomates américains en poste à Port-Louis sur une batterie de sujets allant de la situation politique à l’évaluation de l’état de la fraude et de corruption en passant par le niveau de sécurité dans les prisons, sans oublier des pointes de nature sarcastiques à l’encontre des dirigeants du pays, suscitent des remous à l’hôtel du gouvernement avec pour conséquence, probablement indirectement, un exercice de “damage control”. À cet effet, le Chargé d’Affaires américain à Port-Louis, Troy Dalian Fitrell, a pris l’initiative d’adresser à la presse un Op-Ed (Opinion Editorial) en page 14 de cette édition du Mauricien en vue de limiter les dégâts sur le plan diplomatique. Il met l’accent sur la solidité des relations entre Port-Louis et Washington malgré l’épisode Wikileaks.
Les recoupements d’informations effectués par Le Mauricien dans les milieux officiels à l’hôtel du gouvernement et aussi aux Casernes centrales confirment néanmoins que le nouveau mot d’ordre face aux Américains est la prudence dans les commentaires ou encore la communication de détails. Ces “contacts points”, qui sont sollicités parfois à titre formel et dans d’autres occasions de manière privée par des officiels américains, se sont retrouvés dans des situations compromettantes, embarrassantes et délicates avec la publication des correspondances adressées par l’ambassade américaine au Département d’État à Washington.
Dans certains cas, des risques d’incidents diplomatiques impliquant d’autres pays, comme la correspondance de l’ancienne Chargée d’Affaires américaine Virginia Blaser, sur la visite d’État du président Hu Jintao de la République populaire de Chine, ne sont pas à écarter. En l’absence du ministre des Affaires étrangères Arvin Boolell, actuellement en mission officielle à l’étranger, Le Mauricien n’a pas été en mesure de confirmer si le gouvernement a déjà transmis une Note verbale de protestation aux Américains.
Désormais, la partie mauricienne se montre extrêmement prudente lors de ses contacts avec les Américains. Les premiers à faire les frais de cette frigidité diplomatique ont été les officiels de l’ambassade américaine, accompagnant le commandant et les principaux lieutenants de l’unité de la marine américaine USS Samuel B. Roberts, actuellement en rade à Port-Louis sous l’Africa Partnership Station Program.
Réticence
« Nous participons aux activités conjointes prévues dans le cadre des manifestations. Mais nous sommes extrêmement prudents sur les commentaires ou encore pour satisfaire les requêtes d’informations. Lors des contacts d’ordre social, nous préférons parler de la pluie et du beau temps ou encore de la qualité des plats servis », a fait comprendre au Mauricien un des responsables mauriciens engagés dans les activités pour cette escale d’une unité de la marine américaine. Au cas où la prudence et la réticence se maintiennent, l’ambassade américaine se verra privée d’un réseau d’informations lui permettant d’avoir une meilleure “inside view” de la situation à Maurice. Une telle situation pourrait porter de graves préjudices aux intérêts des Américains.
Sachant sans doute que l’exercice de “damage control” prendra du temps et devant l’urgence de rassurer les contacts et rétablir le niveau de confiance qui prévalait jusqu’à tout récemment, le Chargé d’Affaires américain a pris la décision de “go public” avec un Opinion Editorial. Troy Damian Fitrell condamne en des termes très sévères les révélations de Wikileaks avec les graves conséquences sur le plan diplomatique. « I can say that the United States deeply regrets the disclosure of any information that was intended to be confidential. And we condemn it. Diplomats must engage in frank discussions with their colleagues and they must be assured that these discussions remain private », concède le diplomate américain, qui ajoute plus loin que « these conversations depend on trust and confidence as well ».
Le Chargé d’Affaires américain affirme que parfois les informations communiquées aux diplomates sont de nature extrêmement sensibles, comme dans le cadre de la lutte contre fraude et de la corruption ou autres délits, dont de violence sexuelle. « Revealing that person’s identity could have serious repercussions : imprisonment, torture, even death », fait-on comprendre.
Graves appréhensions
Troy Damian Fitrell soutient que des mesures ont été prises en vue d’éviter des répétitions de Wikileaks à l’avenir. « We are moving aggressively to make sure that this kind of breach does not happen again… We can’t afford anything less. I am in closer contact with officials of the Government of Mauritius to make sure we continue to focus on the issues and tasks at hand ».
Mais du côté de l’hôtel du gouvernement, l’exercice d’évaluation des préjudices d’ordre diplomatique, économique et social causés par Wikileaks se poursuit. L’un des dossiers qui suscite de graves appréhensions concerne l’évaluation accablante des Américains et rendue publique sur l’état de sécurité dans les prisons à Maurice. Depuis ces derniers mois, des efforts ont été déployés en vue de procéder à un refocussing de la situation dans les prisons mais les commentaires dans un des câbles diplomatiques transmis de Port-Louis à Washington dans le cadre du lobbying des Américains pour faire accepter à Maurice le transfert des détenus somaliens laissent craindre le pire.
Cette correspondance fait état d’un rapport confidentiel de la prison rédigé par un expert du United Nations Office of Drugs and Crime (UNODC), Glenn Ross. Ce rapport constitue une véritable mise à nu de la prison. « Ross, however, judged that (prison) officers do not have the adequate skill base, despite an initial six-month program at recruitment. He suspects that the training programs have not changed much since Mauritius gained independence in 1968. He indicated that the guards lack basic knowledge in cell searching and prisoner handling and that they would not be ready to handle an emergency event ».
Plus loin, le responsable de l’ambassade américaine à Port-Louis ajoute que « Ross judges that the staff lack innovation and do not understand their role as leaders. He expressed concern that prison personnel additionally lack the ability to respond to emergencies such as riots, hostage takings, death in custody, escapes, etc. ».