L’écrivain Wilfried N’Sondé est en visite à Maurice pour mettre en exergue son œuvre et sa pensée. Après avoir animé jeudi soir une conférence sur Écrire sur l’esclavage, il s’exprime ce week-end, dans le cadre du premier Festival du livre Jeunesse de Maurice, sur « Adolescence, désir et souffrance ». Avec Le cœur des enfants léopards, il avait séduit le jury du Prix des Cinq continents. Cette année, son roman historique, « Un océan, deux mers, trois continents » a remporté le prix Ahmadou Kourouma. Il fait découvrir l’histoire extraordinaire du premier ambassadeur africain au Vatican, devenu témoin malgré lui des horreurs de la traite.

Ça fait quoi de recevoir le prix Ahmadou Kourouma en Suisse ?

Ça fait très plaisir, c’est une belle reconnaissance. J’ai été trois ou quatre fois nominé pour ce prix, ce qui fait que je désespérais de l’avoir. Kourouma est un auteur que j’aime beaucoup, un des rares que je connaisse à avoir écrit plus de deux très bons livres. Il a une écriture particulière et un sens de la narration très efficace. Quand on entre dans ses livres, on n’a pas envie d’en sortir. D’être couronné sur le salon du livre africain de Genève, qui me suit depuis mes débuts, et en plus pour un livre sur le premier ambassadeur africain au Vatican, tout cela fait sens pour moi…

Avec Un océan, deux mers, trois continents, vous semblez changer de registre, en passant de l’univers des banlieues et des villes contemporaines au roman historique. Est-ce le cas finalement ? N’y a-t-il pas une continuité avec ce nouveau texte ?

Dans la perception de nos vies, une période de quatre-cents ans paraît énorme mais à l’échelle de l’humanité, ce n’est rien du tout. Nous ressemblons beaucoup aux êtres humains du XVIIè siècle. La vraie différence vient du temps énorme qu’il m’a fallu pour effectuer les recherches, traiter les documents et en faire une pâte romanesque, mais après, dans le traitement des sentiments humains, ce que j’affectionne le plus, il n’y a pas de différence, cela m’a d’ailleurs moi-même troublé. C’est à la fois fascinant et inquiétant. L’être humain change bien sûr, je suis convaincu qu’il s’améliore, mais il y a quand même des constantes inquiétantes. En mettant ces constantes en lumière, on peut être plus à même de les combattre… en montrant par exemple les relations basées sur la soumission, sur la discrimination sociale, raciale, etc. La discrimination sexuelle est la mère de toutes les discriminations, tellement elle est évidente et tellement elle ne se nomme pas !
Quand on écrit, on crée de la pâte humaine, qui a quelque chose d’intemporel. Il m’a fallu aussi inventer une langue que nul ne connaît aujourd’hui… Comment parle un prêtre bakongo du XVIIè siècle ? Vous n’en avez aucune idée, et moi non plus. Il devait s’exprimer en kikongo, et maîtrisait le latin et le portugais. Il fallait inventer une langue qui soit crédible, basée notamment sur le passé simple.

Il y a encore beaucoup à défricher dans l’histoire de l’esclavage. Pourquoi avez-vous choisi ce personnage plutôt qu’un autre ?

Nsaku Ne Vunda m’offre la possibilité de montrer la vision d’un Africain, mais qui n’est ni esclave, ni esclavagiste, et qui devient de ce fait un témoin particulier. Il découvre la traite malgré lui et il la raconte avec un œil nouveau. Il n’habitait pas la côte et connaissait des formes de servitude différentes, sans chaîne et sans fouet. Et puis on est plus prompt à reconnaître un phénomène quand il se passe ailleurs… Quand vous vivez à Paris, que vous y travaillez, vous passez à côté des drames sans vous y arrêter, vous ne passez pas votre temps à sauver les femmes battues, les SDF, les femmes violées, etc., alors que c’est quotidien. Mais quand dans un concours de circonstances, vous êtes confrontés à cela de face, vous ne pouvez plus mettre en marche ce mécanisme qui nous permet d’éviter… Mon personnage se trouve dans une situation où les esclaves sont là, dans la cale du bateau. Il les voit monter sur le pont. Ce bateau devient une espèce de réduction de l’humanité où tout est exacerbé. La domination, la soumission, est là quand vous voyez un couple dehors, mais quand vous voyez l’homme battre la femme devant vous pendant des semaines, vous êtes obligé de réagir et de vous prononcer.

La mission de Nsaku était d’aller à Rome, pas d’être confronté à la traite. Il devient ambassadeur de son pays auprès du Vatican, à la demande du pape Clément VIII. Avant qu’il parte, son roi lui souffle de lui dire que l’esclavage est en train de faire des ravages au royaume du Kongo, et qu’il serait bien avisé d’y mettre fin, au nom des principes du christianisme. Et une fois sur le bateau, il n’a pas d’échappatoire possible, il voit les esclaves, il les entend, il les sent jour et nuit.

Mais comment est-il possible qu’il n’ait pas su avant de partir, que son bateau passerait par le Brésil ?

À l’époque, on connaissait très mal la géographie, et mis à part le capitaine et les officiers, personne dans l’équipage ne connaissait le trajet du bateau. On leur dit qu’on va en Inde ou ailleurs, et ils ne savent pas ce que cela signifie. Un serf au XVIIè siècle par exemple ne sait pas ce qui se passe à 50 ou 100 km de chez lui. Sa vie se réduit aux champs, à la maison, et le dimanche à l’église ou la chapelle de la paroisse. Ce sont des époques de grand obscurantisme. Beaucoup partaient mais ne revenaient jamais, souvent parce qu’ils mourraient en chemin. Il faut se rendre compte aussi que la durée de vie moyenne sur un bateau était de deux ans !

Ce qui a été fascinant et difficile à la fois, a été de se mettre dans la tête des gens du XVIIè. Le capitaine et quelques officiers, parce qu’ils étaient nobles et instruits, étaient les seuls à avoir une idée de ce qu’ils allaient vivre. Je suis tombé sur des textes des premiers Portugais qui sont arrivés au Brésil, qui ont simplement cru qu’ils avaient trouvé une île. Il faudra attendre deux ans après, quand Amerigo Vespucci suppose que c’est un continent, et il va se taper toutes les côtes pour le prouver. Cette idée paraissait complètement hallucinante à cette époque de grande ignorance.

… de grandes découvertes aussi

Oui mais aussi de très grandes supercheries, parce qu’entre ceux qui avaient conscience de la très grande étendue du monde, et ceux qui vivaient entre leurs champs et le château du seigneur, il y avait un abîme, qui ouvrait la porte à toutes les supercheries. Quand on explique à N’Saku qu’il doit aller à Rome, en tant que prêtre, il était formé, lettré, il s’imagine remonter vers le nord. Et il se demande ce qui se passe quand il comprend que son bateau va vers l’ouest. Alors imaginez les esclaves, qui se retrouvent dans le noir pendant des jours sans rien savoir. Il y avait de quoi devenir fou. Il faut déconstruire ses propres perceptions pour se mettre à leur place.

En choisissant ce personnage, n’avez-vous pas cherché à lutter aussi contre les simplifications sur l’histoire de l’esclavage ?

Absolument. Si le racisme existait à l’époque, il prenait d’autres formes que par la suite. La preuve en est que cet Africain est monté sur ce bateau en tant que dignitaire. Il n’a jamais été enchaîné ou maltraité. Il avait un rang supérieur aux officiers du bateau. À cette époque, la hiérarchie ne se fait pas sur la couleur de peau, mais sur le statut social. Il existe à Lisbonne quelques tableaux qui le prouvent et qui représentent par exemple un noble kongo sur son cheval, avec à terre, une paysanne portugaise blanche pieds nus. Les rapports entre Européens et Africains n’ont pas toujours été teintés de racisme.

Quand on parle de l’empire romain, qui allait quand même de l’Écosse au Sud Soudan, y a-t-il alors eu une seule allusion de racisme ? Zéro ! Un citoyen romain pouvait être écossais ou nubien, on s’en fichait. Mais nous vivons une époque de tellement grande arrogance, que nous croyons que nos perceptions de l’homme aujourd’hui sont celles que les hommes ont toujours eues, mais pas du tout. Pour les femmes aussi, en Russie, en Mongolie, on retrouve des tombeaux de femmes reines… Dans les balbutiements de la science, aux XVIIè et au XVIIIè siècles, où les gens ont été très idiots mais aussi très arrogants, ils ont développé des théories incroyables qui ont la peau dure, selon lesquelles par exemple les femmes étaient naturellement hystériques et incapables d’apprendre. Ou ils associaient l’orgasme à des crises d’épilepsie ! C’est pour cela qu’il est très important de revisiter l’histoire. Les femmes ont participé activement à la révolution française, mais elles en ont été évincées. C’est une des catastrophes de la révolution française.

Mais par exemple ici, on a vécu pendant des années avec le schéma de la traite transatlantique en tête, alors que l’histoire de l’océan indien est différente.

En France, on ne se rend pas compte à quel point on est influencé par le modèle états-unien. Or par exemple, le Kongo est d’abord la rencontre entre deux royaumes, le Kongo et le Portugal, qui entretiennent des relations diplomatiques. Comme le Brésil était immense, le Portugal n’avait pas les moyens humains de développer tout cet espace et donc, ils font appel au Kongo. Comme l’égalité entre les hommes n’existait pas, le Kongo a des esclaves et il les vend. Cela a commencé comme cela, comme un commerce. C’est un système économique, qui va prendre de l’ampleur, parce que le Brésil est immense. Le transfert biologique est incroyable quand les Européens s’installent aux Amériques. Les plantes cultivées en Europe poussaient beaucoup mieux en Amérique, tout y était multiplié, ce qui a amené un enrichissement fantastique de l’Europe. Les nations européennes qui traitaient avec les royaumes africains sur un pied d’égalité au départ, se sont tellement enrichies un siècle après, que la relation s’est déséquilibrée jusqu’à ce qu’on commence à mépriser les gens et construire des théories. L’économie prend une dimension industrielle, et la traite aussi. Au XVIIè, on ne parle pas de nation française indivisible. Il y a les nobles, les ecclésiastiques et le reste. Le seigneur n’est pas le frère du paysan. Ils n’ont pas le même sang. La vision, Africains contre Européens, vient extrêmement tard. Ils ne se pensent pas alors comme des entités compactes. Ce qu’on sait de l’esclavage n’est pas tout, n’oublions pas qu’il y a eu d’autres époques avec d’autres relations entre les hommes. Ce que nous vivons aujourd’hui n’est qu’un exemple parmi d’autres de la manière de faire ensemble. D’ailleurs en pleine période de traite transatlantique, le pape Clément VIII missionne un Africain comme ambassadeur ! Pour lui, les Africains avaient leur place au Vatican. Ce pape était beaucoup plus évolué que ceux qui ont suivi. Il meurt avant que N’Sakou n’arrive finalement, quatre ans plus tard, pour rencontrer Paul V, qui était très politique, mais il l’a quand même immortalisé en faisant faire sa statue, qu’on peut encore trouver à Rome.

Est-il connu dans les Congo d’aujourd’hui ? Y existe-t-il des représentations de lui ?

Non, pas que je sache. Tout le bassin du Congo vit un marasme économique, politique, social, qui est littéralement cataclysmique. Dans toute cette région, seul le Rwanda est un pays cohérent, qui fait plaisir à voir et qui montre qu’il est possible de se relever.

Avez-vous quand même de l’espoir pour le Congo ?

Oui l’espoir est là. Il faut remettre les idées dans l’ordre, réfléchir par où on commence. Pour la première fois, j’ai fait une présentation de mon livre à Paris avec une agence de communication dirigée par des Congolais. On avait 95% de Congolais à qui j’ai expliqué que l’histoire n’est pas exactement celle qu’on nous a racontée, qu’il existe une histoire du Kongo avant que les Européens arrivent, etc. Les Kongo ont été capables de construire un royaume structuré, organisé, avec des valeurs, avec des erreurs aussi comme l’esclavage, etc. Il faut cesser l’éternelle victimisation. Ce n’est pas toujours de la faute des autres, et quand bien même ça le serait, il faut agir quand même.

En même temps, vu le silence qui a été appliqué sur l’histoire de l’esclavage, ce sentiment de victimisation peut se comprendre.

Mais il y a eu aussi un silence sur l’esclavage qui se pratiquait localement. Ces structures sociétales qui sont nées de la domination et de la soumission, n’ont jamais été remises en question, et elles perdurent. C’est un vrai frein. Quand un pays fonctionne sur la soumission et la domination, il n’est pas prompt à favoriser l’accès de chacun à la connaissance, à la richesse, etc. Or, quand on est dans le chaos des deux Congo d’aujourd’hui, on a besoin de toutes les énergies, pas de gens soumis et dominés, que les gens se retroussent les manches et aillent jusqu’au bout de leur créativité, de leur puissance de travail. Quand on essaie de remettre en question ces structures sociétales, on est accusé d’être anti-africain, voire raciste !

Quand je vais en Afrique subsaharienne, je vois, par exemple, que les enfants sont brimés. À Kinshasa, en novembre 2015, le parlement a voté une loi qui permettait aux femmes de porter plainte sans l’accord de leur mari. Je leur ai dit : « vous êtes bien gentils de critiquer la dictature de Kabila, vous avez bien raison, mais est-ce que vous vous rendez compte que dans vos foyers, vous pratiquez une micro-dictature ? Vous élevez vos enfants dans l’apprentissage, dans la reproduction et l’acceptation de la micro-dictature. Où voulez-vous que les gens apprennent la démocratie, si vous pratiquez la tyrannie chez vous ? Il y avait un silence de mort, parce qu’ils le savaient tous. Tout commence là.

N’Saku a-t-il laissé des témoignages écrits ?

Non, et il y a très peu de choses sur lui. J’ai dû beaucoup me documenter sur le contexte. Je devais produire de la subjectivité sur un cortex que je devais objectiver, c’est passionnant.

Dans votre premier roman, Le cœur des enfants léopards, la question de l’identité et de la double culture des enfants et descendants d’immigrés est posée. Cette crise identitaire explique-t-elle le malaise des banlieues en France et ailleurs en Europe ?

La source du problème est déjà dans ces concepts-là, double culture : donc zèbre ? En matière de culture, un et un ne font pas deux. Un et un font un, quelque chose de nouveau et d’unique. À Maurice, vous avez eu de gens qui sont venus d’Europe, d’Inde, de Chine, d’Afrique. Au final, vous avez des Mauriciens sur une île, avec une langue nouvelle, qui n’est ni l’hindi, ni le français, etc, mais le créole. En fait, on a produit une crise, surtout chez les jeunes parce qu’ils sont en recherche, en leur imposant des concepts qui ne correspondent pas à ce qu’ils sont.

Quand on leur dit « vous êtes des déracinés », c’est horrible ! Pour l’être humain, le concept de racine est complètement inadéquat, parce que c’est une espèce de monolithe extérieur, immuable. À la place, je dis que l’héritage se transmet subjectivement. Si vous élevez un enfant ici, l’héritage français que vous allez lui transmettre, votre enfant sera libre de le prendre ou de ne pas le prendre. Ce que ses parents lui disent, ce que l’école lui dit, les amis, les films qu’il va voir, les gens qu’il va rencontrer, les voyages qu’il va faire, etc. forment une espèce de mosaïque, mais il ne sera pas un zèbre. Il ne sera pas une moitié français et une moitié mauricien, c’est délirant et ça fait du mal aux gens. Ces concepts font peur aussi aux sociétés d’accueil. Or, quand on entre en contact avec l’autre, on change, tout le monde change et on produit quelque chose de nouveau.

Vous avez travaillé comme éducateur dans des banlieues. Pour vous, comment ces crises identitaires peuvent-elles se résoudre ?

D’abord, je n’aime pas ce mot de banlieue. Il faut appeler les choses par leur nom : les quartiers pauvres. La crise économique, ça fait des pauvres qui se retrouvent dans les périphéries. Je ne veux pas faire le gauchiste à deux balles, mais le capitalisme produit de la pauvreté. J’ai travaillé avec des enfants des quartiers pauvres de Berlin. J’essayais de leur dire : les problèmes identitaires que vous pensez avoir ne sont pas les vôtres, ce sont ceux dans lesquels les autres dans leur perception veulent vous enfermer. À vous de réfléchir à ce que vous êtes vous de manière dynamique ! Dans Le cœur des enfants léopards, j’ouvre le livre avec ce genre de questions : d’où viens-tu ? etc. Il faudrait que je vous raconte ma vie, mais vous n’avez pas le temps, vous voulez que je vous serve un préjugé…

Quand on lit Fleur de béton, on a l’impression que vous faites corps avec vos personnages jusqu’à épouser leur langage, on reconnaît votre style mais c’est une autre écriture, qui nous transporte dans un autre univers. Cette capacité vous vient-elle de ces expériences d’éducateurs, car dans ce livre, vous entrez véritablement dans l’intimité des jeunes.

C’est une ambition de trouver les mots, les agencements de mots qui permettent d’incarner ces personnages. Quand j’écris le ressenti d’une jeune femme de 17 ans la première fois qu’elle a fait l’amour, je suis bien incapable de le savoir. La force du travail sur la langue, le travail de l’écriture m’intéresse justement parce qu’il permet d’incarner leur personnage. Même dans Le cœur des enfants léopards, où le personnage se retrouve dans une cellule de garde à vue, je n’ai jamais mis les pieds dans une prison ou une cellule de ce genre. Mais quand je suis allé présenter mon livre en prison, mes interlocuteurs étaient persuadés que j’avais vécu cette expérience. Quand je ne donne pas des interviews, j’écoute et j’observe énormément. Je suis un prédateur de mots, d’accents, de langues. J’ai été fasciné tout à l’heure d’entendre du créole à la radio.

Vous avez longtemps vécu à Berlin, et y avez consacré un livre, Berlinoise. Qu’avez-vous aimé dans cette ville ?

J’y ai vécu vingt-quatre ans, mais quand on est un auteur français, Paris reste incontournable. Un roman sur deux se vend en Île de France. J’y suis allé juste après la chute du mur. C’était imaginer que tout était possible. Pour moi c’était un ailleurs qui permettait de sortir de cette espèce de tension fondamentale entre Congolais et Français. La vie était chère à Paris, alors qu’elle était beaucoup plus simple matériellement à Berlin. Elle y était beaucoup plus subversive et vivifiante aussi, avec toute la culture underground.