À Maurice, dans le cadre d’un atelier de travail organisé par le ministère de l’Industrie et du Commerce visant à corriger les inadéquations entre l’homme et la femme dans les différents départements de ce ministère, la Gender Expert du Kenya Winnie Lichuma est d’avis que l’égalité entre hommes et femmes dans une société moderne « ne signifie aucunement que chacun se sauve de ses responsabilités ». Cette experte, qui travaille également avec le ministère de l’Égalité de genres, soutient que les rôles sont équitablement répartis aujourd’hui entre les deux sexes. D’un autre côté, elle demande qu’il y ait en place des politiques appropriées « pour le bon développement de la société » et pour qu’il n’y ait « pas d’effets néfastes si les valeurs ne sont pas correctement gérées ».

Les femmes sont aujourd’hui appelées à jongler avec plus de responsabilités sur leur lieu de travail ou dans leur famille. Toutefois, nous observons qu’elles sont toujours victimes de discrimination. Vous demandez donc aux hommes à apprendre, désapprendre et réapprendre. Pourriez-vous élaborer ?

Lorsque nous parlons du genre dans la parité hommes/femmes, il faut l’appréciation de tout le monde pour comprendre cela. Nous avons été élevés culturellement d’une façon où le patriarcat exigeait que la place de la femme soit à la maison. La civilisation et les droits humains sont venus pour que filles et garçons aient les mêmes opportunités. Nous devons maintenant changer les croyances culturelles et les normes de la société qui font croire que la femme est inférieure à l’homme, et qui a fait croire que l’homme est le soutien financier de la famille. Aujourd’hui, les femmes ont aussi ce rôle. Donc, la société moderne a beaucoup changé dans la manière dont les choses étaient perçues dans le passé. Dans le passé, le point de vue des grands-parents était que les femmes étaient illettrées et devaient rester à la maison. Elles prenaient soin de la maison, des enfants et de leur mari. Alors que ce dernier allait chercher la nourriture. Mais maintenant, nous avons une situation où la femme et l’homme travaillent ensemble au bureau. Avoir une femme à la maison n’existe plus. Nous devons trouver des moyens pour changer ce qui était la perception autrefois et changer la société moderne. Aujourd’hui, nous avons une société où le mari et la femme travaillent et où les enfants partent à l’école. Des familles qui ont des moyens emploient des aides ménagères qui prennent en charge le rôle de la maman pour les enfants. Dans des situations où il n’y a pas d’aides ménagères, vous envoyez l’enfant dans une garderie. Et lorsque vous revenez chez vous, contrairement à l’époque où la nourriture était prête, l’homme et la femme arrivent au même moment et se partagent les tâches. Si nous avons un homme avec une vieille manière de penser, qui croit que son rôle est de s’asseoir, et s’il ne désapprend pas ce qu’il a appris, il aura beaucoup de problèmes. La nature demande de changer. On désapprend ce que la société a fait croire, à savoir que l’homme est le soutien financier et que tout doit être fait pour lui. De nos jours, l’homme et la femme travaillent et arrivent à la maison à la même heure. Il faut essayer de voir comment rendre la vie plus facile pour chacun. Il faut se complémenter. Le désapprentissage, c’est de ne plus garder à l’esprit ce que la société patriarcale définit comme notre rôle, mais apprendre les rôles que la société n’avait pas envisagés pour vous. Le rôle de l’homme et de la femme n’est pas statique. Comme nous évoluons, et à l’ère de l’industrialisation, l’homme peut bien partager les tâches.

Étant donné que vous êtes une habituée de Maurice s’agissant de l’égalité des genres, que pensez-vous de la situation ici ?

Les changements s’opèrent à Maurice, mais à un très faible niveau. Mais nous devons savoir le suivre compte tenu de la manière dont nous élevons nos enfants. Nous n’avons plus cette société rigide où la plupart des enfants des régions rurales et urbaines sont différents. Les gens comprennent que l’éducation change la manière de voir les choses. Mais si elle n’est pas bien gérée, cela peut avoir d’autres conséquences, que nous devons apprendre à gérer. Ces conséquences sont d’abord que nous avons à Maurice une classe de femmes très éduquées. Souvent, elles n’arrivent pas à trouver un homme qui leur corresponde. De ce fait, les femmes ne se marient pas et préfèrent être des mères célibataires. Si une femme a grandi dans une famille très violente, elle gardera toujours ce souvenir de sa mère battue par son mari, peut-être à cause de son manque d’éducation ou parce qu’elle ne soutient pas financièrement sa famille. Mais lorsque la femme devient elle-même le soutien financier de sa famille, elle se questionne sur l’importance de se marier. Elle ne souhaite pas se marier. Si les valeurs de la société ne sont pas bien gérées, surtout des attentes, elles peuvent engendrer des effets néfastes sur les relations, car le genre est une question de relation entre homme et femme. Si une femme peut faire le travail de l’homme, elle n’a pas besoin de l’homme. Toutefois, si on ne gère pas bien tout cela, les effets secondaires peuvent aller à l’encontre des valeurs de la société.

Le vieillissement de la population à Maurice est une bombe à retardement. D’un côté, les femmes sont des plus en plus éduquées et peuvent décider quant à leur choix de vie et, de l’autre côté, nous constatons qu’il y a une baisse du niveau des naissances. Comment remédier à cette situation ?

C’est un sujet important à prendre en compte. C’est là où il nous faut des lois pour améliorer ou détériorer les choses. Vous avez une population vieillissante. Vous avez des lois pour encourager les femmes à avoir des enfants mais, à Maurice, les congés maternité sont payants jusqu’au quatrième enfant. Quel est l’effet de ce type de mesure ? Nous avons ainsi une population qui vieillit, le taux de fertilité sans contrôle et la population ne grandit pas, et vous mettez une restriction sur ceux qui peuvent avoir un quatrième enfant. De telles politiques ne sont pas “gender responsive”. La contraception peut échouer et la loi sur l’avortement est très restreinte. Pensez aux mères célibataires qui auront leur quatrième enfant, mais dont les congés ne sont pas payés ? Pensez au tort qu’on fait à la femme et à l’enfant qui doit naître. Elle devra trouver de l’argent pour son bébé et pour ses autres enfants. C’est une politique qui n’est pas “gender responsiveness”. Prenez les politiques et analysez-les. Considérons le secteur manufacturier et commercial. Posons-nous la question de savoir pourquoi on n’arrive pas à attirer les femmes. Il faudra une “gender analysis” à tous les niveaux.

Les femmes sont plutôt enclines à opérer dans des secteurs qui ne demandent pas autant de ressources, notamment financières. Croyez-vous que nous canalisons les femmes vers certains domaines craignant qu’elles n’aient pas la capacité à tenir de grandes responsabilités ?

Nous constatons que le gouvernement met de côté un peu d’argent pour l’offrir comme prêt aux femmes à un intérêt très faible. Mais de l’autre côté, nous voyons des hommes dans le tourisme, le développement foncier… Je ne serai pas surprise que les propriétaires des hôtels soient surtout des hommes. Ces derniers, lorsqu’ils vont chercher des prêts en banque, peuvent obtenir des centaines de millions. Les femmes, elles, luttent toujours au niveau des PME. Elles ne sont pas encore arrivées au niveau des grandes entreprises. L’un des problèmes culturels que nous avons à Maurice, c’est que la plupart des entreprises sont familiales. Si la famille ne croit pas dans le leadership de la femme, ce ne sera que les hommes qui prendront le relais. Il est vrai que les femmes ont peur de prendre de grandes responsabilités, mais il y a des fois où on ne leur en donne pas.

La violence est maintenant courante dans les écoles. Est-ce qu’on se sauve de nos responsabilités ?

L’égalité ne veut pas dire que les gens ne doivent plus prendre leurs responsabilités. Ces dernières doivent être partagées. Je pense que nous devons punir les parents qui ne prennent pas en compte leurs enfants.

Quels sont les sujets clés à prendre en considération pour Maurice ?

Je crois que nous devons, en premier lieu, donner à la femme des opportunités dans le secteur manufacturier. Nous devons permettre aux femmes de siéger sur le conseil d’administration des entreprises. Elles doivent savoir comment cela se passe. On ne peut pas organiser de meetings tard dans l’après-midi alors qu’elles veulent rentrer chez elle. Nous devons changer cette manière de faire.