La World Religion Day qui a été célébrée cette année le dimanche 19 janvier nous invite à une réflexion sur la nature du dialogue entre les différentes religions. Le Council of Religions de l’île Maurice (COR) qui opère en collaboration avec Religions For Peace International a pour mission propre de favoriser le dialogue entre les religions en vue de promouvoir la paix et la fraternité sur la terre.
Il est intéressant de partager aujourd’hui quelques réflexions sur la manière de conduire ce dialogue.
La réflexion que je propose est surtout inspirée du Père Raymond Panikkar qui est né d’une mère chrétienne et d’un père hindou. Dans mon pèlerinage humain, dit-il : « Je suis parti en chrétien, je me suis trouvé hindou, et je suis revenu bouddhiste sans avoir jamais cessé d’être chrétien ». Cet homme a consacré toute sa vie à approfondir la rencontre entre les croyants de différentes religions. Il attire notre attention sur quatre attitudes qui peuvent exister ou coexister dans notre manière de conduire le dialogue.
1. L’EXCLUSIVISME
Par exclusivisme on comprend qu’un membre croyant d’une religion considère sa religion comme étant la seule vraie. Dans ce cas, le dialogue qu’il aura avec un croyant d’une autre religion peut se passer dans le respect et l’écoute. Mais l’attitude, bien qu’elle n’implique pas une condamnation sans appel des croyances des autres religions, ne permet pas vraiment d’entrer dans l’expérience religieuse de l’autre. On pourrait même dire que mon interlocuteur n’a pas eu la même grâce que moi d’être appelé par Dieu à se consacrer à la vérité absolue. On pourrait dire aussi que mon interlocuteur est une personne de bonne foi tout en demeurant dans l’erreur. On peut dire aussi qu’il existe un ordre objectif de la vérité et un ordre subjectif. Subjectivement cette personne est de bonne foi et je la respecte en tant que telle, mais je reste dans une attitude de supériorité puisque je détiens la vérité.
2. L’INCLUSIVISME
Cette attitude est celle qui consiste à affirmer que ma tradition religieuse fait partie de la vérité partout où elle existe. Cette attitude tendra de devenir une sorte d’universalisme, une attitude de tolérante admission de différentes manières de croire. Pratiquer l’inclusivisme, c’est englober différents systèmes de pensées, différents genres de révélations comme faisant partie d’un tout. Rien n’est rejeté, toute expérience religieuse trouve sa juste place. Dans cette manière de conduire le dialogue vous pouvez suivre votre propre chemin sans avoir besoin de condamner l’autre.
Cette attitude implique des qualités de magnanimité et de grandeur, mais elle présente des difficultés intrinsèques. En fait, parce qu’elle permet d’inclure des systèmes de pensées les plus disparates, elle restreint la vérité à un pur relativisme. La vérité ne peut avoir un contenu intellectuel indépendant. Cette attitude inclusive se heurte à une contradiction interne dès lors qu’elle essaie de s’exprimer en théorie et à formuler des concepts.
3. PARALLELISME
Si vous ne pouvez rejeter la revendication religieuse de l’autre (exclusivisme) ni l’intégrer complètement à votre tradition (inclusivisme), une alternative plausible s’offre alors à vous. Laquelle ? Celle d’admettre que toutes les religions sont des professions de foi différentes qui, malgré les tours et les détours, suivent en fait des voies parallèles pour se rejoindre dans le final au terme du pèlerinage humain. Dans cette perspective les religions constituent des chemins parallèles. Notre tâche la plus urgente est de ne pas gêner les autres. D’approfondir nos traditions respectives afin de pouvoir enfin nous rencontrer. Le parallélisme s’exprime dans le langage suivant que nous entendons souvent : « Devenez un meilleur chrétien, un meilleur hindou, un meilleur musulman, un meilleur bouddhiste, vous trouverez des points de contact avec les croyances des autres ». L’avantage du parallélisme c’est qu’il se base sur une vision de la démarche religieuse qui est comme une seule et même eau coulant vers le ciel dans les veines de tous les êtres humains.
Mais cette attitude a aussi une difficulté. En fait elle nie le besoin ou l’utilité d’une connaissance réciproque. Elle présuppose l’autosuffisance de chaque religion. C’est comme si je suis satisfait de jouer au tennis et je n’irai jamais m’initier au cricket ! Elle ne nous aide pas à faire l’effort de franchir les barrières existantes pour entrer vraiment dans l’expérience religieuse de l’autre. Pouvons-nous simplement attendre que la fin des temps arrive à son terme pour que nous nous retrouvions tous dans la même rivière ?
4. L’INTERPENETRATION
C’est là que se situe vraiment le défi de ce que nous appelons le dialogue intra religieux. Le processus se developpe de cette manière :
– Nous découvrons les religions du monde ;
– Nous nous sensibilisions davantage à la religion de notre voisin ;
– Nous réalisons que la religion de l’autre peut enrichir la nôtre ;
– Nous commençons à accepter l’idée que l’autre religion peut être complémentaire de la nôtre.
Les exemples abondent en effet de chrétiens souscrivant aux doctrines bouddhistes sans perdre pour autant leur identité de chrétien. Ici à l’île Maurice nous avons l’exemple de la « communauté de méditation chrétienne » qui dans sa technique de méditation rejoint la technique apprise de l’hindouisme et du bouddhisme. A ce niveau, la relation entre les religions relève d’une interpénétration mutuelle qui ne porte pas atteinte aux particularités propres de chaque religion. L’interpénétration ne relève ni de l’exclusivisme (seule ma religion est vraie), ni de l’inclusivisme (ma religion embrasse et inclut toutes les autres), ni du parallélisme (nous tendons indépendamment les uns les autres vers un même but). Cette attitude nous place sur une voie ouverte et peut contribuer à une croissance spirituelle des partenaires. Nous pouvons nous enrichir mutuellement les uns les autres.
En conclusion, certains chercheurs actuels nous proposent une métaphore, un exemple. La plus proche de notre vision est celle de l’arc-en-ciel. Imaginons que la lumière blanche de l’infini tombe dans le prisme de l’expérience humaine, la lumière se diffuse en plusieurs couleurs, en d’innombrables doctrines et religions. Remarquons que dans cette image la couleur verte n’est pas le jaune ; pourrions-nous dire l’islam n’est pas le bouddhisme ? Il y a un moment où le vert s’arrête et le jaune commence. Mais à travers chaque couleur particulière pouvons-nous atteindre la source de la lumière blanche qui est diffuse dans l’arc-en-ciel ? Toute image a ses limites et je suis bien conscient des limites de celle de l’arc-en-ciel. Mais cette image a le mérite d’être employée souvent et de porter en elle les couleurs de l’itinéraire que nous cherchons à suivre pour que le dialogue interreligieux devienne un dialogue intra religieux.