Dans une musique intense et à travers des textes élaborés, Yapana s’adresse à la conscience collective. Ce sixième album de Richard Beaugendre s’inscrira dans le temps et marquera les esprits pour plusieurs bonnes raisons. Il sera lancé lors d’un concert prévu à l’IFM, le 27 janvier.

Du blues dans la voix, porté sur une énergie rock libérée par le jazz, Richard Beaugendre livre un album aux sonorités contemporaines et aux accents locaux. Les tableaux présentés sur ce sixième opus sont sombres mais jamais glauques. Le chanteur peint par des mots sa vision du pays dans une poésie imagée et épurée. Comme dans ces précédents albums, il y parle de la vie, des problèmes sociaux trop souvent passés sous silence, dénonce la médiocrité intellectuelle et politique et s’en prend à la léthargie qui offre le champ libre aux magouilleurs et aux pyromanes.

Kot konsians dimounn ete ?

À l’opposé de ces gueulards haut perchés vociférant sur leurs caisses à savon et qui sont si éloignés de la réalité qu’ils prétendent comprendre, Beaugendre plonge au cœur des maux. Le ton n’est ni à la bagarre ni à la provocation. Il fait entendre ce que beaucoup pensent tout bas, sans oser émettre le moindre soupir afin de préserver leur confort. D’où le titre Yapana et l’image de la plante aux feuilles vertes striées de rouge, considérée comme une tisane miracle de la flore et la culture mauricienne.

Richard Beaugendre devient herboriste et offre un remède à “l’indigestion politique, économique, sociale” qui plie Maurice en deux, tout en lui donnant des coliques à faire dérailler un métro express et qui lui gonfle le bide de gaz aussi odorants que le sera l’air d’Albion une fois la plate-forme pétrolière installée. “Il y a trop de choses qui ne sont pas à leur place dans le pays. Les gens se plaignent beaucoup. Mais les centres commerciaux sont remplis et personne ne dit rien. Kot konsians dimounn ete ? On se plaint que les prix augmentent, mais la manifestation contre la vie chère n’attire qu’une maigre poignée de gens.”

L’aventure musicale.

L’album ne s’inscrit pas dans une démarche politique ou vindicative. Il est l’œuvre d’un chanteur à texte, d’un citoyen engagé et éveillé. Dans la veine de poètes koltar comme Bam Cuttayen, Kaya et quelques autres, Richard Beaugendre prend le temps de mettre ses pensées dans un écrin construit avec de belles mélodies et une bonne musique. Dans le ton et dans la forme, on pense aussi à quelques grands de la chanson française, à Renaud, Brassens et ces autres artistes qui ont choisi d’être portés par leurs œuvres plutôt que de sombrer dans des stratégies commerciales. Yapana est un très beau projet musical, avec des titres qui existeront dans le temps, sans que leur auteur n’ait à prétendre au titre de disque de l’année ou à quelque autre éphémère objet de tant de convoitise et de frustration.


Huit titres à découvrir. Le message est passé en des phrases claires, sur une musique enrichie et avec un arrangement musical pensé autrement. Les doigts sur les fils de sa guitare, les lèvres effleurant le micro, Beaugendre propose de vivre de grandes émotions à travers cet album pour lequel il s’est entouré d’une équipe qui aborde la musique avec la même ouverture d’esprit. Philippe Thomas, Dario Manique, Samuel Laval, Jean-Noël Ladouce et Steven Bernon sont les musiciens qui l’ont suivi au studio Scorpio. La chanteuse tchèque Jirina Nebesarova l’accompagne dans un duo.

Nouveau trésor.

Dès ses premières notes, Yapana indique le changement. Tout comme cela avait été le cas à la sortie de Sante, son premier album de 2000, le chanteur, compositeur et musicien marque un temps d’avance sur son époque. Après Sunbeam Tropical (2004), Fleo la (2008), Letansa (2010) et 13’Or (2013), Richard Beaugendre parle d’une progression dans sa musique : cette fois, il s’est retrouvé avec les moyens qui avaient fait défaut dans le passé et avec plus de temps.
Il a pensé Yapana depuis 2011. Le projet existait déjà dans sa tête, et puisque Richard Beaugendre vit la création comme un processus permanent, plusieurs des textes avaient déjà été écrits depuis longtemps. Perdi dan mo panse date de 25 ans, et son texte le plus récent est Mo pei malad.

Depuis 2014, lorsqu’il travaillait sur la comédie musicale Tikoulou, Richard Beaugendre s’est doté d’un matériel audio et informatique qui lui a donné l’opportunité d’explorer davantage certaines possibilités à sa guise. “J’ai pris mon temps pour monter le squelette. J’ai travaillé le son et développé mes idées comme je le voulais. Je suis entré ensuite en studio avec mon projet. Il a suffi de remplacer les sons que j’avais montés par ceux des instruments des musiciens.”

L’énergie du vécu.

Il n’y a pas que la technique qui compte, même si elle est un élément important. Richard Beaugendre est un homme qui a du vécu et fait partie de ces personnes qui se sont construites en partant de rien. D’où les émotions qui habillent ses titres : “Fode ki enn dimounn viv enn bann zafer pou li fer resanti seki li pe sante. To pa kapav sant lamizer si to pa finn konn li. To pa pou kapav degaz lenerzi ki bizin.”
La musique est devenue pour lui une option et un exutoire dès l’adolescence, alors que le système d’enseignement dans des langues étrangères avait transformé l’école en “zone de torture” pour lui. “Dan lekol pa ti gagn nanye apart bate.” Ce n’est pas là-bas qu’il a appris l’écriture, la musique et l’art. “Je pense avoir toujours eu cela dans mes veines.” Autodidacte dans une large mesure, il a été l’un des membres du groupe Ebène, qui a contribué à attiser les flammes durant les années de braise. C’est à ce moment-là qu’il a compris le pouvoir qu’a la musique pour éveiller les consciences.
Quand il n’est pas cultivé par ceux qui préfèrent les méthodes naturelles aux options chimiques, l’ayapana pousse dans la nature au milieu des herbes sauvages. Ce qui revient à dire qu’il suffit parfois d’ouvrir les yeux sur ce qui nous entoure pour trouver des solutions à nos grands maux, comme le chante Richard Beaugendre sur cet album.

 

Le concert

Yapana sera lancé le 27 janvier lors d’un concert prévu à l’IFM à partir de 20h. Richard Beaugendre sera entouré des musiciens qui l’ont accompagné sur son album et de quelques invités.
Les billets sont en vente à Rs 50, Rs 100 et Rs 250.