Notre invité de cette semaine est Me Yatin Varma, ex-membre du Bureau politique du PTr expulsé avec quatre autres membres cette semaine. Dans l’interview réalisée vendredi soir, Yatin Varna explique les raisons de ces expulsions illégales, selon lui. Il raconte aussi pourquoi et comment le PTr a perdu les élections et insiste qu’il doit changer de leader s’il veut continuer à exister.

Quand, en décembre, vous avez publié votre tribune sur l’état du PTr eu appelant à un changement de leadership, vous ne pouviez ignorer qu’elle aurait des conséquences, Navin Ramgoolam ne supportant pas qu’on le critique et qu’on remette en question son leadership. En quelque sorte, vous aviez, depuis cette tribune, provoqué votre expulsion du PTr ?
— Non. En publiant cette tribune, je ne voulais pas faire de la provocation pour être expulsé. Je voulais tout simplement provoquer un débat au sein du parti et dans l’opinion publique sur la situation du PTr. Ce n’est pas la première fois que j’essaye de provoquer ce débat au sein du parti. J’ai dit plusieurs fois qu’il fallait restructurer le parti, le réorganiser et le moderniser. J’ai même dit personnellement à Navin Ramgoolam que je pensais qu’il ne devait pas se présenter comme candidat au poste de Premier ministre et céder la place à quelqu’un d’autre.

Vous lui avez dit ça avant ou après les élections de 2019 ?
— Bien avant les élections de 2019.

Et comment Navin Ramgoolam a pris votre « suggestion » ?
— Pourquoi croyez-vous que je n’ai pas eu de ticket aux dernières élections ? C’est une des raisons de mon évincement, ajouté au fait que, selon Navin Ramgoolam, je suis trop proche d’Arvin Boolell. Tout cela parce que quand Navin Ramgoolam avait amené des tapeurs au sein du parti pour évincer Arvin Boolell comme porte-parole du PTr, j’ai été le seul à me lever pour protester. Navin Ramgoolam ne l’a pas supporté, tout comme il n’a pas supporté le contenu de ma tribune. Il n’a rien oublié.

Donc, en publiant cette fameuse tribune, vous saviez qu’il y aurait des réactions de la part de Navin Ramgoolam ?
— Je m’attendais certes à des répercussions, à des réactions fortes, car on ne touche pas au leader au sein du PTr, mais pas à être expulsé illégalement du parti. Je dis illégalement parce que la clause 14 de la Constitution du PTr indique clairement qu’avant d’expulser un membre, on doit le convoquer devant un comité disciplinaire pour entendre ses arguments ou ses explications avant de prendre une décision. Comme dans toute instance démocratique, un accusé doit avoir le droit de se défendre des accusations portées contre lui. C’est une règle universelle de justice.

Vous voulez dire que leBureau politique qui a ratifié cette décision d’expulsion n’a pas convoqué les cinq membres du BP rouge concernés ?
— Il n’y a pas eu de comité disciplinaire. Selon la Constitution, il aurait fallu créer un comité disciplinaire composé de cinq personnes. Après avoir entendu les « accusés », ce comité doit faire une recommandation au Bureau politique qui doit prendre une décision, avalisée après par l’exécutif. Aucune de ces procédures n’a été respectée dans le cadre de notre expulsion, qui est donc illégale. Si le PTr est incapable de respecter les droits de ses membres, comment pourrait-il respecter les droits des citoyens si jamais il revenait un jour au pouvoir ? !

Comment expliquez-vous le fait qu’aucun des 25 membres du PTr ne s’est élevé contre ce non-respect des procédures ?
— Selon mes informations, quelques membres du BP ont essayé de parler, mais le leader ne leur a pas donné la parole. Notre expulsion est une décision unilatérale prise par Navin Ramgoolam…

Une décision unilatérale soutenue par tout le Bureau politique du PTr …
— Vous avez raison. Tous ceux qui se sont associés à cette décision auront des comptes à rendre à l’histoire et aux partisans du Labour, qui sont effarés de voir ce que leur parti est en train de devenir.

Parmi ceux qui sont associés à cette décision, il y a aussi, je le souligne, Arvin Boolell, membre du Bureau politique du PTr. Vous êtes en train de me dire, en vous scandalisant, que Navin Ramgoolam décide unilatéralement et que le Bureau politique ratifie. Mais cela a toujours été le cas au PTr. Un exemple récent : le Bureau politique a accepté la liste des candidats et le programme électoral de Navin Ramgoolam présentée à la veille du Nomination Day. Et à ce moment-là, Yatin Varma, vous en étiez membre !
— Laissez-moi vous dire que la liste des candidats et le programme électoral ne sont pas passés par le Bureau politique du PTr. Il faut savoir que le PTr, auquel j’ai adhéré dans les années 2000, n’est pas le même que celui d’aujourd’hui. Entre 2000 et 2005, le PTr a fonctionné comme un parti démocratique, ce qui nous a permis de remporter les élections. Mais après la victoire électorale et l’entrée au gouvernement, les choses ont commencé à changer, petit à petit. Les rencontres du Bureau politique, qui sont supposées avoir lieu tous les quinze jours, se sont espacées, tout comme les réunions mensuelles de l’exécutif et toutes les structures du parti ont commencé à dysfonctionner. Je vous donne deux exemples : l’aile jeune du PTr était présidée par Ramesh Jeetah, qui touchait déjà la pension de vieillesse ! L’aile féminine n’a pas eu de présidente depuis la démission de Sheila Bappoo depuis des années ! Ce n’est que cette semaine qu’une présidente a été nommée ! Depuis 2010 jusqu’aujourd’hui, c’est le chaos, c’est la catastrophe au PTr.

Ce n’est pas un peu trop facile d’être « wise after the event » ? Durant cette période vous étiez membre des instances dirigeantes du PTr. Qu’avez-vous fait personnellement pour essayer de rétablir la situation ?
— Beaucoup de choses. En 2014, quand nous avons perdu les élections, j’ai publié une lettre sur mon compte face book pour dire qu’il fallait restructurer le PTr. Avant, je suis allé voir en personne tous les membres du Bureau politique pour leur demander, au moins, de respecter la Constitution du PTr pour permettre au parti de fonctionner. Navin Ramgoolam ne l’a pas voulu et le Bureau politique a suivi. J’ai fait mon devoir parce que je suis un travailliste, pas un ramgoolamiste ou un boolelliste, et que je pense à l’avenir du parti, pas à celui de son leader.

Mais il semblerait que l’équipe dirigeante du PTr soit totalement satisfaite de son leader, puisqu’elle ratifie chacune de ses décisions — dont votre expulsion — comme une lettre à la poste.
— Je vous l’ai déjà dit : ils auront à assumer leurs responsabilités. Jamais je ne me serais associé à une telle décision antidémocratique. J’en profite pour saluer Shakeel Mohamed, le seul membre du PTr, qui a eu le courage de déclarer que l’expulsion n’était même pas à l’agenda du Bureau politique et que nous aurions dû avoir été entendus. Des membres du Bureau politique, avec lesquels nous sommes en contact, nous ont fait savoir qu’ils avaient peur de parler de crainte d’être expulsés. Ramgoolam a centré le pouvoir autour de sa personne et les gens ont peur, sauf moi. J’ai du respect pour Ramgoolam, plus pour le Ramgoolam d’avant 2010 que celui d’aujourd’hui, mais je n’ai pas peur de lui.

Est-ce qu’aujourd’hui Navin Ramgoolam est un « asset » ou une « liability » pour le PTr ?
— Navin Ramgoolam est la plus grande « liabilty » du PTr. S’il reste leader du parti, le PTr ne gagnera aucune élection. Comme vous l’a dit Arvind Boolell dans son interview la semaine dernière, si le PTr ne se remet pas en question, ne se renouvelle pas, ne se restructure pas, il va finir par disparaître de la scène politique. Mais j’ajoute que la seule personne qui aujourd’hui peut éviter la disparition annoncée du PTr est Arvin Bollell. Mais il doit avoir le courage de venir de l’avant et de prendre ses responsabilités. Il a écrit aujourd’hui, vendredi, sur sa page Facebook, qu’il faut résoudre le problème de leadership au PTr. La seule manière d’y arriver c’est qu’Arvin Boolell se lève, déclare qu’il conteste le leadership de Navin Ramgoolam et réclame l’organisation d’un congrès. Arvin Boolell dit souvent dans ses discours : « Ki faudré pas nou énan di sang courpa dans nou le corps. » Je lui demande de montrer quel sang coule dans ses veines.

Dans l’interview qu’il avait accordée à Week-End dimanche dernier, Arvin Boolell a également dit espérer que les organisateurs du futur congrès du PTr — pas encore convoqué — autour du leadership devraient pratiquer les valeurs travaillistes…
— Il a raison de le dire. Si un congrès autour de la contestation de son leadership est organisé, Ramgoolam va truquer cette élection. Je sais à qui il va attribuer la responsabilité de truquer cette élection, comment on va recruter des membres à la dernière minute pour organiser la réélection de Ramgoolam.

Vous êtes en train de lancer des accusations graves. Navin Ramgoolam, qui accuse ses adversaires de truquer les élections, ferait la même chose ?
— J’assume la responsabilité de ces propos et en temps et lieu je révélerai les noms de ceux qui sont impliqués dans cette opération. Un schéma a déjà été établi en cas de contestation du leadership par Arvin Boolell.

A vous écouter, on pourrait facilement croire que vous roulez pour Arvin Boolell et que vous faites campagne pour lui !
— Je vous le répète, je ne suis pas boolelliste, mais travailliste. Pour moi, la personne capable de reprendre le leadership, de redresser le parti pour répondre à la demande de notre électorat est Arvin Boolell. Nous ne réclamons pas le départ de Ramgoolam parce que nous ne l’aimons pas. Ramgoolam a eu sa contribution dans l’histoire du pays et du parti. C’est grâce à lui que je suis devenu membre du Bureau plitique, député et puis ministre, et je lui en suis reconnaissant. Mais nous devons voir au-delà de nos petites personnes et mettre les choses en perspective : Ramgoolam a perdu deux élections générales de suite comme leader et, pire, il n’a pas été élu. Pour justifier son changement de circonscription aux dernières élections, il a dit qu’un pandit lui aurait dit de ne pas poser dans la circonscription où son père avait été incinéré, au No 5, mais dans celle où il était né, au No 10. Mais n’ayant pas été élu dans ces deux circonscriptions, où va t-il pouvoir poser aux prochaines élections, s’il est encore candidat ? Par ailleurs, dans tout parti politique qui se respecte, un leader qui a perdu deux élections de suite se retire pour prendre du recul, pour le bien du parti. Comme l’a dit John Major en perdant les élections : « When the curtain falls, it’s time to leave the stage. » Pour Navin Ramgoolam le rideau est tombé deux fois de suite.

Mais le Bureau politique rouge semble penser que sans Navin Ramgoolam le PTr n’existerait pas.
— Pendant longtemps Navin Ramgoolam a été le principal atout du PTr, c’est vrai. Mais ce n’est plus le cas, alors que Navin continue à croire le contraire, ce que ses chamchas lui répétent tous les jours. La plupart des membres du Bureau politique sont les pantins de Ramgoolam. La plupart d’entre eux s’agrippent à la veste de Ramgoolam — pour ne pas parler d’un autre vêtement — en croyant qu’il va remporter les prochaines élections et que leur fidélité sera récompensée par des tickets, des ministères, des ambassades ou des présidences. C’est pour cette raison que le Bureau plitique agit comme un « rubber stamp » de Navin Ramgoolam.

Toutefois, au PTr, on est presque certain que Navin Ramgoolam remportera ses « cases » contestant son élection et qu’il va revenir au-devant de la scène…
— Les pétitions électorales ont été faites juste pour permettre à Navin Ramgoolam de continuer à exister artificiellement sur le plan politique. Il refait ce qu’il avait fait en 1991 pour avoir une présence en hurlant : « On m’a volé mon élection ! Finn énan mardaye ! » Il se présente comme une victime en disant qu’il n’a pas perdu les élections, mais qu’elles ont été truquées ou volées. S’il n’y avait pas ces « cases », Ramgoolam aurait été contrait d’admettre qu’il a, une fois de plus, perdu les élections générales.

Les expulsés vont-ils créer un nouveau parti en attendant, hypothétiquement, de pouvoir prendre la direction du PTr ?
— Nous n’allons pas constituer un nouveau parti, mais un groupe de réflexion. Nous espérons que le bon sens va finir par primer dans le parti, qu’il va se donner un nouveau leader, que les choses vont rentrer dans l’ordre et que nous pourrons retrouver nos places.

Pour reprendre une expression connue, j’ai envie de vous dire : arrête rêvé camarade ! Vous voyez vraiment Navin Ramgoolam et son Bureau politique remettre en question leurs postes ?
— J’espère que les membres du Bureau politique vont finir par réaliser où Ramgoolam est en train de les entraîner avec le parti. J’espère que les sympathisants travaillistes font réagir pour que l’on remette de l’ordre dans le parti avant qu’il ne soit trop tard. Ramgoolam ne pense pas à l’avenir du PTr, mais a son avenir. Quand il dit : je suis un battant et je ne pars pas, il parle de lui, pas de son parti. Il veut avoir une place dans l’histoire, mais qu’est-ce que l’histoire va retenir de lui, sinon qu’il a perdu le pouvoir en 2010 et s’est fait battre aux élections générales, deux fois de suite ? C’est de sa faute. Sans organisation, sans partage de responsabilités, sans discipline et sans travail sur le terrain, comment peut-on gagner une élection ? Ramgoolam a posé sa candidature au No 10 en 2019. Savez-vous combien de fois il est descendu sur le terrain ? Deux fois seulement.

Les dirigeants du PTr, dont vous faisiez partie, ne lui ont pas dit qu’en ce faisant il allait vers une défaite ? Vous le laissez faire et après vous venez dénoncer ses méthodes !
— Attendez, attendez. Pour pouvoir dire au leader ce qui ne va pas, il faut, au moins, pouvoir le rencontrer. Nous ne l’avons pas rencontré pendant la campagne électorale. Vous savez, quand le Bureau politique s’est réuni après les élections ? Cette semaine pour nous expulser. Le Bureau ne s’est même pas réuni après les élections pour faire une autopsie de la défaite.

Vous savez comment le PTr fonctionne ? Il y a un petit groupe de chamchas et de pantins qui se réunit à la rue Desforges ou au Bout du Monde avec Ramgoolam. Ils lui répètent comment un mantra : « To mem le roi Maurice. To mem pli fort. To mem pou gagne élections. » Ils ont passé plus de temps à se partager les postes de ministres, d’ambassadeurs et de présidents qu’à mettre au point une stratégie pour remporter les élections.
D’après ce que vous dites maintenant, la défaite du PTr était tout à fait prévisible ?
— La réponse est oui. Pour remporter des élections, il faut s’organiser, mettre des structures en place, galvaniser les agents, aller à la rencontre des électeurs sur le terrain. Il faut constituer des équipes dans les circonscriptions, autour des centres de vote pour vérifier la liste des électeurs, faire la liste des agents le jour du vote. C’est à la veille des élections que tout cela a été fait. Par ailleurs, on a demandé à plusieurs candidats de travailler la même circonscription. Ils se sont battus entre eux et dans certains cas c’est d’autres candidats qui ont eu le ticket, à la veille des élections. Comment pouvait-on gagner ? J’avais écrit un mémorandum avec tous ces points au leader. Il n’a pas écouté mes observations, mais a retenu celles de son groupe de chamchas et de pantins. Finalement ce sont eux qui contrôlent le PTr à travers Ramgoolam qui n’est en fin de compte qu’un paravent !

Vous allez vous faire plein d’amis parmi les amis de Navin Ramgoolam ! Après la publication de votre tribune, Navin Ramgoolam ne vous pas appelé pour vous demander sinon des explications, tout au moins de répondre à vos critiques ?
— Il ne l’a pas fait parce qu’il n’a pas eu le courage de le faire. Il ne m’a pas appelé, car il me connaît. Une fois je lui ai écrit : « Je suis loyal et sincère envers vous et le parti, mais je ne suis un lèche-bottes. » Il aurait pu demander au président, au secrétaire ou à d’autres membres de me demander des explications sur cette tribune avant de m’expulser. Ils ne l’ont pas fait, car ils ne respectent même pas la Constitution du parti qu’ils sont censés diriger ! Savez-vous que parmi les cinq expulsés il y a deux, Krishna Molaye et Raj Pentiah, qui ont déjà démissionné du parti avant les élections ? Comment expliquer que le Politburo du PTr ait ratifié la décision du leader d’expulser deux ex-membres ? Il a perdu la tête.

Vous êtes en train de dire que Navin Ramgoolam a perdu la tête !
— Je commence à le croire. Sinon comment expliquer l’expulsion de deux ex-membres qui ont officiellement démissionné du parti ?

Vous êtes en train d’espérer que les membres des instances dirigeantes du PTr vont se ressaisir, qu’Arvin Boolell va faire preuve de courage politique et que le parti va changer de leader. Et si tout cela n’arrivait pas ?
— Ce sera la mort du PTr, comme l’a dit Arvin Boolell.

Intéressons-nous à votre avenir pour terminer cette interview. Est-ce que, comme c’est souvent le cas, des dissidents, les cinq expulsés, dont les deux qui ont déjà démissionné du PTr, vont essayer d’organiser un coup d’État dans le parti qui vous a expulsé ? Ou alors, comme c’est également le cas dans les dissidences, allez-vous vous joindre à un autre parti ?
— D’abord, j’aimerais souligner que nous ne sommes pas que cinq. Il y a d’ailleurs un membre de l’exécutif du PTr qui a démissionné vendredi. Nous avons beaucoup de support discret, parce qu’au sein du parti on a peur de Navin Ramgoolam et de sa paranoïa qui lui fait faire et dire n’importe quoi. Il est persuadé que tout le monde à Maurice complote contre lui et se méfie de tout le monde, même des membres du PTr, sauf de son groupe de chamchas qui l’a mené à sa perte. Comme je vous le disais, nous allons constituer un groupe de réflexion et étudier la situation en gardant ouvertes toutes les options politiques.

Dont celle d’aller vous joindre à un autre parti politique ?
— Toutes les options sont ouvertes. Je n’en dirai pas plus sur ce sujet, à ce stade. Je répète simplement que dans l’intérêt du PTr et du pays, Ramgoolam ne doit pas rester leader du PTr et redevenir Premier ministre de Maurice.