Dominique Paturau, Chevalier du ciel mauricien

 

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Né en 1949, à l’époque où les Douglas DC-4 reliaient Plaisance à Paris en trois jours, Dominique Paturau fit son premier voyage à bord d’un avion militaire français, un DC-3, pour se rendre à l’île Juan de Nova dont Hector Paturau, son père, avait la jouissance et en assurait l’exploitation. Titulaire d’un passeport français, celui-ci était Consul de France à Maurice et était un patriote fidèle à la France, du temps où l’île Maurice n’était pas encore une nation. Depuis cette époque, l’aviation attira le jeune Dominique, d’autant que son ami Claude Lagesse l’emmenait voler et faire de la voltige à bord de son Cessna 150 à Grand-Baie à la fin des années 1960. 

Après son baccalauréat, Dominique Paturau se lança dans des études de médecine à Paris pour se faire dentiste. En deuxième année, il commença à piloter des petits avions dans le nord de Paris et comprit que c’est cela qui lui plaisait et voulut en faire son métier. Il informa son père de son choix d’arrêter la médecine pour devenir pilote. Celui-ci accepta à condition que Dominique se fasse admettre à l’ENAC (École Nationale d’Aviation Civile). Après une année de préparation, il passa le concours et fut admis à l’ENAC. Il fut le premier Mauricien à être admis à cette école. Par la suite il y en a eu d’autres : Banymandhub, Toorabally, Cheetamun, Besson… 

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Après trois ans d’études, Dominique Paturau rentra à Maurice en 1978. Il fut embauché par Air Mauritius et commença sa carrière à bord du Twin Otter en tant que co-pilote. Il fut qualifié commandant de bord l’année d’après, puis fut rapidement promu assistant-chef-pilote puis chef pilote de la flotte. Il eut la chance d’intégrer la compagnie à ses débuts et, en tant que chef pilote, convoya vers Maurice tous les premiers avions. Air Mauritius fut la deuxième compagnie au monde à obtenir le ATR 42, et la troisième à posséder le Airbus A340. 

Dominique Paturau réalisa les vols de démonstration pour le ATR, et voyagea à travers onze pays d’Afrique, en compagnie d’un pilote français, pour présenter l’avion à la demande de Air Mauritius. C’était exceptionnel. Il eut également la chance de voler sur plusieurs types d’appareils dont le Twin Otter, le Boeing 707, le Boeing 747 SP, le ATR 42, le Airbus A319 et le Airbus A340.

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Le plus beau souvenir de sa carrière eut lieu le 16 octobre 1989 lorsqu’il pilota le vol emmenant le Pape Jean-Paul II à Rodrigues à bord du ATR 42 d’Air Mauritius. L’avion fut modifié pour l’occasion et la plupart des sièges furent enlevés. Un fauteuil de première classe de 747 SP fut installé pour le Saint-Père, qui n’était accompagné dans l’avion que par un Cardinal du Vatican, par le cardinal Margéot et par sir Bhinod Bacha, responsable de l’organisation de la visite papale à Maurice et à Rodrigues. Après 36 années au service de Air Mauritius et 26,300 heures passées dans le ciel, il effectua son dernier vol le 9 août 2014 aux commandes du Airbus ‘Chamarel’ en compagnie de ses amis le Commandant Rodderick “Roddy” McGregor et le co-pilote Emmanuel d’Hotman de Villiers. “J’ai eu la chance, de levers de soleil en couchers de lune, de faire du ciel mon cadre de travail”, dira-t-il humblement. La retraite l’ayant cloué au sol, il lâcha le nœud de sa cravate noire pour enfiler son maillot de bain bleu… Une vie entre ciel et mer. 

Yuvan A. Beejadhur dirait de Dominique Paturau, “pour beaucoup, il était un pilote légendaire. Pour moi, et pour ceux qui l’ont observé de près, il était quelque chose de plus rare encore : l’incarnation discrète de la dignité, de l’équité et du respect d’autrui — ces valeurs mêmes dont une république a besoin pour durer.” Taleb Nabeebaccus, employé de AML, dirait de Dominique en 2014 : “Mo konn komandan Paturau fer 33 zan. Air Mauritius inn grandi gras a sa boug-la”. Quant à Vishnu Dookhit, il résuma en quelques mots simples l’humanité de l’homme : “Misie Paturau ti enn bon boug, touletan ti bien korek avek tou bann travayer. Mo vreman fier pou mo travay avek enn dimounn koumsa.”  

À ces témoignages s’ajoutent des milliers d’autres, tous unanimes quant au patriotisme et la fierté d’être Mauricien à l’image de Dominique Paturau, fierté de la même intensité qu’une victoire aux Jeux des îles ou une médaille mondiale. “Les meilleurs possèdent le sens de la beauté, le courage de prendre des risques, la discipline de dire la vérité, la capacité de sacrifice. Ironiquement, leurs vertus les rendent vulnérables ; ils sont souvent blessés, parfois détruits”, écrivait Ernest Hemingway. Poussé une première fois vers une retraite anticipée par l’administration d’André Viljoen puis ignoré une seconde fois lors de son départ à la retraite, Dominique Paturau n’a pourtant jamais accepté les offres de Air France qui auraient considérablement enrichi son porte-monnaie, mais l’auraient éloigné des rivages de sa patrie, qu’il s’était promis de servir, partageant le rêve d’Amédée Maingard, fondateur de Air Mauritius, auquel il ajouta les passions aériennes, nautiques et sportives héritées de Claude Lagesse et la rigueur apprise de sir Harry Tirvengadum, tous trois ses mentors. 

“À cœur vaillant, rien d’impossible” aurait pu être la devise de ces trois mentors de Dominique. Ces hommes surent prendre l’accélération des évènements par les cornes et faire naître la nation. Ces pionniers avaient ainsi établi les bases solides de l’aviation civile et commerciale, qui permettrait ainsi à notre pays de bénéficier de l’apport de touristes, de capitaux, d’idées et de technologies, engendrant ainsi ce que certains ont appelé “le miracle économique” mauricien, dont certains hommes politiques s’attribuèrent outrageusement la paternité. 

On pourrait rajouter à cette liste de pionniers de l’aviation militaire, civile et commerciale, les noms des aviateurs mauriciens de la première et seconde guerre mondiale, tels Raoul Lagesse et Philippe Cadet de Fontenay, premiers ‘as’ mauriciens dans le ciel de France; de Jean Hily, premier pilote mauricien à relier notre pays à La Réunion; de France Planel, première aviatrice pilote mauricienne; d’Abdulla Currimjee, premier passager mauricien de l’aviation commerciale; de Louis Adam, premier pilote mauricien de Air Mauritius; de Raj Dayal, premier mauricien pilote d’hélicoptère, ainsi que de nombreux ingénieurs et contrôleurs aériens qui ont façonné notre histoire aéronautique. C’est dans notre cœur et notre mémoire que devra se conserver le souvenir reconnaissant des actes de leur bravoure et de leur hardiesse. Nous devons faire vivre l’héritage de ces élites qui a donné sa virilité à notre pays. Cette pléiade d’hommes et de femmes qui venaient de tous les milieux, de toutes les régions de Maurice, nous rappelle que pour marquer l’histoire, il faut s’épanouir à l’école du travail, à la joie de s’instruire, et à l’audace de repousser les conventions et préjugés que notre île sait si bien cultiver. Où se trouvent les frontières, si ce n’est dans l’esprit; où se trouve la fraternité, si ce n’est dans le cœur; où se trouve la liberté, si ce n’est dans la possibilité que nous ont laissé les pionniers de l’aviation mauricienne de nous envoler? Aujourd’hui, nous pleurons le départ de Dominique, ce grand homme, pionnier de l’aviation mauricienne, et nos larmes de tristesse sont d’autant plus alourdies par la colère provoquée par l’injustice de voir ce grand citoyen mauricien ignoré par les dirigeants de son pays, comme le fut en son temps Amédée Maingard de La Ville-ès-Offrans.

Portés par l’engagement patriotique de Dominique Paturau et par les valeureux et téméraires esprits mauriciens libres et engagés, que les dirigeants de notre pays se décident enfin à me permettre de concrétiser à Plaisance notre Musée de l’Aviation Mauricienne (MAM), et puisse celui-ci inspirer les nouvelles générations à élargir les horizons de notre île ! 

Elle en vaut la peine. Dominique l’avait compris.

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