Notre invité de ce dimanche occupe la une de l’actualité politique depuis trois semaines. Il s’agit de Nando Bodha, ex-membre du gouvernement et ex-dirigeant du MSM. Dans l’interview qui suit, réalisée vendredi, il revient sur les circonstances ayant mené à sa démission.

Vous êtes au MSM depuis des années et vous faites partie de son gouvernement depuis 2014. Vous sembliez tout à fait heureux. Et puis, subitement, il y a trois semaines, vous avez démissionné. Quelle est la goutte d’eau qui vous a poussé à prendre cette surprenante décision?

— J’ai rejoint le MSM en 1995, je suis devenu son secrétaire général en 1996, puis député, ministre, leader de l’opposition en 2006. Dans les bons comme dans les mauvais moments, j’ai été au MSM, mais je fais une différence entre la période où sir Anerood Jugnauth a dirigé le gouvernement et le MSM et la période d’après. Quand nous sommes arrivés à la fin de 2019, j’ai senti qu’il y avait dans le parti et au gouvernement un fonctionnement différent, ce que j’appelle un «culture shock». Les résultats des élections de 2019 ont amené une situation totalement inédite sur l’échiquier politique. Après une bataille à trois que le MSM avait remportée avec 37% des voix, il était clair pour moi que l’alliance devait mener une politique d’ouverture et de main tendue, mais cela n’a pas été le cas. Au contraire, la direction du MSM s’est dit que le MMM, le PTr et le PMSD ayant été battus, elle avait devant elle un boulevard politique sans obstacle pour les années à venir. Qu’elle pouvait tout faire. A partir de là, j’ai senti qu’il y avait une façon de diriger totalement différente avec tout en haut une tour de contrôle qui prend les décisions. J’ai constaté que le parti n’avait plus un grand rôle à jouer, que le BP se réunissait de moins en moins, qu’il n’y avait plus de réunions des dirigeants politiques, qu’on appelle les éléphants!

Mais entre 2019 et jusqu’à votre démission, vous étiez ministre et un des dirigeants du MSM. Vous n’avez jamais dit ce que vous êtes en train de dénoncer aujourd’hui?

— Je l’ai fait, je l’ai dit sans être écouté ou même entendu, mais jamais publiquement. Je me suis concentré sur mon travail de ministre des Affaires étrangères qui, comme vous le savez, a été soumis à une énorme pression avec le rapatriement des Mauriciens dispersés à l’étranger. J’ai fait mon travail comme les autres ministres, mais quand il s’agissait de nominations, de dossiers importants, les décisions étaient prises ailleurs qu’au Conseil des ministres, et les propositions n’étaient pas retenues. Je me souviens d’avoir proposé de déployer l’armée dans le port pour lutter contre l’entrée de la drogue dans le pays et d’avoir demandé que toutes parties concernées soient impliquées dans une réflexion sur l’ouverture des frontières. Sans résultat.

Maurice fonctionne dans un système politique où c’est le Conseil des ministres qui prend les décisions concernant le pays. Vous êtes en train de dire que c’est une tour de contrôle qui prend les décisions que le Cabinet ratifie par la suite. Est-ce que cela signifie que des décisions du gouvernement sont prises par cette tour de contrôle dirigée par de non élus?

— Je vous réponds : oui. Des non-élus font partie de la tour de contrôle qui pousse le gouvernement à prendre certaines décisions. Je vais vous donner des exemples précis. Nous, c’est-à-dire le Conseil des ministres, avons été informés que le Safe City System, au coût de Rs 19 milliards, allait être installé à Maurice. Nous avons été informés qu’il y avait des médicaments et du matériel médical qui allaient être achetés, sans nous dire qui étaient les vendeurs et les intermédiaires. On m’a juste dit, en tant que ministre des Affaires étrangères, où il fallait aller chercher le matériel qui avait été acheté, on l’apprendra après, pour plus d’un milliard!

Qu’est-ce que vous appelez la tour de contrôle et qui sont ceux qui la contrôlent?

— Je ne peux pas vous répondre précisément.

Est-ce que cette tour de contrôle est dirigée par le Premier ministre, son épouse, son beau-frère, les conseillers Arian, Singh et compagnie? Est-ce qu’il y a d’autres personnes qui contrôlent cette tour de contrôle?

— Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’il s’agit d’un système opaque qui place des gens dans un certain nombre d’institutions de l’Etat. On a ainsi placé quelqu’un à Air Mauritius qui a fait tous les fracas du monde au détriment de la compagnie et qui est super protégé. On a placé quelqu’un à Mauritius Telecom qui fait ce qu’il veut, y compris l’achat du Safe City System, sans avoir des comptes à rendre. Je n’ai pas besoin de parler de ce qui se passe à la MBC, dans la police et au port! Il existe un certain nombre d’institutions où des gens ont été placés pour exécuter les décisions de la tour de contrôle qu’on demande aux ministres de ratifier.

Vous êtes en train de décrire un État au sommet de l’État! Est-ce que vous êtes en train de dire que les ministres se contentent de ratifier les décisions prises par la tour de contrôle?

— Sur le papier, c’est le Conseil des ministres et celui qui le préside qui décident, mais dans la pratique, on se rend bien compte que les recommandations sont faites ailleurs, avant. Par des conseillers qui contrôlent certains secteurs du gouvernement, sont super puissants et font ce qu’ils veulent. C’est ainsi qu’un conseiller qui a une compagnie de plongée s’est retrouvé sur le Wakashio avant tout le monde.

Est-ce que cette tour de contrôle est l’autre nom de ce que la presse appelle “la kwizinn”?

— Moi, je préfère utiliser le terme tour de contrôle.

C’est bien beau de dénoncer aujourd’hui, mais il ne faut pas oublier que de 2014 à 2021 vous étiez ministre et avez soutenu, parfois en allant taper sur la table au Parlement, les décisions du gouvernement et même les expulsions des parlementaires de l’opposition!

— Il faut faire ressortir une chose: la responsabilité collective des ministres. J’ai parfois eu des réserves, des désaccords, mais j’ai assumé la règle de la responsabilité collective qui lie les ministres. C’est la même chose pour le MSM, dont j’ai été le secrétaire général. J’ai assumé ma responsabilité jusqu’à ce que la situation devienne impossible, intenable, à mon point de vue.

Vous avez reproché son indisponibilité à Pravind Jugnauth, mais vous-même n’avez pas été très accessible pendant votre passage au ministère des Affaires étrangères.

— Demandez aux régionales du MSM — hors le No 8 — depuis combien de temps ils attendent une réunion avec le leader! J’ai régulièrement informé de mon travail au Parlement et par des communiqués de presse. Le reste de mon temps, je l’ai consacré à organiser le rapatriement ordonné de 10 000 Mauriciens dispersés aux quatre coins du monde et parfois dans des villes à des centaines de kilomètres de tout aéroport international. Le personnel du ministère a fait un travail remarquable qu’il faut souligner.

Je reviens à la question de départ: quelle a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase?

— La mort, l’assassinat de l’activiste du MSM Kistnen avec une enquête de la police qui traîne et qui au lieu de trouver qui l’a assassiné, semble être focalisée sur le fait d’essayer d’innocenter un ministre. Cette affaire a révélé à quel point la politique avait changé, comment fonctionne la circonscription No 8, comment la police fonctionne dans certaines enquêtes et les différents contrats obtenus pendant la pandémie par des proches du pouvoir. Pendant que le pays était confiné pour lutter contre le virus, certains ont trouvé une occasion en or pour faire du business!

Vous vous présentez aujourd’hui comme une nouvelle vierge politique immaculée, comme l’a écrit un journaliste. Est-ce que ce n’est un peu trop facile de venir dénoncer aujourd’hui des pratiques que vous avez soutenues hier au nom de la responsabilité collective?

— C’est pour pouvoir dénoncer ces pratiques, dont on découvre des semaines plus tard les ramifications, que j’ai démissionné du gouvernement. Prenons le cas des ventilators qui devaient être achetés en Chine, mais qui ont été livrés en Europe par un vendeur turc après l’intervention de plusieurs intermédiaires. Aujourd’hui, on ne sait plus à qui réclamer le remboursement des machines défectueuses qui ont quand même coûté plusieurs centaines millions!

Quand ce type d’informations, qui implique des millions de roupies gaspillées, remonte à la surface, personne ne s’en étonne, personne ne proteste au Conseil des ministres? Les ministres sont tous cadenassés comme vous l’avez dit?

— On n’en parle pas.

Vous êtes bien précautionneux dans vos réponses, Nando Bodha. Vous ne citez aucun nom et restez dans les généralités. Est-ce que cet excès de précaution ne signifie pas que vous avez peur des représailles, des contre-attaques qui pourraient révéler vos propres casseroles, comme on a commencé à le voir sur certains réseaux sociaux?

— Pas du tout. Quand vous avez assumé des responsabilités en tant que ministre et secrétaire général d’un parti, vous avez une obligation de réserve dans certains cas. Je sais comment la tour de contrôle fonctionne et ce que sa dirty unit est capable de faire pour salir ceux qui sont désignés comme les ennemis. Mais comme j’ai travaillé dans la transparence, que ce soit au ministère des Infrastructures publiques qu’à celui des Affaires étrangères, je n’ai rien à craindre de qui que ce soit. Je reviens sur la goutte d’eau qui m’a décidé à démissionner. La mort de Kisten m’a beaucoup bouleversé. C’était un soldat du MSM qui nous a soutenus dans les moments difficiles, qui a été loyal envers le parti et le MSM ne lui rendait pas la pareille. Au contraire, on minimisait l’affaire et on disait que tout allait très bien au gouvernement. Même SAJ a été mis à «contribution» pour faire passer ce message. Cette affaire qui a profondément choqué le pays n’a été évoquée qu’une seule fois au Conseil des ministres. Et puis, il est arrivé un moment au Conseil des ministres où on m’a dit que je devais faire une déclaration sans équivoque pour affirmer que l’enquête se déroulait dans les meilleures conditions et que tout ce qui se passait en dehors et autour — les actions des partis politiques, les Avengers, la marche citoyenne, etc. — tout cela était fait pour déstabiliser le gouvernement, le parti et le pays.

C’est votre version de la goutte d’eau. Dans la version MSM, c’est que vous auriez rencontré plusieurs fois Paul Bérenger et vous avez refusé de le démentir publiquement.

— Ce n’est pas vrai. On m’avait dit que je devais faire la déclaration sans équivoque dans l’après-midi sur les ondes d’une radio et que tout avait été déjà organisé. J’ai refusé et j’ai dit que je m’expliquerais le lendemain devant le CC du MSM. Je me suis alors retrouvé dans une situation politique toxique que je ne pouvais plus supporter. Je me sentais déjà interpellé par certaines choses depuis un certain temps. Comme quelqu’un me l’a écrit: ce n’est point démission que de garder son âme.

Après votre démission du gouvernement, pour sauver votre âme, vous avez fait une série de propositions, un peu vagues, un peu fourre-tout, pour redresser le pays. Pour mettre en application ces propositions, il faut une structure politique, un parti qui se présente aux élections et se fait élire. Est-ce que vous allez créer un parti politique ou intégrer un de ceux qui existent déjà dans l’opposition et qui vous font les yeux doux parce que vous êtes, il faut dire les choses comme elles sont, un politicien vaish?

— Je ne vais intégrer aucun parti politique. Le monde a changé. Le citoyen ne veut plus de politiques qu’il élit une fois tous les cinq ans, il veut être impliqué dans l’organisation de sa vie. À Maurice, la population est en avance sur la classe politique, alors que ce devrait être le contraire. Les politiques sont déphasés par rapport aux citoyens. Avec les scandales à répétition, les gens ont perdu confiance dans la classe politique, dans beaucoup d’institutions du pays et dans le gouvernement. J’ai réfléchi sur cette situation pour aboutir à des idées, que vous appelez fourre tout, que j’ai soumises aux leaders des partis d’opposition politiques, qui les ont bien accueillies, et je constate que nous allons vers un grand débat national sur ces questions.

Est-ce que ce bon accueil de vos propositions n’est pas dû au fait que de par votre appartenance communale vous pouvez être le challenger de Navin Ramgoolam pour remplacer Pravind Jugnauth à la tête du gouvernement?

— Je crois qu’il faut arriver à réconcilier et rassembler les politiques et les citoyens pour apporter un véritable changement à Maurice, et pour ce faire, il faut un projet mené par une équipe, des hommes. Ce que vous appelez fourre-tout, moi, je l’appelle les idées pour  un consensus rassemblant et les citoyens et les politiques.

Vous parlez de consensus et de rassemblement, mais votre démission a provoqué le contraire au sein de l’opposition, dont l’entente vient de voler en éclats.

— Les trois partis qui ont tenu une conférence de presse jeudi parlent d’une équipe pour travailler sur le changement. Bruno Laurette a des propositions dans ce sens.

Vous parlez de tourner la page politique des 60 dernières, mais vous en faites partie vous aussi.

— Je parle des acteurs du dernier chapitre de l’Histoire. De la mise en place des bases menant vers le changement, vers le retour à la méritocratie, au partage, à l’équité avant de céder la place aux nouvelles générations. Le politicien doit non seulement précéder le peuple dans sa réflexion, mais aussi le faire rêver.

Restons dans la réalité politique, politicienne même. Vous n’avez pas répondu à la question selon laquelle vos caractéristiques de naissance vous poussent aujourd’hui à devenir le challenger politique de Pravind Jugnauth avec le soutien des partis de l’opposition.

— Vous me connaissez personnellement depuis des années et savez quels sont mes valeurs et mes principes. Je crois qu’un déni de méritocratie se fait contre l’intérêt et l’avancement du pays. Il faut d’abord rassembler sur le projet, parvenir à faire une équipe à la fois citoyenne et politique pour la mener au stade de la réalisation. C’est le rassemblement de cette nouvelle force qui décidera qui pourrait, qui devrait incarner cette mission…

Et si vous êtes désigné, vous accepterez?

— Si c’est le cas, je démontrerai ma volonté et ma détermination à réaliser le programme.

Restons encore dans le présent. Il est question que, dans la nouvelle configuration au sein de l’opposition parlementaire, le poste de leader de l’opposition vous soit offert.

— Je ne souhaite pas que ma démission puisse provoquer une division parce que la solution est dans le rassemblement. Les postes éventuels qui pourraient être proposés font partie des possibilités totalement prématurées. Le partage des postes sur les critères que vous citez fait partie de cette page qui a conduit aux abus dont nous avons longuement parlé. Page que nous voulons, que nous devons tourner. L’idée est de léguer une nouvelle page aux jeunes générations. J’ai l’ambition et la volonté de réunir toutes les forces patriotiques citoyennes et politiques autour d’un contrat avec la population qui veut d’un changement profond, comme les marches citoyennes l’ont démontré. Ce qui m’intéresse c’est d’aller sur le terrain, seul ou avec le groupe de personnes qui m’ont rejoint ou que j’ai personnellement contactées pour rencontrer les Mauriciens afin de discuter avec eux de mes propositions. C’est un travail de fourmi que nous allons entreprendre avant d’aboutir au programme de société pour changer le pays en profondeur. Les choses vont aller relativement vite avec les réseaux sociaux qui permettent de faire passer beaucoup de messages très rapidement, et aussi de recueillir les critiques et commentaires du public.

Est-ce que nous prenons le chemin de ce changement profond après la déclaration des leaders du MMM, du PMSD et du RF selon laquelle Navin Ramgoolam devrait quitter le leadership du PTr?

— Le PTr est un grand parti politique qui aura la sagesse de décider de ce qui est bon pour l’intérêt du parti et pour le pays.

Est-ce qu’il est possible d’envisager que le groupe Nando Bodha participe aux prochaines élections municipales?

— Je vous réponds catégoriquement non.

J’imagine que la réaction de sir Anerood Jugnauth vous qualifiant de traître vous a blessé.

— Cette réaction m’a rendu très triste, car j’ai été associé à SAJ pendant plus de quarante ans et j’ai énormément de respect pour lui et il le sait. Laissez-moi vous raconter comment les choses se sont passées. Je l’ai appelé vendredi et je lui ai dit que j’avais décidé de m’en aller en démissionnant. Il est resté tranquille pendant un moment avant de me dire que tout cela était bien triste. Mais il y a eu une deuxième réaction, préparée pour la télévision, une réaction qui a repris mot pour mot les déclarations faites par d’autres dirigeants du MSM contre moi. Faut-il grimper sur une montagne pour savoir que ceux qui ont écrit ce papier sont les mêmes qui avaient envoyé SAJ à la MBC dire que tout allait bien dans le pays et son fils était un grand Premier ministre?

Est-ce que trois semaines après votre démission, vos dénonciations de la tour de contrôle, des ministres cadenassés et des nominés postes pour exécuter les instructions, les choses ont changé au gouvernement ?

— J’ai l’impression que non, que les choses continuent à fonctionner comme avant. Nous avons affaire à un nouveau MSM depuis les élections de 2019 avec de nouvelles têtes qui ont une manière particulière de fonctionner. J’étais un des derniers des mohicans de l’ancien MSM. Les nouveaux vivent dans une bulle, se croient tout permis, et quand on n’est pas d’accord avec eux ou qu’on les critique, ils n’écoutent pas et ils se disent que vous êtes leurs ennemis. Ils sont dans leur bulle à s’écouter, se féliciter et s’applaudir entre eux, en refusant la réalité et les demandes pressantes des citoyens mauriciens. Mais qu’ils le veuillent ou non, tôt ou tard la réalité finira par les rattraper.