Chaque 8 mars, la Journée internationale des droits des femmes revient avec son lot de messages, d’hommages et parfois de célébrations. Pourtant, à l’origine, cette journée n’a jamais été conçue comme une fête.
Elle est avant tout un rappel.
Un rappel des luttes menées par des générations de femmes pour obtenir des droits fondamentaux : le droit de vote, l’accès à l’éducation, l’égalité devant la loi ou encore la protection contre les violences.
À Maurice, les progrès sont réels. Mais ils révèlent aussi un paradoxe frappant.
Les femmes mauriciennes n’ont jamais été aussi diplômées. Mais dans la vie réelle, beaucoup continuent encore de se battre pour ce qui devrait être le minimum : la sécurité, le respect et l’égalité.
En vingt ans, la participation des femmes mauriciennes à l’enseignement supérieur a plus que doublé. Alors qu’environ une femme sur quatre poursuivait des études universitaires en 2004, elles sont aujourd’hui près de six sur dix à le faire — un taux nettement supérieur à celui des hommes.
Pourtant, lorsque l’on observe les sphères de décision, la réalité change brutalement.
Les femmes ne représentent que 2 des 24 ministres, soit 8,3 % du Cabinet.
Dans l’administration publique, les femmes occupaient environ 39 % des postes de direction en 2023, selon les données du plan national pour l’égalité dans la fonction publique.
Un droit qui ne cesse d’être revendiqué et il faut comprendre que l’histoire des droits des femmes à Maurice, sur le plan institutionnel, s’inscrit dans un mouvement amorcé il y a près de cinquante ans.
En 1975, le gouvernement crée le Ministry of Women’s Affairs, premier ministère consacré aux questions féminines dans le pays. À sa tête est nommée Radha Poonoosamy, qui devient la première femme ministre de l’histoire mauricienne.
Cette décision intervient dans le contexte de l’Année internationale de la femme proclamée par l’Organisation des Nations unies.
La même année se tient la première conférence mondiale sur les femmes à Mexico City. Maurice participe à cette conférence par une délégation et l’objectif est clair : reconnaître les discriminations envers les femmes et encourager les États à intégrer l’égalité entre les sexes dans leurs politiques publiques.
Parmi les figures marquantes de cette évolution figure Shirin Aumeeruddy-Cziffra.
Dans les années 1970, elle participe à la création de la Ligue féministe, l’un des premiers mouvements militants pour les droits des femmes à Maurice. Au début des années 1980, elle fait partie des plaignantes dans une affaire portée devant le Comité des droits de l’homme des Nations unies contestant une législation discriminatoire envers les Mauriciennes mariées à des étrangers.
La décision rendue en 1981 donnera raison aux plaignantes et conduira à une évolution de la législation.
En 1982, elle devient Attorney-General de Maurice, une première pour une femme dans le pays. Elle poursuivra ensuite son engagement dans la défense des droits humains, notamment comme Ombudsperson for Children, avant d’accéder aujourd’hui à la présidence de l’Assemblée nationale.
Un demi siècle plus tard, cette femme se bat toujours pour les mêmes causes. En tant que Speaker, elle préside également le Parliamentary Gender Caucus, qui rassemble des députés autour des questions liées à l’égalité et à la lutte contre les violences basées sur le genre. Il y a quelques mois lors des “16 jours d’activisme contre la violence basée sur le Genre ”, soutenue par le Programme de Développement des Nations unies, Shirin Aumeeruddy-Cziffra poursuivait son combat debout devant les nouvelles recrues de la force policière à côté du Parlement.
Cet engagement s’inscrit aussi dans une évolution plus large des institutions mauriciennes.
Maurice s’est progressivement doté d’un cadre juridique visant à protéger les femmes. La Domestic Violence Act, adoptée en 1997 et la ratification de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW) adoptée par l’Organisation des Nations unies la même année et plus récemment, une réforme électorale adoptée en 2012 impose qu’au moins un tiers des candidats aux élections municipales et villageoises soient des femmes, afin d’améliorer leur représentation en politique.
Aujourd’hui, la ministre de l’Égalité des genres et du Bien-être familial, Arianne Navarre-Marie, travaille également sur un renforcement du cadre législatif visant à mieux lutter contre les violences basées sur le genre.
Malgré ces avancées, les chiffres restent préoccupants.
Sans vouloir reléguer au second plan les autres combats éternelles des femmes dans la société mauricienne, un sujet mérite une attention particulière: Selon les données des autorités mauriciennes, plusieurs milliers de cas de violences domestiques sont signalés chaque année à Maurice, soit environ huit cas rapportés aux autorités chaque jour. Des chiffres qui peuvent varier selon les études et statistiques de chaque département, mais, les organisations internationales rappellent toutefois que ces chiffres ne reflètent qu’une partie de la réalité, de nombreuses victimes n’osant pas porter plainte.
Pire encore, ces statistiques ne sont pas seulement abstraites. Elles se traduisent parfois par des drames très concrets.
Dès les premiers jours de 2026, plusieurs affaires de meurtres de femmes dans un contexte de violence conjugale ont bouleversé l’opinion publique à Maurice. Au moins neuf féminicides ont été recensés en 2025 et trois déjà au début de 2026.
Ces drames ont relancé le débat sur la nécessité de renforcer le cadre juridique pour mieux lutter contre ces crimes. Certains plaident pour l’introduction du féminicide dans le futur projet de loi sur les violences domestiques, tandis que d’autres estiment qu’il devrait également être explicitement inscrit dans le Code pénal.
Après tout, le droit pénal reconnaît déjà des crimes spécifiques comme l’infanticide, le matricide ou encore le parricide. Pour beaucoup d’observateurs, reconnaître le féminicide — ne serait-ce que de manière symbolique — permettrait de nommer une réalité bien précise : celle des femmes tuées parce qu’elles sont des femmes, souvent dans un contexte de domination ou de violence conjugale.
Face à ces réalités, la question dépasse largement les lois ou les politiques publiques.
Elle touche aux mentalités.
La violence ne commence pas toujours par un coup. Elle commence parfois beaucoup plus tôt : dans les idées que certains garçons apprennent en grandissant.
Aujourd’hui, la violence entre adolescents — dans les relations amoureuses, à l’école ou sur les réseaux sociaux — est une réalité bien documentée.
L’idée qu’être en couple signifie posséder l’autre.
L’idée que la jalousie est une preuve d’amour.
L’idée qu’une femme devrait obéir.
Ces croyances, souvent banalisées, nourrissent des comportements qui peuvent évoluer vers la domination, le contrôle et parfois la violence.
C’est pourquoi la lutte contre les violences faites aux femmes doit aussi passer par l’éducation des garçons et des filles, dès le plus jeune âge.
La lutte pour les droits des femmes n’est pas un combat contre les hommes.
C’est un combat contre l’injustice.
Un combat pour construire une société où les femmes peuvent vivre, travailler, aimer et évoluer sans peur et sans violence.
Maurice a parcouru du chemin. Mais l’égalité ne se mesure pas seulement dans les lois ou dans les statistiques.
Elle se mesure dans la sécurité, la dignité et la liberté de chaque femme dans sa vie quotidienne.
Car au fond, la violence envers les femmes commence souvent par une idée fausse :
celle qu’une femme puisse appartenir à quelqu’un.
Et il faut le dire clairement :
une femme n’appartient à personne.
Jonathan Chauremootoo
