-Suspensions, expulsions, PNQ’s rejetées et censurées et pas de Question Time pendant cinq mois
-C’est le Premier ministre qui s’arroge le droit de décider pour combien de temps un élu du peuple peut être écarté de l’hémicycle
-Le Speaker, traîné en Cour suprême, sera aussi dénoncé sur le plan international

L’année de tous les reculs. C’est ainsi que l’on peut résumer l’année parlementaire 2020, la première du mandat issu des élections générales du 7 novembre 2019. Commencée en temps cyclonique un 24 janvier, jour de la présentation du Discours-Programme 2019/2024, la session de l’année qui s’achève a inauguré des premières jamais enregistrées depuis l’existence de la démocratie parlementaire à Maurice. Suspensions, expulsions, PNQ’s rejetées et censurées et pas de Question Time pendant cinq mois, un Premier ministre qui s’arroge le droit de décider pour combien de temps un élu du peuple peut être écarté de l’hémicycle, une situation telle que le Speaker, responsable de cette situation malsaine avec le Premier ministre, est l’objet de pas une, mais de deux actions en Cour suprême.

C’est donc le vendredi 24 janvier que Pradeep Roopun lit le Discours-Programme du gouvernement par temps cyclonique, en classe 2, Diane se rapprochant de nos côtes. L’opposition qui conteste les conditions de l’élection générale de novembre 2019 boycotte l’événement. Et c’était parti pour un jeu de massacre de ce qui est censé être la tradition westminstérienne de la législature mauricienne.

Pas de séances les mardis à partir du 24 janvier. Elles se déroulent comme suit: le lundi 3 février, le vendredi 14 février, le lundi 24 février, le vendredi 28 février, le lundi 2 mars, le vendredi 6 mars, le lundi 16 mars, le vendredi 20 mars. Il y a, ensuite, une pause pour cause de Covid-19, le pays étant entré en confinement après les cas recensés et les premiers décès.

Le 28 février est la date à laquelle va démarrer une série d’expulsions et de suspensions des élus de l’opposition. Ce vendredi-là, celui qui était encore le Premier ministre adjoint présente une motion visant nommément un huissier venu lui servir une convocation de la cour dans le cadre de la pétition électorale présentée contre lui par la candidate battue du MMM Jenny Adebiro. Pour Ivan Collendavelloo, il y a outrage à l’Assemblée nationale.
Shakeel Mohamed est le premier à protester contre cette méthode de “lâche”, mais il est vite prié de retirer le mot. Il tente de s’expliquer, mais il est renvoyé par le Speaker. Arvin Boolell proteste contre cet état de choses et, exaspéré, finit par lancer:”You are biased! Unfit to be in the Chair! You are a shame!” Il est “named” et Pravind Jugnauth présente illico presto une motion pour le suspendre pour deux semaines. C’était à peine un mois après l’ouverture de la session.

Les débats sur le discours-Programme qui avaient démarré le 3 février par une motion de la Parlimentary Private Secretary Tania Diolle traînent en longueur jusqu’à son retrait à la reprise des  travaux post-Covid le 5 mai, le contenu même du programme étant chamboulé par la nouvelle donne économique et sociale qu’impose la pandémie.

Une histoire de bonnes manières

A la reprise des travaux, le 5 mai, ce sera au tour du leader du MMM d’être expulsé pour avoir traité Sooroojdev Phokeer de “mal élevé” et qui à refusé de retirer le qualificatif utilisé. Le Speaker avait déjà donné la parole à Reza Uteem pour une question supplémentaire lorsqu’il s’est ravisé et lui a ordonné à se rasseoir pour donner le micro à la Government Chief Whip, Naveena Ramyead.

Ce qui a provoqué la colère du leader du MMM (notons que le mot “mal élevé” a été employé par le ministre Bobby Hureeram le 12 juin sans que le Deputy Speaker ne le rappelle à l’ordre). C’est pour démontrer à quel point c’est une politique partisane à l’extrême qui est pratiquée au Parlement, et que les bonnes manières ne sont pas l’apanage de certains.

Le 9 juin, Arvin Boolell dépose une PNQ sur la contribution sociale généralisée et l’abolition du NPF, qui est une des mesures phares présentées le 4 juin par Renganaden Padayachy dans son premier budget. La question est rejetée par le Speaker sans raison. Le justificatif tardif et ridicule est que l’on ne peut discuter d’une annonce budgétaire. Suivant le tollé que cela a provoqué, Sooroojdev Phokeer sera contraint d’autoriser la question sur la CSG le 12 juin, soit trois jours plus tard.

Le 11 juin, expulsion de Rajesh Bhagwan pour avoir crié “voler”, alors que le Premier ministre répondait à une PNQ du leader de l’opposition sur l’affaire Saint-Louis. Le lendemain, c’est Shakeel Mohamed qui sera prié de quitter la Chambre après un accrochage avec le ministre Bobby Hureeram qu’il ’avait traité “d’assassin” et d’avoir insisté pour qu’il retire ce mot, inadmissible selon les règlements internes du Parlement.
Le 15 juin, alors qu’il adressait sa PNQ sur l’achat de médicaments et produits médicaux pendant le confinement, Arvin Boolell sera expulsé pour avoir refusé de soumettre un document dont il avait dit avoir besoin pour adresser ses questions supplémentaires. Il se rendra toutefois au bureau du Speaker pour présenter ses excuses et ainsi reprendre son siège le même jour.

C’est toute l’opposition dans son ensemble qui sera expulsée le lendemain 16 juin, au moment où Ivan Collendavelloo, impliqué dans l’affaire Saint-Louis, devait intervenir sur le budget. La plupart des élus, portant pour l’occasion des masques noirs, avait déployé une affiche sur laquelle était écrite “Ivan démission”.

Nouvelle expulsion de Paul Bérenger le 30 juin, alors que la PNQ était consacrée à l’affaire Saint-Louis. Pendant que les députés de l’opposition ciblaient Ivan Collendavelloo, le Premier ministre et quelques uns de ses acolytes ciblaient Paul Bérenger. “Tone tassé”, lui dira Pravind Jugnauth, ce qui lui a valu un qualificatif de “lâche” de la part du leader du MMM. Invité à retirer le mot utilisé contre le Premier ministre, il refusera. Le Speaker décidera alors de l’expulser.

La série se poursuivra avec l’expulsion de Rajesh Bhagwan le 21 juillet et sa suspension pour deux séances après qu’il a traité le ministre Bobby Hureeram de “batiara”, lequel avait raconté une histoire datant des années 1980 sur le député du MMM. Et comme Stéphan Toussaint s’était mis de la partie, le député du MMM lui lancera: “Taler mo coup to seve.”
Le 11 août, nouvelle suspension du Whip de l’opposition, Shakeel Mohamed, pour trois semaines, tandis que Franco Quirin, député du MMM écopera, lui, de deux semaines. Cette séance verra aussi la première expulsion d’un membre de la majorité: Vikash Nuckcheddy.
C’est l’oeuvre cette fois du Deputy Speaker, un peu fatigué de devoir pour la quatrième semaine présider jusqu’au petit matin aux débats sur la motion de blâme contre le Speaker. Motion qui a été détournée contre la députée Joanna Bérenger accusée d’avoir traité des membres de la majorité de “zako”.

Le “zako” de Pravind Jugnauth

On aura tout entendu à cette occasion en termes d’allusions racistes, le ministre Deepak Balgobin brandissant même un code noir dans l’hémicycle. Shakeel Mohamed leur clouera à tous le bec  en révélant que, s’il y a bien quelqu’un qui a utilisé le terme “zako” et qui figure dans le Hansard, c’est bien Pravind Jugnauth qui, le 19 juin 2012, avait lancé à des membres de la majorité Pr/PMSD qu’ils “tap latab koma zako”.

Le 3 novembre, lorsque l’Assemblée nationale reprend, c’est l’affaire Angus Road dans laquelle est impliqué Pravind Jugnauh qui agite l’opinion. Ce sera le sujet de quatre Private Notice Questions consécutives du leader de l’opposition. Rajesh Bhagwan sera, ce jour-là, suspendu pour deux séances pour être intervenu et pour protesté contre les réponses du Premier ministre qui citait l’ICAC, un organisme critiqué par le député du MMM.
La semaine suivante, 10 novembre, ce sera au tour du leader de l’opposition d’être expulsé après qu’il a protesté de manière véhémente contre la modification de sa PNQ sur des reçus de paiement en liquide totalisant Rs 4 millions pour l’acquisition du terrain de Angus Road par Pravind Jugnauth.

Le 17 novembre, nouvelle expulsion de Shakeel Mohamed et suspension pour quatre séances pour le député travailliste, tandis que son collègue Patrick Assirvaden est renvoyé pour la journée. C’est encore une fois l’affaire Angus Road qui avait provoqué des tensions dans l’hémicycle.

Le 24 novembre, si la PNQ sur Angus Road est animée, ce sera une question d’Osman Mahomed sur la réalisation d’un documentaire sur les prisons mauriciennes diffusé par Netflix qui mettra le feu  aux poudres. Bilan de la journée: suspension de deux séances pour Arvin Boolell et expulsion du député du PMSD Patrice Armance et de Vikash  Nuckcheddy pour la journée.

Pour empêcher de terminer l’année sur un sujet qui tient le pays en haleine, l’affaire Soopramanien Kistnen, le gouvernement a inscrit un budget supplémentaire d’un million de roupies à la séance du 15 décembre, la dernière de l’année, privant ainsi le leader de l’opposition, qui a regagné ce jour-là son siège et les parlementaires de toute possibilité de poser des questions.

C’est Shakeel Mohamed qui a été le plus sévèrement sanctionné par le tandem Phokeer/Jugnauth avec des suspensions cumulées de 7 séances. Lassé de cette situation, le député a saisi la Cour suprême. Le leader de l’opposition a, par ailleurs, annoncé une campagne internationale pour dénoncer les méthodes du Speaker.
Fait cocasse, c’est que le jour même où l’affaire était appelée, soit le 8 décembre, devant la plus haute instance judiciaire du pays, le Speaker faisait voter une motion référant au DPP un possible cas d’outrage contre le député Mohamed pour une interview accordée à Week-End le 22 novembre. Il critiquait le Speaker et disait qu’il pensait le traîner devant les tribunaux. Avant lui, c’est Arvin Boolell qui avait demandé à la Cour suprême une annulation de la décision de l’interdire d’utiliser son bureau pour tenir des conférences de presse de l’opposition.

Si c’est ce record de suspensions qui a marqué l’année parlementaire, au point de vue du contenu, il n’y a pas eu grand-chose de réalisé, si ce n’est que le Children Bill qui a, in extremis, sauvé une session médiocre pour le gouvernement.
L’opposition a, quant à elle, réussi à mettre au jour des scandales comme les contrats douteux alloués aux petits copains du régime pour la fourniture de masques, de combinaisons médicales et des respirateurs, un budget de Rs 1,2 milliard. Et cerise sur le gâteau, il a également été révélé que le PPS Ismael Rawoo, élu du No 13, avait obtenu deux arpents de pas géométriques à Rivière-Noire en 2018. C’est le site de l’ancien Sports Club. Joli cadeau!

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