Au cœur de la Vision 2050, le secteur portuaire s’impose comme un levier majeur de développement économique, de souveraineté et d’intégration régionale. Face au retard accumulé par rapport aux grands ports de l’océan Indien, le gouvernement a fait le choix d’une gouvernance transversale à travers la mise en place d’un comité interministériel. Dans cet entretien, le ministre Arvin Boolell dresse un diagnostic lucide des faiblesses actuelles, esquisse les grandes lignes d’un port du futur écoresponsable et compétitif, et lie étroitement économie bleue, sécurité alimentaire et montée en compétences, appelant Maurice à « penser en grand » pour redéfinir sa place sur les routes maritimes mondiales.
Pourquoi avoir institué un comité interministériel pour se pencher sur le secteur portuaire ?
Dans la Vision 2050, dont les consultations ont été lancées par le Premier ministre Navin Ramgoolam et la ministre des Services financiers et du Développement, le secteur de l’économie bleue occupe une place importante. À travers le monde, le port est considéré comme le “next frontier of development”. Ce n’est ni un réflexe administratif ni un effet d’annonce. Le port n’est plus un simple lieu de passage ; c’est le lieu où se croisent économie, géostratégie et souveraineté.
Pour que Maurice devienne un véritable État-Océan, nous devons briser les cloisonnements ministériels. Le développement portuaire touche à tout : commerce, logistique, énergie, pêche et formation. C’est un secteur qui a un effet multiplicateur sur l’économie en général. Seul un cadre interministériel peut coordonner ces enjeux transversaux.
Quel constat faites-vous de la performance actuelle de nos installations par rapport à la région ?
Il faut être lucide : la République de Maurice est distancée. Selon le Port Index, des ports comme Durban ou Colombo dominent, et même Madagascar a pris de l’avance sur certains segments. Pourtant, 40 000 navires traversent chaque année l’ouest de l’océan Indien. Nous sommes sur une route maritime majeure, mais nous n’en tirons pas encore pleinement profit. Si nous pouvons prendre avantage du climat d’incertitude qui existe au Moyen-Orient – et qui persistera – ainsi que de l’instabilité qui existe ailleurs, nous pourrons développer notre port pour la coopération régionale et le développement de l’économie bleue.
À ce propos, il est important d’assurer une meilleure gestion et la performance du container park terminal qui demande d’être agrandi. Le comité, présidé par le vice-Premier ministre, Paul Bérenger, est l’outil stratégique pour changer d’échelle et décider vite.
La Mauritius Ports Authority n’a-t-elle pas déjà un plan de développement quinquennal ?
Nous irons plus loin avec une feuille de route élaborée en partenariat avec l’Union européenne. L’ambition dépasse les infrastructures de base. Nous parlons de la création d’un port de pêche moderne, du développement d’un marché de poissons à la criée d’envergure internationale, lié au tourisme maritime, et d’une montée en compétences via la formation technique.
Comment comptez-vous transformer le port en un modèle d’économie bleue et écologique ?
Le port du futur sera écoresponsable ou ne sera pas. Nous intégrons les énergies renouvelables, notamment l’éolien, et une protection stricte des zones sensibles lors de l’extension des terminaux à conteneurs.
Plus largement, avec notre zone économique exclusive (ZEE) de 2,3 millions de km², nous avons des atouts uniques : le partage du plateau continental avec les Seychelles ; le respect de l’accord de Nagoya et la gestion des herbiers marins (le Sargassum, ou l’Amazonie de l’océan Indien) qui absorbent 25% du CO₂ mondial ; le développement de la pêche hauturière et de l’aquaculture (comme le concombre de mer) ; l’ambition de créer le plus grand parc marin du monde.
Quelles sont les nouvelles opportunités commerciales immédiates pour le port ?
Nous devons exploiter notre position stratégique, surtout avec l’incertitude persistante au Moyen-Orient. Il y a un potentiel immense dans le bunkering (ravitaillement), le dry dock (cale sèche) et le fuel supply. Notre chantier naval doit évoluer pour accueillir des navires plus grands.
L’objectif est de faire de Maurice un pays à haut revenu d’ici 2050. Cela passe par la productivité, le savoir-faire et une vision partagée. Il nous faut avoir une vision globale et déléguer les responsabilités. La formation de nos cadres est indispensable. Lorsqu’on parle aux jeunes, il faut leur dire que l’avenir réside dans l’économie bleue. Il faut penser en grand.
L’Union européenne travaille sur la feuille de route. La Banque mondiale nous aider à recruter la personne qui sera responsable de la préparation du projet de loi sur l’économie bleue. Nous devons passer à l’action. Le comité interministériel sera le point de départ d’une transformation profonde pour redéfinir notre place dans l’océan Indien.
Vous êtes également responsable du portefeuille du ministère de l’Agro-industrie. La sécurité alimentaire est-elle une de vos priorités ?
Il faut reconnaître que, pendant trop longtemps, il y a eu un empiétement sur des terres agricoles de choix. Si ces terres étaient utilisées pour des projets d’investissement publics majeurs, je pourrais comprendre, mais il ne faut pas exagérer. Les bonnes terres doivent être utilisées pour la production agricole. Par exemple, je suis convaincu qu’on peut produire jusqu’à 25 000 tonnes de pommes de terre. Pour cela, il nous faut augmenter la capacité de nos entrepôts. De plus, la loi régissant le Marketing Board doit être revue : il doit être un “buyer and importer of last resort” pour les produits stratégiques comme la pomme de terre, l’ail, etc.
Concernant la production, je suis en faveur d’une « agriculture de précision ». Cela nécessite l’utilisation de technologies modernes, notamment les drones pour l’épandage de fertilisants. La Civil Aviation Authority ne peut pas se permettre d’interdire l’utilisation des drones, qui doivent opérer très bas, à une altitude spécifique, en transportant une quantité limitée de produits. Je comprends qu’il faille appliquer des normes de sécurité dans la zone aéroportuaire, mais pas ailleurs. Chaque institution ne peut pas agir comme un potentat.
Cependant, malgré des conditions difficiles, l’industrie sucrière a récolté 2,17 millions de tonnes de cannes et a produit 223 553 tonnes de sucre. Le programme de replantation se déroule très bien. Notre vision est claire : nous avons investi Rs 18 millions dans l’irrigation, dont le St. Félix Irrigation Project, ce qui bénéficie à quelque 400 planteurs. Notre objectif est de produire 20 000 tonnes de légumes annuellement. Nous encourageons les producteurs à sortir des fermes traditionnelles pour se lancer dans la smart agriculture, à l’exemple du travail abattu par Alteo. Nous encourageons également une politique de “healthy eating”.
Tout cela nécessite des investissements. Quelle aide peut être accordée aux planteurs ?
Le ministère accorde des mesures d’accompagnement afin d’obtenir des semences de qualité et un système moderne d’irrigation. L’institut de recherche et d’innovation sera beaucoup plus orienté vers le développement durable.
Souvent, nous regardons l’agriculture non sucrière comme une extension de l’industrie sucrière…
C’est parce que l’industrie sucrière dispose des moyens pour le faire. Elle possède les terres, les technologies nécessaires et les capacités d’investissement. D’où l’importance d’une synergie entre le privé et le public. J’apprécie ce qui se fait actuellement à Médine, qui est très ouvert aux planteurs. Il y a une nouvelle mentalité qui veut que tout le monde doive travailler ensemble. Les possibilités en termes de valeurs ajoutées dans le domaine de l’agro-industrie sont immenses. L’Economic Development Board doit maintenant pouvoir promouvoir ces produits. Pendant trop longtemps, l’agriculture a été négligée.
Quelles sont les difficultés que rencontrent les petits planteurs pour se moderniser ?
Les petits planteurs sont confrontés aux problèmes de manque de main-d’œuvre, à la hausse des prix des intrants. De plus, ils ne disposent pas d’encadrement approprié. C’est pourquoi j’insiste sur la nécessité pour les institutions d’avoir une plus grande proximité avec la communauté des planteurs afin qu’ils puissent rehausser leurs moyens de production et pratiquer la smart agriculture, la “precision agriculture”.
D’autre part, les consommateurs mauriciens doivent pouvoir adapter leurs habitudes alimentaires. Il faut surtout que la communauté des planteurs, des éleveurs et des pêcheurs soit traitée dignement. Nous faisons tout notre possible afin de consolider les domaines où nous avons un avantage comparatif. L’élevage de porcs et de cabris en fait partie.
Quid de la main-d’œuvre ?
Nous avons fait beaucoup de progrès avec l’aide du bureau du Premier ministre et de ministère du Travail. Les gros producteurs ainsi que les petits planteurs peuvent avoir recours à la main-d’œuvre étrangère. Pour que les petits planteurs puissent en bénéficier, ils auront à se regrouper.
La production sucrière reste faible. Est-ce que cela vous inquiète ?
Mon ambition consiste à atteindre une production de 300 000 tonnes dont 50% de sucres spéciaux. L’Union européenne représente un marché de 250 000 tonnes. La Chine, l’Inde, Madagascar et la SADC sont des marchés potentiels. Les petits planteurs doivent s’impliquer davantage. Il nous faudra consolider nos marchés niches. C’est la raison pour laquelle nous avons signé un accord avec Crystal CO.
Sur une note politique, comment se porte l’Alliance du changement qui est au pouvoir depuis l’année dernière ?
En un mot, c’est “the best agenda for the country”. Nous sommes à la croisée des chemins et il nous faut avancer sur la nouvelle route du développement. Avec le changement climatique, un ordre économique incertain et avec les nouveaux pôles géopolitiques, il nous faut montrer ce qu’est le génie mauricien et réaliser notre ambition de devenir un grand État Océan. Cette alliance s’est attelée au travail. Nous avons vu l’état de l’économie et nous nous tournons maintenant vers la Vision 2050.
On a noté un peu d’animosités entre certains parlementaires ?
Je suis un grand défenseur du droit à la différence à condition que nous ayons une culture de retenue. Les sujets sensibles doivent être soulevés dans les forums appropriés avec un esprit de dialogue de concertation, et sans agressivité verbale. L’année 2026 sera une année de consultation et d’action. Nous nous attendons que le dossier des Chagos soit réglé avant mai.
Personnellement, j’ai une longue expérience politique et suis prêt à la partager avec les plus jeunes. Je connais le travail abattu par l’Alliance du changement pour faire partir l’ancien gouvernement qui, comme on le sait, pratiquait la politique des Tontons Macoutes, sans compter la collusion entre le Leader of the House et le speaker au Parlement. On ne peut pas oublier la politique de “colourable device”.
Nous sommes désormais dans un État de droit et nous avons l’occasion de redonner à Maurice sa valeur, son intégrité territoriale. Le Parlement a retrouvé sa sérénité. Même l’opposition a la possibilité de faire son travail. On ne pourra perdre de précieux temps avec des “issues that are not relevant”. Time is of an essence. Nous avons pris des décisions courageuses et douloureuses, il nous faut nous tourner vers l’avenir.

