Devant la situation socio-économique difficile et incertaine que traverse le pays depuis un an, et qui affecte gravement la population, l’évêque de Port-Louis, le cardinal Maurice Piat, s’appesantit sur une autre « épidémie virulente », en l’occurrence la corruption. La lettre pastorale 2021 présentée aujourd’hui, et intitulée “Espérer encore aujourd’hui”, n’occulte pas les nouveaux scandales politico-financiers, qui indignent la population. « Des traces de corruption, voire de violence, sont apparues récemment dans plusieurs secteurs. C’est comme si notre pays n’était pas seulement confronté à la pandémie sanitaire, mais qu’il était aussi atteint par une autre épidémie aussi virulente, celle de la corruption », avance le cardinal Piat dans l’introduction.
Toutefois, malgré un tableau sombre et les « turbulences actuelles », il adopte un ton empreint d’espérance pour l’avenir et réitère son appel aux Mauriciens à « vivre la solidarité concrètement » pour affronter ensemble la crise. Les autres sujets traités par le cardinal Piat sont déclinés dans quatre chapitres, soit « Vivre l’incertitude » (chapitre1), « La religion du cœur/le dialogue personnel avec Dieu » (chapitre 2), « Une nouvelle alliance » (chapitre 3) et « Servir la justice » (chapitre 4).
Abordant la question de la pandémie, le cardinal Piat dira que la population a du mal encore à accepter cette maladie, « qui est tombée sur nous à l’improviste, qui nous dérange et que nous n’arrivons pas encore à maîtriser ». Mais il reconnaît et salue « l’effort du gouvernement pour maintenir le pays en état de “COVID-Safe” » ainsi que « pour le soutien financier depuis le confinement pour éviter le chômage dans certains secteurs ».
Le cardinal se pose les mêmes questions qui occupent l’esprit de la population depuis bientôt un an : « Quant aux conséquences économiques et sociales de la crise sanitaire, il semble plus difficile encore de les prévoir. Par exemple, comment faire redémarrer les différents secteurs économiques ? Que deviendra notre industrie touristique ? Pourra-t-elle s’adapter à la nouvelle situation ? Et l’industrie sucrière et le textile ? Saurons-nous redémarrer en prenant du recul pour ne pas répéter les erreurs du monde d’avant, avec une attention particulière aux besoins des plus pauvres et à la protection de notre environnement ? ».
La pandémie a aussi bouleversé de fond en comble le calendrier scolaire, et l’évêque de Port-Louis interpelle les autorités sur l’éducation et la scolarité de nos jeunes. « Quelle tournure prendra notre système d’éducation après les chocs que lui aura fait subir la COVID-19 ? Devrons-nous changer notre calendrier scolaire ? Si oui, au prix de quel bouleversement dans la vie des familles, la vie sociale ? Devrons-nous revenir au système d’avant ou profiter de l’occasion pour développer des filières et des pédagogies plus en phase avec les besoins du pays et les aspirations de nos jeunes ? » se demande-t-il.
Cependant, l’évêque de Port-Louis est d’avis que ce temps de crise et de longue attente « peut être aussi propice à des partages plus en profondeur en famille, entre amis ou collègues », et qu’une telle démarche « peut donner naissance à des soutiens mutuels précieux ». Il estime ainsi que c’est l’occasion pour les Mauriciens de se mettre ensemble pour réfléchir aux vrais défis humains qui nous guettent. Il souligne qu’une telle situation « n’est pas une punition divine », comme certaines personnes le clament, mais qu’elle « peut être un “eye-opener” sur notre manière de vivre avant la pandémie » et qu’elle met en exergue « certaines fragilités de notre mode de vie, qui avait l’air d’aller de soi et de devoir durer ».
« Sur quoi avions-nous construit notre vie d’avant ? Avions-nous misé sur la course à l’argent comme source de bonheur et solution à tous les maux ? Avions-nous pensé pouvoir combler notre vide intérieur en nous étourdissant dans des loisirs dernier cri, de plus en plus coûteux, et quelquefois de plus en plus dangereux ? Nous sommes-nous souciés des inégalités criantes qui s’étalent sur notre petit territoire par rapport au logement, à l’éducation, à l’accès à l’emploi, aux loisirs ? » poursuit-il dans le mandement de carême, en ajoutant que la COVID-19 « a réveillé les consciences pour mettre en œuvre un nouvel art de vivre, qui soit plus attaché à une juste répartition des ressources, plus respectueux de la nature et plus ouvert aux plus pauvres ».
« Nous avons tous besoin d’être soutenus et, en même temps, nous devons ouvrir nos cœurs à la solidarité. Cette belle solidarité vécue simplement à la base ranime l’espérance et donne du courage pour aller plus loin encore dans ce sens, car la crise économique risque de s’aggraver. N’oublions pas que la solidarité pourrait devenir la seule bouée de sauvetage pour beaucoup d’entre nous », recommande Maurice Piat. Et ce dernier d’encourager les Mauriciens à quitter le terrain du désarroi, du pessimisme ambiant et d’inquiétude permanente pour celui de « l’espérance ».
Pour donner des réponses aux Mauriciens dans cette direction, l’évêque de Port-Louis s’est référé aux textes bibliques et s’est inspiré des épreuves du peuple juif pendant leur longue période d’exil à Babylone, et durant laquelle, souligne le cardinal, ils ont été « confrontés eux aussi à une grave crise sociale ». Outre le message très large qu’il lance à la population en général sur des sujets d’intérêt commun, le cardinal Piat lance aussi un appel spécifique aux catholiques en ce temps de carême, les exhortant à être des « chrétiens de cœur ». Il invite ces derniers à se plonger « dans la parole de Dieu pour trouver une paix intérieure et la sérénité, et qui rend plus confiant en l’avenir ».

——————————————

Morceaux choisis au sujet de la corruption

– « Des traces de corruption, voire de violence, sont apparues récemment dans plusieurs secteurs. C’est comme si notre pays n’était pas seulement confronté à la pandémie sanitaire, mais qu’il était aussi atteint par une autre épidémie aussi virulente, celle de la corruption. Cette maladie, plus pernicieuse encore que la COVID-19, est comme un cancer qui répand une appréhension diffuse, affaiblit le moral et mine la confiance dans l’avenir. Et ce, à un moment où, au contraire, nous avons besoin de nous serrer les coudes pour travailler ensemble pour le bien commun. Si avec détermination et une vraie motivation patriotique nous avons réussi jusqu’ici à nous protéger de la COVID-19, pourquoi ne sommes-nous pas capables d’engager la même énergie, les mêmes moyens pour préserver notre société du fléau de la corruption ? »
– « Malheureusement, il faut aussi déplorer le fait que sous des gouvernements successifs, il y a eu une tendance à nommer à certains postes des personnes pressenties pour leur aptitude à protéger des intérêts politiques partisans, plutôt qu’à veiller à l’intérêt général. Ce type de pratique révèle combien la corruption, pratiquée au goutte-à-goutte, peut passer longtemps inaperçue, sans faire de bruit. Mais en temps de crise, elle finit par mettre en danger la sécurité d’une société tout entière. Tolérer de telles pratiques de corruption contribue à mettre le pays sur une pente glissante qui conduit au chaos. Déjà, le pays a commencé à glisser, si l’on en croit le diagnostic de la Banque mondiale. »
– « Cette corruption n’est pas seulement le fait de personnes qui acceptent de se laisser corrompre, mais aussi de celles qui prennent l’initiative de corrompre et le font systématiquement. Beaucoup disent qu’ils sont “obligés” d’y avoir recours pour obtenir un document, un permis auquel pourtant ils ont droit. Nous sommes même arrivés à corrompre le sens des mots : nous parlons de ces pratiques comme d’un “service” qu’on demande en échange d’autres “services” de même nature qu’on pourrait rendre en retour. Cette corruption du langage en dit long sur l’état d’esprit qui prévaut dans notre société. »
– « Quand le bon exemple ne vient plus d’en haut, on peut imaginer le désordre à la base ! La crise nous secoue et nous réveille d’une certaine torpeur. Le temps est venu de mettre en œuvre une tolérance zéro par rapport à la corruption. Il n’y va plus seulement du niveau moral de notre société, mais de sa survie. L’appât du gain facile, la soif insatiable de grandeur et de pouvoir sont comme des drogues dures qui ont des effets destructeurs. Car elles conduisent à ruiner des sociétés tout entières. »