KHAL TORABULLY

Dans mes voyages et traversée des signes, je signale en lettres d’or ma rencontre exceptionnelle avec le grand, l’immense Aimé Césaire. C’était il y a 22 ans à la mairie de Fort de France, Martinique. Pendant deux heures, le temps était suspendu entre notre amour du verbe, de la culture, de la paix entre les humanités et des idées entre les spécificités et l’universel recomposé.

L’homme, le poète célébré avait mon livre à la main. Sans ambages, il m’accueillit en pair dans sa grande humilité, en toute simplicité. Quelle rencontre mémorable ! Elle demeure en lettres de feu dans mon désir d’archipels (il disait justement, quand on est insulaire, on a l’appel d’archipels et du continent). Ceci étend ses contours sur mon travail d’archipélisation, depuis l’océan Indien jusqu’à l’Atlantique.
J’avais traversé, comme les engagés l’avaient fait un siècle avant moi, deux océans. Et je rencontrais celui qui, se penchant sur l’esclavage et ses descendants, avait inventé une négritude de combat et d’inclusion.

Très vite, nous avons parlé de coolitude. En mêlant les Indes et les Afriques, les Mascareignes et les Antilles.
Nous avons tissé nos mémoires, nos histoires de façon transocéanique.
Nous avons abordé l’Histoire par voie de caps et de détroits, dans une thalassographie ouverte, fluide, rejetant les complexes des colonisés dans les courants des pensées immondes. Mais il ne s’agit pas de tout dire, en cet instant, de toutes les richesses de cet échange merveilleux. J’y reviendrai.
Pour l’heure, il m’importe de réitérer que je suis reconnaissant envers cet homme qui m’a accueilli, après la lecture de Cale d’étoiles Coolitude, dans la cour des poètes et théoriciens. Tout près de son histoire charnelle, intime. Je me sentais un membre de sa famille, là où les visions du monde solidaires et authentiques lient poètes et penseurs en une fratrie sans frontière…
Césaire, on le sait, est un homme et un intellectuel rare, un diamant dans le monde actuel où on est dans la course de tout et de rien, même en littérature ou dans le mouvement des pensées. Il faut vite tout faire, confondant vitesse et précipitation.

Lui, il le savait, avec son recul sur le siècle. Et il me l’a dit : tout prend du temps… Élaborer une pensée n’a rien à voir avec des « copier-coller » au flux de l’internet. Tout se pense, se réécrit, se jauge à nouveau sur son établi.
Et cela a pris des décennies pour moi.
Césaire, plus que tout autre penseur et écrivain, m’a conforté dans ma démarche quand c’était incompréhension, voire, ricanements autour de moi.
Il m’a dit, « Je crois en vous, en la coolitude que vous apportez à ma connaissance. On va vous prendre pour un fou, mais c’est un très bon signe, tenez bon. Il faut bien 25 ans avant qu’une nouvelle idée ou une théorie n’émerge ».
Ce grand sage avait tellement raison et il m’a aidé à traverser des tempêtes quand, pionnier traversant l’engagisme presque en solitaire, je théorisais, je poétisais pour l’ouvrir aux sciences humaines à un humanisme du Divers.

Dans cet effort lent et patient, j’étais peu aidé par des ‘gens en place’.
Maintenant, mon travail est audible, visible, cartographié. Et Césaire y a apporté une pierre humaine fondamentale. En effet, dans cette traversée, Césaire m’a aidé à tenir bon dans ce que j’apportais dans la théorie et la poétique, notamment, pour la toute première mise en relation des Indes avec le monde créole.

Il m’a dit, comme je l’ai écrit auparavant : « Maintenant, je peux mourir tranquille avec ce que vous apportez ».
Ce penseur comprenait avec une vivacité d’esprit hors normes ma démarche de la diversité et de la complexité. Oui, il en saisissait parfaitement la cartographie, devançant même, je l’ai pressenti, son devenir…
Ses mots m’ont tellement marqué que, dès que j’ai quitté l’hôtel de ville, j’ai commencé l’écriture de Chair corail, fragments coolies, qui a remporté le Prix du livre insulaire dans la foulée, ancrant une parole et une rencontre des imaginaires entre l’océan Indien et l’Atlantique dans le bassin caribéen, le tout premier ouvrage archipélique entre deux océans et deux théories, après une rencontre entre les inventeurs des termes « négritude » et « coolitude ».
Comme fruit de cette rencontre, je rends hommage à la mémoire d’un géant dans Chair corail. Car la parole d’Aimé Césaire, j’en suis convaincu, demeurera vive pour les siècles à venir.
Mon livre dédié à Césaire a été édité en Guyane et préfacé par Raphaël Confiant. Il pose un acte d’amour fraternel pour ce poète magnifique et le témoignage de mon respect infini pour ce grand Monsieur.

Novembre 2020

Khal Torabully, De l’île Maurice, parole pour l’Aimé Césaire