Ce « Je ne sais quoi » de la civilisation chinoise

Paula Lew Fai

Ah, ces chinoiseries !

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Les stéréotypes culturels ont la peau dure. La différence fait peur et dans les retranchements identitaires, les perceptions négatives se renforcent et se propagent très vite. 

Quel est le narratif longtemps nourri à l’égard des « chinoiseries » ? 

Condescendance, mépris envers les « chinetoques », le plus neutre étant une certaine incompréhension devant l’impassibilité, le visage lisse, sans émotions et réactions de ces fourmis qui ne savent que travailler. 

Cultures et Civilisation

Une telle généralisation, superficielle et simpliste, méconnaît que la Chine comprend 56 ethnies dont les Hans (environ 92% de la population) et 55 minorités ethniques. Les cultures chinoises sont ainsi très diversifiées quant aux croyances religieuses, valeurs morales, normes sociales, pratiques coutumières, formes artistiques, langue, gastronomie…. La culture est ainsi un système complexe dont chaque élément influence et est influencé par les autres, constituant une dynamique évolutive, se transmettant par l’apprentissage des rituels, de l’éducation informelle ou formelle, et des interactions sociales quotidiennes.

La civilisation quant à elle se réfère à un niveau organisé de développement social, économique, politique et technologique d’une société humaine. Elle dépasse la simple existence de traditions ou de croyances pour intégrer des structures complexes et institutionnalisées permettant la gestion de la vie collective. 

Durant toutes les rencontres informelles que j’ai eues avec la diaspora chinoise de tous les coins du monde, les cultures spécifiques sont présentes, vécues avec fierté mais sous-jacents sont des traits communs qui font émerger une entente spontanée et une compréhension implicite. Nul besoin d’intellectualiser ou de mettre en mots. 

Ce « Je ne sais quoi » renvoie à des strates profondes ou à des dépôts sédimentaires qui traversent les cultures spécifiques (celles de la Chine, autant pour ceux qui y habitent  que pour ceux ayant émigré et intériorisé d’autres apports).

J’évoque ici quatre axes qui permettent de creuser un peu mieux ce « Je ne sais quoi ».

  • Confucianisme, Taoisme et Boudhisme 

« Le Chinois est confucianiste le jour, taoïste la nuit ; confucianiste en public, taoïste en privé ; confucianiste dans la vie, bouddhiste face à la mort », dit un proverbe

La pensée chinoise est loin d’être rigide, ce qui amène à des jugements de valeur parfois négatifs (lenteur, passivité, volte-face…). Or, la vie fluctue. Et l’important est de prendre ce qu’elle offre et d’en faire quelque chose de bien.

C’est ainsi que le confucianisme, le taoïsme et le bouddhisme irriguent la pensée chinoise, se fécondant mutuellement.

Le Confucianisme : Se penchant sur les comportements humains et sur les liens entre les personnes, le confucianisme enseigne les principes pour « être un homme de bien » et vivre en harmonie avec ses semblables. Les cinq constantes sont Ren : Bienveillance, Yi : Droiture/Justice, Li : Respect des rites, Zhi : Connaissance, Xin : Intégrité.

Les quatre vertus sont Xiao : Piété filiale, Zhong : Loyauté, Jie : Contingence, Yi : Droiture.

Le « Tao » prononcé « Dào », signifie « la route, la voie ou le chemin ». C’est la force cosmique qui coule dans toutes choses, qui les lie et les libère. Le non-agir est une invitation à nager avec le courant plutôt que contre. Il s’agit de se libérer des contraintes pour faire le vide.

Le Bouddhisme chinois : Compassion et Sagesse

Plusieurs de ses écoles dont le Chan (Zen) et la Terre Pure ont intégré des idées du confucianisme, du taoïsme et d’autres systèmes philosophiques autochtones. 

  • Le Long Terme

La longévité a toujours été un élément important et de nombreuses pratiques, remèdes et croyances sont considérés comme bénéfiques pour une vie longue et saine. On peut faire mention des pratiques suivantes : des boissons chaudes, spécialement le thé vert, riche en antioxydants, le ginseng, utilisé pour ses propriétés énergisantes et revitalisantes, le Qi Gong et le Tai Chi, visant à équilibrer le flux d’énergie dans le corps, la méditation, l’acupuncture, la diététique, le Feng Shui, pour l’harmonie de l’environnement…

Cette recherche de longévité et de son élixir fait partie de l’histoire des souverains de l’antiquité chinoise qui ont tenté d’obtenir une « panacée » de jeunesse, qui peut se présenter sous forme d’élixir ou de pilule. Un livre d’alchimie chinoise célèbre, le Dān jīng yàojué « Grands Secrets de l’alchimie « ~650) attribué à Sun Simiao, discute en détail la fabrication d’élixirs et pilules d’immortalité. De nos jours, des start-up et des chercheurs chinois explorent des remèdes pouvant théoriquement prolonger l’existence humaine jusqu’à 150 ans.

Le temps et le long cours prennent ainsi une autre dimension. La planification au niveau individuel, familial, sociétal s’inscrit « naturellement » dans un projet de vie. Le temps de la maturation, la patience, le respect des fluctuations que la vie introduit (toute pensée n’étant pas figée) peuvent être alors interprétés comme passivité pour un non-averti. Surtout quand aucune explication n’est donnée. L’attente est le Wu wei, le non agir, tout en gardant une nécessaire vigilance et une observation pointue des signes et signaux qui balisent le chemin. Les initiés décodent correctement et laissent faire, en multipliant les contacts afin de mieux comprendre et de s’ajuster. Difficile parcours du combattant pour les étrangers qui veulent aller trop vite et s’impatientent au premier accroc.

  • Éducation et Ambition

« Si votre plan est pour un an, plantez du riz. Si votre plan est de dix ans, plantez des arbres. Si votre plan est de cent ans, éduquez vos enfants » (Confucius)

L’influence du confucianisme sur l’éducation chinoise remonte à la dynastie Han (206 avant JC – 220 après JC), lorsque le système d’examen impérial a été mis en place. Ce système fondé sur le mérite visait à sélectionner les candidats les plus compétents pour les postes gouvernementaux, indépendamment de leur origine sociale. Les examens étaient fondés sur les classiques confucéens, sur l’histoire, la philosophie et la poésie. Les candidats devaient démontrer leur compréhension de ces textes et leur capacité à appliquer les principes confucéens dans des situations réelles de gouvernance. Le sens du devoir envers l’empereur et le peuple primait sur les considérations personnelles, toute corruption étant sévèrement punie. Puissant outil de mobilité sociale, l’examen soulignait l’importance de l’éducation pour réussir et a perduré pendant près de 1 300 ans, jusqu’à la fin de la dynastie Qing (1644 – 1912). 

Le savoir, de tout temps fut une foi, une ascension, une promesse. On étudiait pour se rendre digne, pour honorer les ancêtres, changer son destin (1). Dans la Chine impériale, transmettre, c’était résister à l’effacement. Les livres ne servaient pas seulement à réussir les concours : ils étaient des joyaux inestimables à chérir et à léguer.

Selon Confucius, la recherche du savoir était essentielle à l’épanouissement personnel et à l’amélioration de la société. Ce principe valorise le travail acharné, la persévérance, l’ambition, l’amélioration continue de soi et une solide éthique du travail. L’éducation est incomplète sans la culture du Ren, qui implique l’empathie, le respect d’autrui et l’engagement envers les principes moraux.

Les enseignants sont considérés comme des figures savantes et sages, chargées de transmettre à leurs élèves non seulement des connaissances académiques, mais aussi des conseils moraux. Les élèves, quant à eux, sont encouragés à faire preuve de déférence envers leurs enseignants, ce qui favorise un sentiment de discipline et d’ordre dans la classe. Ils sont, en un sens, des maîtres qui, à l’instar du spirituel, transmettent ce qu’ils ont reçu et attendent des preuves concrètes que l’étudiant est en capacité de les dépasser. L’observation minutieuse dans l’élaboration d’un produit, surtout quand il est nouveau et bon, est réelle. Dans la vie quotidienne, on le constate régulièrement. Une fois le processus de fabrication compris, et maîtrisé (ex. recette de cuisine), on va l’essayer et l’améliorer. C’est ce que les Occidentaux, longtemps figés sur les copies venues de Chine et sous-estimant la capacité d’innovation de ces ateliers du monde, commencent à entrevoir. 

  • L’Harmonie

Vivre ensemble sur un territoire aussi vaste que la Chine, soumise aux défis quotidiens de la survie intérieure et extérieure ne va jamais de soi. Il se cultive et se répare sans cesse. Son rythme est fragile et demande une vigilance constante, une attention aux moindres détails, aux conséquences d’actions prises sans pondération.

L’harmonie qu’on entend très souvent être invoquée dans les discours officiels n’est pas un concept creux, datant des temps récents. C’est une posture indissociable de l’identité personnelle : une façon de se tenir parmi les autres, de se comprendre, de prendre la mesure de sa voix, de ses actions, trouver sa place. Un travail discret, constant, silencieux dans une tension acceptée entre son individualité et le bien-être du groupe. Dans les enseignements de la famille, l’accent est mis sur « la modestie et le silence » : être prudent en paroles et en actions, généreux et indulgent, et ne pas causer de problèmes. Être frugal et travailleur. L’enfant, dès son plus jeune âge l’apprend. Toujours à travers les actes posés par les parents. Rarement par des sermons et des punitions. Ces dernières surtout en cas de manquements à la piété filiale et à l’éducation.

 L’harmonie n’efface cependant pas les différences.  Elle les orchestre.

Ce n’est pas l’absence de tensions qui crée l’harmonie. C’est la manière dont elle est contenue, absorbée, transformée. Elle est exigeante, contraignante ; elle demande de renoncer à l’immédiateté de ses émotions et de ses désirs pour préserver un équilibre toujours instable.  Le moindre relâchement est porteur de risques pour soi, pour les autres. L’effort est silencieux, très souvent invisible, sans recherche de gratification et de récompense.

L’ordre frontal est de préférence évité. Suggestion, conditionnel laissent une porte de sortie. Refuser demande une diplomatie à toute épreuve afin de laisser à l’autre la possibilité de ne pas perdre la face, c’est-à-dire, sa dignité. Rituels et fêtes sont organisés de sorte à renforcer une juste proximité, de la continuité, un sentiment de stabilité dans un monde mouvant. 

Vécue avec sagesse dans la réalité du quotidien, l’harmonie n’exclut pas le désaccord, la dissonance. Elle ne les supprime pas ; elle tente de les contenir, de les transformer, de les inscrire dans un projet de vie plus large, dans un mouvement de renouveau du groupe. Un art de célébrer la vie dans toute sa complexité ! C’est ce que le Nouvel An chinois dans toute la magnificence des rituels, danses, chants et repas offre aux familles, de génération en génération.


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(1) Cf. Par exemple le livre Battle Hymn of the Tiger mother, 2011, d’Amy Chua, professeur de droit à Yale, et mentor de J.D. Vance pour son livre « Hillbilly Elegy ».

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