« Déboulonnage » à l’Ile de La Réunion

GEORGES TOUSSAINT

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Trésorier de L’Association des

Amis de Mahé de La Bourdonnais

Depuis 2015, des activistes qui s’en prennent aux intérêts de la France en océan Indien veulent supprimer la statue du gouverneur La Bourdonnais à qui ils reprochent d’avoir eu recours à l’esclavage et d’avoir organisé la chasse aux marrons. Le 26 avril 2023, Ericka Bareigts, la maire de la capitale Saint-Denis et ancienne ministre des Outre-mer, annonçait publiquement qu’à l’occasion de travaux d’aménagement du square La Bourdonnais, la statue du gouverneur devait être « déboulonnée », déclenchant une levée de boucliers. Ces travaux avancent à grands pas.

Le préfet de Région, Jérôme Filippini, soucieux d’apaiser les tensions sociales du moment, a proposé que cette statue soit « déplacée » pour être réinstallée à la Caserne Lambert, puisque Mahé de La Bourdonnais avait été un grand officier de marine. Cette enceinte abrite l’état-major des Forces armées dans la zone sud de l’océan Indien (FAZSOI).

Dans ce cas, la population ne pourrait revoir la statue qu’en de rares occasions.

Cette statue fait partie du patrimoine immobilier et mémoriel de La Réunion et de la ville de Saint-Denis, commune labellisée Ville d’Art et d’histoire.

Cette œuvre en bronze qui représente La Bourdonnais, différente de celle de l’Ile Maurice, est du sculpteur Louis Rochet. Elle a été financée en partie par des Mauriciens. (Louis Rochet est également l’auteur du Charlemagne qui se trouve sur le parvis de Notre-Dame).

Faisant face à l’océan, montée sur un socle en pierre, la statue trône à Saint-Denis depuis août 1856 au square La Bourdonnais, devant l’hôtel de la Préfecture de Région classé monument historique. Avec les panneaux symboliques et la grille qui l’entoure elle est inscrite, à l’inventaire des Monuments historiques par un arrêté ministériel du 14 août 2000.

Le square La Bourdonnais est un lieu ouvert au public qui s’y retrouve en particulier à l’occasion de manifestations nationales et de rassemblements politiques et syndicaux.

Avec un Collectif local « Touche pas à ma statue » composé d’éminents historiens de l’Université de La Réunion, d’architectes, d’avocats et des associations métropolitaines et locales, l’Association des Amis de Mahé de La Bourdonnais est intervenue auprès des autorités nationales et locales afin d’arrêter ce processus de déboulonnage.

La Bourdonnais, Gouverneur des Mascareignes et militaire (1735-1746)

La Bourdonnais a certes été un grand militaire, mais il a été un gouverneur d’exception.

Originaire de Saint-Malo, Bertrand François Mahé de La Bourdonnais – qui a acquis une bonne expérience de la Route des Indes – est nommé en 1734 Gouverneur des Mascareignes (les îles de la Réunion, Maurice, Rodrigues et quelques autres), pour le compte de la Compagnie des Indes.

Disposant de peu de moyens, ce « diable d’homme » travaillera sans relâche et dans tous les domaines à l’essor des « îles sœurs » malgré les revers climatiques, l’opposition de colons ou de dirigeants de la Compagnie des Indes, et la menace anglaise.

En 10 ans l’essor des îles est considérable. Il a su mobiliser les hommes.

A) : La Bourdonnais à Bourbon, île de La Réunion

Rappelons quelques-unes de ses décisions essentielles à La Réunion :

Faute de bon havre à l’Isle Bourbon, La Bourdonnais se consacre à la transformation de l’Isle Bourbon (La Réunion) en grenier d’approvisionnement et d’exportation.

Disposant de peu de bras, il a recours aux esclaves d’origine africaine, dont malgache, et met à contribution une centaine d’artisans de l’Inde pour instruire les esclaves aux métiers du bâtiment, du bois, notamment à ceux de la construction navale. Il en a fait aussi des marins. Plus de 700 esclaves l’accompagneront dans ses campagnes en Mer des Indes. Connaissant la valeur de ces hommes et de ces femmes, il impose aux propriétaires de nourrir et d’habiller correctement les esclaves et procède à la construction d’infirmeries.

Mahé de La Bourdonnais crée les principales villes côtières autour de paroisses et un service de construction de ponts et chaussées ; a recours aux corvées pour ouvrir des routes et dresser des ponts ; transforme Saint-Denis en une capitale bien défendue et prospère, et fait de Saint-Pierre la deuxième ville de Bourbon, aménageant tout un quartier autour de magasins de la Compagnie. Il fonde la ville de Saint-Louis. Les principales villes côtières deviennent des paroisses actives à Saint-Denis, Saint-Paul, Saint-Louis, Sainte-Marie, Saint-Pierre.

Il multiplie les chantiers, veillant à la construction d’un hôpital et d’une caserne, de bâtiments pour abriter les ateliers et les magasins de la marine, et les services commerciaux et administratifs de la Compagnie des Indes. Il développe un chantier naval, déploie l’administration, fixe le droit de propriété transcrit dans des actes notariés, et instaure les services de douane.

La Bourdonnais se met en quête de nouveaux marchés vers l’Asie afin de développer le commerce; introduit le papier-monnaie, et obtient de la Compagnie des Indes de meilleurs prix pour les produits d’exportation et d’importation ; encourage l’agriculture ; veille à améliorer la production et la conservation du café – qui est chargé au débarcadère de Saint-Denis, créé face à la loge qui deviendra la préfecture actuelle. Très ingénieux, il conçoit une machine pour décharger et charger les navires qui ne peuvent accoster. Le Café Bourbon servira bientôt de monnaie d’échange.

Cet homme diversifie les cultures sur de bonnes terres agricoles ; introduit le manioc ramené du Brésil, pour combattre la famine, fait planter du tabac, du blé, du riz, et de la canne à sucre. Il construit des moulins à vent pour broyer les céréales et des moulins à sucre. L’élevage est dynamisé.

La Bourdonnais crée une milice pour chasser les esclaves marrons réfugiés dans les montagnes qui descendent piller les habitations. (Cette milice sera en première ligne pour défendre Bourbon lors de l’attaque anglaise en 1810). Il organise la vie sociale en suscitant des comités de quartier avec la participation des habitants, et organise l’école élémentaire. Accompagnées d’un orchestre de cuivres, des réceptions très prisées sont données pour égayer la vie des quartiers…

Cette liste d’entreprises se révèle encore plus importante à l’Isle de France.

B) : La Bourdonnais à l’Ile Maurice

La Bourdonnais est à l’origine de la création de Port-Louis à l’Isle de France (Île Maurice), qui jouera un rôle prépondérant sur la Route des Indes. Port-Louis est décrétée centre administratif des deux îles.

Il veut que Port-Louis devienne une base navale et un relais commercial français sur la Route des Indes. Il faut curer le chenal, s’attaquer à la forêt, acheminer l’eau fraîche, créer des fortifications. Il n’a pourtant pas les moyens de ses ambitions. Ainsi, à son arrivée à l’Isle de France, La Bourdonnais ne trouve que 838 âmes, dont 648 esclaves et 67 habitations.

Il sollicite des artisans de Bretagne et des Indes, et des esclaves qu’il fait instruire aux métiers du bâtiment, à la réparation et à la construction navale, aux métiers de la mer.

Mahé de La Bourdonnais procède au lancement des chantiers destinés à l’aménagement d’un chenal d’accès au port qui est creusé et balisé. Il prévoit une adduction d’eau à partir d’un canal voisin, un hôpital de 300 places, une caserne, des bâtiments pour abriter les ateliers et les magasins de la marine, ainsi que des services commerciaux et administratifs de la Compagnie. Il établit un chantier naval faisant mettre en exploitation un gisement de fer et en utilisant les bois locaux. Sous son impulsion, on construit des églises à Port-Louis et à Pamplemousses et organise l’école élémentaire…

Il veille aux conditions de vie des habitants, en termes de santé et d’approvisionnement, développe la culture du manioc ramené du Brésil. Il sait mobiliser les hommes malgré les difficultés rencontrées auprès des dirigeants de la Compagnie des Indes, des colons, sans parler des revers climatiques et des menaces de puissances étrangères.

La Bourdonnais subit des épreuves personnelles en 1738, avec le décès de l’un de ses deux fils, puis celui de son épouse. Plus tard, il souffrira de scorbut.

C) : Le militaire se distingue dans les Indes

Dès 1724, ce capitaine, embarqué sur le Malabar, contribue à la prise de Pondichéry, puis du comptoir de Mahé grâce à une sorte de chaland de débarquement de sa conception.

Élevé au grade de capitaine de frégate en 1740, Monsieur de La Bourdonnais reçoit pour mission d’aller secourir Dupleix aux Indes. Il arme avec des moyens de fortune une escadre de 5 bâtiments avec laquelle il dégage Mahé en 1741 et se porte au secours de Pondichéry. Puis il occupe les îles Seychelles et Rodrigues. Le gouverneur est décoré de la Croix de Saint-Louis.

La Bourdonnais se fait remarquer militairement sur la Route des Indes, et manifeste une vraie vision pour la promotion des intérêts de La France en Mer des Indes, l’océan Indien.

En juillet 1746, à la tête de 9 navires, il va affronter une escadre anglaise à Négatapam  puis va faire le siège de Madras qu’il décide de rançonner dans une opération corsaire. Il entre alors en conflit avec Dupleix à propos des clauses de capitulation de cette ville.

Au cours de cette campagne il tombe gravement malade, mais s’en remettra.

De retour à l’Isle de France, La Bourdonnais apprend son remplacement par un autre gouverneur. Il décide de rentrer en France.

Ses succès et propositions ont attisé des jalousies, en particulier de Joseph Dupleix, gouverneur de Pondichéry.

À la suite de calomnies, il est enfermé en 1748 à la Bastille, jusqu’à ce qu’il réussisse au terme d’un procès retentissant à défendre son honneur, avec l’intervention remarquable de Voltaire. Il obtient son retour en grâce en 1751.

Épuisé et malade, il décède le 10 novembre 1753.

La Bourdonnais est reconnu à La Réunion, à l’Ile Maurice, à Lorient (siège de La Compagnie des Indes), à Saint-Malo dont il est originaire et à Paris où une avenue lui est consacrée.  De son vivant, il dispose de l’estime des Portugais et des Anglais. Une statue a été érigée à sa mémoire sur la Place d’Armes au Port-Louis de l’île Maurice, dont la réplique a été installée en 1989 à Saint-Malo. La principale île des Seychelles se nomme Mahé en souvenir de lui. Son nom a été donné à des navires de guerre et de commerce.

Le débat qui reproche au gouverneur son implication dans l’esclavage aborde un sujet ô combien sensible. Mais les Réunionnais parviendront-ils à panser les plaies de l’histoire en acceptant le « déplacement » de leur statue ?

Doit-on supprimer des pages d’Histoire ou les refaire au gré des courants politiques et idéologiques ?

Ne convient-il pas de privilégier le « Vivre-Ensemble » plutôt que de vouloir « effacer le passé » qui mérite d’être abordé dans sa globalité, pour reprendre les termes d’historiens de l’Université de La Réunion ?

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