
La rubrique « Penseurs du Sud » ne peut omettre de parler de Dev Virahsawmy, linguiste, éducateur, politicien, traducteur, poète et dramaturge mauricien, décédé le 7 novembre 2023. De son vivant, le nom de Dev Virahsawmy était sur la liste des universitaires, chercheurs, experts ou étudiants locaux et étrangers. Il était celui qu’on devait absolument prendre contact avec pour avoir des « insights » sur des sujets les plus variés touchant la société mauricienne. Il était l’incontournable intellectuel engagé du pays, devenu au fil des années non seulement l’empêcheur de tourner en rond, mais surtout un empêcheur de nous faire penser en rectiligne. Durant les années que je faisais mon doctorat à la University of Western Cape dont les facultés de sciences humaines sont très ancrées dans la perspective de Critical Discourse Analysis (CDA), je fis la découverte de l’impact des écrits et prises de position de Dev Virahsawmy sur la pensée mauricienne. Dans ma thèse je qualifie Dev Virahsawmy comme celui qui apporta le « Kreol Enlightenment » (voir la publication ‘Critical ethnography, Heritage Language & Identity Construction: a study of Kreol Morisien,’ Nelson Mandela Centre for African Culture Trust Fund, 2017, p.59). Ce quatorzième numéro de notre rubrique présente l’apport de Dev Virahsawmy pour notre compréhension du rapport entre une langue minorisée et une société qui s’efforce de sortir du joug du colonialisme.
Le contexte
Le pays est en marche vers l’indépendance. Dev Virahsawmy rentre au pays après des études en linguistique à la University of Edinburgh, Ecosse. Sa dissertation a pour titre ‘Towards a reevaluation of Mauritian Creole’ (Diploma in Applied Linguistics. Edinburgh University, Scotland, 1967). Contrairement aux écrits des universitaires souvent inaccessibles à la compréhension générale, la dissertation est directe et concise. Elle donne une description du Kreol Morisien et le rôle de cette langue dans la construction de la nation et du développement économique. A l’époque, nul ne connait cette dissertation ou daignerait s’y intéresser avec les préjugés sur la langue créole et ses locuteurs. C’est le premier article de Dev Virahsawmy paru dans le journal L’express du 12 août 1967 qui porta le sujet sur la place publique. C’était une semaine après les élections référendaires (les gens devaient voter pour ou contre l’indépendance) du 7 août 1967. L’article mit le feu non pas aux poudres mais à la pensée.
Le titre de l’article : « Pour un parler national. Le ‘CREOLE’ doit devenir le ‘MAURICIEN’ ». Ce titre est scandaleux dans le sens de l’emploi courant du terme, c’est-à-dire parce qu’on ne sait pas très bien ce que cela veut dire réellement. De plus, un tel titre fait la une de ce quotidien qui soutenait la cause de l’indépendance. L’article signé par un certain Dev Virahsawmy occupe, avec sa photo, presque la moitié de la première page. La photo montre l’auteur : barbu, lunettes, blouson avec un petit sourire narquois. L’article et la photo eurent l’effet d’une bombe dans l’univers clos de l’ile Maurice. Dev Virahsawmy révéla ce qui aurait dû rester caché, ou tout au moins non exprimé. Il déclencha la polémique et se mesura aux « grands » de ce temps. Ses articles firent la une à plusieurs reprises. Tels que Practical and Economic aspects of this new endeavour (28 août, 1967), ‘Has Morisiê no syntax ?’ (18 septembre, 1967) et ‘Pour une langue mauricienne’ (28 octobre, 1967).
Pourquoi « Kreol Enlightenment »?
Dans son tout premier article, Dev Virahsawmy reconnait et accepte une réalité sociolinguistique mauricienne, celle de l’existence de ‘language loyalty’ des différents groupes du pays mais c’est quand la politique s’y mêle ‘under the cloak of safeguard of the interests of a minority group’ que la division communale s’installe. Il invite alors les Mauriciens à voir ce qui fait le socle commun des Mauriciens : « it is the Creole we speak ». Il dit que « unprecedented linguistic analysis » a démontré que les langues créoles ne sont pas des « patois » mais « languages in their own rights, with very complex syntax at times ». Ce constat de Dev Virahsawmy sur la réalité mauricienne et l’analyse de ce qu’est une langue créole ouvre la voie à une nouvelle ère : celle de la lumière sur l’obscurantisme. Ce que j’appelle un « Kreol Enlightenment ». Ce terme je l’ai créé en découvrant l’explication donnée par Michel Foucault (1926-1984) sur la définition du terme « les lumières », « Enlightenment » (anglais), « Aufklärung » (allemand) par Immanuel Kant (1724-1804), philosophe allemand et un des grands penseurs « des Lumières » dans le sens allemand du terme au croisement de la pensée juive.
Il est de coutume aux journaux au XVIIIe siècle en Allemagne, voire l’Europe, de poser des questions aux lecteurs. En décembre 1784 Berlinische Monatsschrift, un périodique allemand, publia une réponse à la question : Was ist Aufklärung ? Et cette réponse était de Kant. Michel Foucault nous dit que Kant dans sa réponse ne cherche pas à comprendre le présent mais il cherche une différence: quelle différence l’aujourd’hui introduit‑il par rapport à hier. Et pour Kant, l’Aufklärung est une « sortie » de l’aujourd’hui, un processus qui nous dégage de l’état de « minorité ». Et par « minorité », Kant entend un certain état de notre situation où c’est une autorité, un ordre établi qui décide à notre place. L’Aufklärung est la modification du rapport préexistant entre la volonté, l’autorité et l’usage de la raison. Kant nous fait remarquer que l’homme est lui‑même responsable de son état de « minorité ». Il faut donc concevoir que nous ne pouvons en sortir que par un changement que nous devons opérer en nous-mêmes sur nous-mêmes. Et la consigne de Kant ? Aude saper qui signifie « aie le courage, l’audace de savoir ». C’est aussi un processus collectif mais où chacun doit être acteur dans la mesure où il en fait partie. Ce sont des acteurs volontaires qui apportent cette « Lumière ». Dev Virahsawmy nous a effectivement permis de sortir de cet état de « minorité » face à la pensée coloniale. Tout son acharnement à faire comprendre ce qu’est la langue créole, le rôle du Kreol Morisien relève d’un acte de « Enlightenment ». D’où l’appellation « Kreol Enlightenment » que j’ai donnée.


