La National Agency for Drug Control (NADC) est fréquemment au coeur de l’actualité, notamment parce que les addictions aux drogues deviennent un aspect très courant du quotidien, des vidéos et autres médias montrant en effet des jeunes et des adultes dans un état accablant. Les cas de saisies de drogue défraient la chronique autant que les interpellations et arrestations pour blanchiment d’argent. Ce qui résulte en une prise de conscience collective et populaire, et, inévitablement, à une levée de boucliers de la part de la société civile.
Le Dr Fayzal Sulliman, Chief Executive Officer de la NADC, explique dans l’interview qui suit ce que cet organisme entreprend et réalise, notamment une série d’actions et d’interactions avec des acteurs directement liés avec la prévention et la conscientisation des plus jeunes et des adultes. Mais aussi « ceux déjà dans le circuit de la consommation, mais surtout ceux qui sont les plus vulnérables et que nous devons à tout prix protéger : nos jeunes ». Il explique : « L’urgence, à ce stade, se situe auprès de ceux qui fréquentent écoles et collèges, où le Vaping est devenu une pratique très courante. Surtout parce que durant la dernière décennie, quand les drogues de synthèse ont commencé à gagner du terrain dans les établissements scolaires, rien n’a été mis en place ni entrepris par les autorités. D’où le résultat catastrophique actuel. »
Quelle est la situation en matière de drogue dans le pays ?
Alarmante ! Nous sommes dans le rouge ! Ce n’est d’ailleurs un secret pour personne. Mo pa krwar bizin fer enn desin ! Tou dimounn kone ki pe arive. Tou dimounn trouve. Tou dimounn koze. Une telle situation requiert invariablement des actions et des mesures très urgentes, rapides et efficaces. Et comme nous le répétons depuis le début : tout ce que nous mettons en application est toujours Evidence-Based. C’est l’actuel gouvernement qui a créé la NADC et ce gouvernement est conscient de la situation. Nous avons son soutien total dans tout ce que nous entreprenons.
Si le gouvernement veut que tout ce qui est entrepris soit fait sur la base de projets ayant déjà généré des résultats, ce n’est pas pour rien. C’est parce qu’il veut des résultats probants. Et c’est dans cette ligne conductrice que nous avons engagé nos actions. Il faut cependant que tous les acteurs engagés regardent dans la même direction et agissent de manière synchronisée.
La perception perdure que la NADC ne fait pas assez ou pas grand-chose… Que répondez-vous à cela ?
Au sein de la NADC, nous sommes tous pleinement conscients de cette perception, et croyez-moi, cela ne fait plaisir à personne d’entendre que nous ne faisons rien ! Nou pa pe res lebra krwaze, asize dan biro klimatize. Nous avons déjà entamé une foule de choses. Mais nous ne pouvons pas communiquer chaque session de travail, chaque atelier, chaque visite auprès des acteurs dans le secteur, chaque échange que nous faisons. Nous avons une cellule de communication et elle répercute, dans les médias, as and when… Je conviens que sur le plan de projets, nous n’y allons pas de manière précipitée. Comme je l’ai déjà dit, la NADC n’a commencé à opérer que depuis début 2026.
Quand l’organisme a été présenté l’an dernier, nous n’avions pas encore de personnel pour entreprendre des études et engager l’élaboration des projets souhaités. Il ne faut pas oublier que la NADC est un organisme d’État et que, de ce fait, il y a des procédures à suivre. Certes, nous avons des certificats d’urgence que nous pouvons utiliser. N’empêche qu’il reste des étapes et procédures à adhérer. De surcroît, je souligne que la NADC est un organisme de stratégie, de réflexions sur des projets à élaborer et à mettre en œuvre. Mais nous n’avons pas le mandat pour descendre sur le terrain et traquer les trafiquants. Ce n’est pas notre attribution et il y a un sérieux malentendu à ce propos. Traquer les marchands de la mort, c’est le mandat des autorités, comme la police ou la Financial Crimes Commission. Et ces instances sont déjà actives.
Vous avez donc démarré le travail sur le terrain. Qu’en est-il ?
Nous sommes présents sur le terrain sur différents plans. Comme la NADC est conçue à partir de plusieurs Sub-Divisions, chaque cellule a initié le travail à son niveau. De manière plus générale cependant, avec le Chairman et les représentants des différentes cellules, nous avons Earmarked les priorités. L’une d’elles se trouve être les jeunes. Qu’il s’agisse des écoles primaires ou les collèges secondaires, ces jeunes sont très vulnérables et constituent des proies faciles pour les trafiquants et autres.
Nous avons eu, durant les dernières semaines écoulées, des sessions de travail, des échanges et des partages, notamment avec des recteurs/Deputy Rectors de nombreux collèges. Et ce que nous avons appris est très inquiétant. Il y a surtout le phénomène de Vaping dans les établissements scolaires. Les responsables rencontrés évoquent le fait qu’ils ne sont pas formés pour affronter ces phénomènes. Nous avons été sollicités pour les encadrer, leur expliquer comment approcher ces jeunes, comment les mettre en confiance, leur parler et les aider à sortir de ces pièges.
C’est un travail de très longue haleine. Nous n’avons pas que les recteurs/Deputy Rectors, responsables d’établissements. Au cours de nos formations et nos interactions avec le ministère de l’Education, nous avons appris qu’il y a un pool de psychologues et de Social Workers attaché aux écoles et collèges. Nous devons également former ces personnes afin qu’elles soient prêtes à identifier les jeunes ayant des problèmes avec des substances. De même, nous avons des échanges avec les associations de parents d’élèves, les PTA. Dans cette démarche visant à sensibiliser et protéger nos jeunes, nous avons besoin de l’aide et du soutien de tous les acteurs concernés. Les parents jouent ainsi un rôle prioritaire, car l’enfant ne passe pas 24 heures à l’école… Le travail doit se poursuivre à la maison. Encore faut-il que les parents sachent comment parler à leurs enfants et quoi leur dire.
Qu’en est-il précisément du problème de Vaping ?
Le Vaping est extrêmement dangereux et nocif car ceux qui en font usage y mettent de l’e-liquid (electronic liquid, un type de drogue synthétique très virulent. Les autorités, comme le Forensic Science Laboratory (FSL), ont détecté la présence de ce liquide dans le pays. Ce gadget est facilement disponible et les jeunes qui en font usage balaient d’une main quand ils sont pris en flagrant délit de consommation. Ils disent que ce n’est pas dangereux. C’est parce qu’ils ne savent pas à quel point cet e-liquid peut leur causer des torts irrémédiables. Les jeunes qui s’adonnent au Vaping – les étudiants surtout – estiment à tort que ce n’est pas dangereux. Mais ce sont des enfants, et pour eux, c’est du tabac qu’il y a dedans. Et c’est ce qu’ils disent à leurs parents et enseignants. Sauf qu’en réalité ils consomment de l’e-liquid.
Quelles sont les drogues disponibles sur le marché ?
Maurice a pendant de longues années enregistré principalement une consommation de Brown Sugar. Mais la tendance penche clairement en faveur de ce que nous appelons les nouvelles drogues synthétiques, les simik. Pourquoi ces produits ? Il faut une explication. Initialement, jusqu’aux années 2013- 2015, les consommateurs mauriciens utilisaient principalement un dérivé d’héroïne ajouté à d’autres substances, connu comme le Brown Sugar. Une substance contenant de l’héroïne, mais de mauvaise qualité. Je cite ici le World Drug Report de 2025 qui établit ces données, après enquêtes et vérifications. Cette héroïne venait essentiellement d’Afghanistan. Or, il y a quelques années, il y a eu un changement dans la culture du pavot dans ce pays, et la production d’héroïne a diminué, même si la demande restait forte. Devant cet état de choses, les trafiquants se sont tournés vers ce qu’on appelle les pays du Golden Triangle (Laos, Myanmar, Chine, Thaïlande), alors que l’Afghanistan est le Golden Crescent.
Graduellement, même dans les pays du Golden Triangle, il y a eu une mutation vers les drogues de synthèse, et ce, parce que cela coûte moins cher (pas besoin de cultiver des champs de pavots, de recruter des gens pour la récolte et la transformation), tout en faisant très attention de ne pas se faire prendre. Ce shift dans les produits en faveur des marchands de la mort a eu pour effet que les drogues synthétiques ont envahi les pays habituellement acheteurs d’opiacés.
Ceux qui fabriquent ces drogues synthétiques y ajoutent des produits divers, mais surtout de la Méthamphétamine, qui attaque directement le cerveau. De fil en aiguille, ces pays producteurs et exportateurs élaborent des formules où ils ajoutent très peu d’héroïne aux autres ingrédients – meth, crystal et autres –, fabricant ainsi de petites bombes explosives.
Pourquoi ces produits sont-ils aussi dangereux ?
Parce que leurs compositions changent régulièrement. Les fabricants de simik n’utilisent jamais longtemps les mêmes ingrédients pour les substances qu’ils vendent. Le danger, c’est que certains ingrédients sont plus mortels que d’autres. Du coup, pour les autorités aussi, il est difficile de traquer et d’arrêter ceux qui fabriquent ces produits. À chaque fois que le FSL détecte, analyse et catalogue un ou des ingrédients, il faut alors passer par le State Law Office (SLO), légiférer et ajouter ces nouveaux produits dans les dispositifs de la Dangerous Drugs Act (DDA) pour en interdire l’importation.
Mais le temps de faire cela, les trafiquants sont passés à d’autres nouveaux ingrédients indétectables… Et ça continue sans cesse. Dans nombre de cas, certains ingrédients sont même au-dessus de tout soupçon : cela peut être des produits utilisés dans la fabrication d’autres commodités, mais dont l’usage est perverti par les fabricants de drogues.
Et qu’en est-il des traitements ? Comment guérir l’addiction aux « simik » ?
Il n’y a pas de remède spécifique. Et c’est là le gros problème. Il n’y a pas de traitement scientifique, de Medical Standard approprié. Nous devons de fait préconiser des traitements symptomatiques. Mais un travail a été entamé avec le ministère de la Santé à cet effet. Nous souhaitons réintroduire des produits médicamenteux pour les centres de traitement. Certains patients se rendent auprès de ces centres, mais, pour l’heure, ceux-ci ne disposent plus de produits médicamenteux pour les aider à soulager leurs douleurs. Des décisions avaient été prises sous le précédent gouvernement pour stopper la fourniture de ces médicaments.
Il faut savoir que, d’une manière générale, la personne dépendante à un produit se plaint de douleurs durant ses périodes de manque, le Craving. Donc, il faut soulager ces douleurs avec des analgésiques, mais aussi des agonists. Des produits comme la Tricodeine Solco ou le Codéine Phosphate, entre autres, ont déjà été utilisés par des centres de traitement. Nous pensons aussi à la Naltrexone, le Suboxone, le Naloxone. Ce sont tous des produits qui font leurs preuves à l’étranger quand ils sont utilisés dans des conditions spécifiques. Mais là, c’est un autre débat, et nous démarrons les échanges avec nos partenaires au niveau de la loi à cet égard.
Vous multipliez parallèlement les rencontres, formations et sessions avec d’autres acteurs engagés dans cette lutte…
Bien entendu ! Outre l’éducation, nous travaillons étroitement avec le ministère de l’Égalité des genres ou celui de la Jeunesse et des Sports, entre autres. Nous étudions des moyens de toucher les jeunes par le biais d’activités sportives. De même, nous envisageons des interventions auprès des cellules familiales et des jeunes en mettant à profit les Youth Centres, les Community Centres.
Quid des usagers ?
Avec l’Ong Tann Nou Lavwa de Noor Mamade Peerbaccus, nos unités présentes sur le terrain auprès des usagers de substances – Brown Sugar ou drogues synthétiques – rencontrent et écoutent ces personnes. Nous avons des consultations régulières et nous travaillons sur des formules plus interactives. Et bien entendu, nous écoutons, rencontrons et cherchons à comprendre les usagers des autres Ong tout autant ceux qui ne se retrouvent pas au sein d’associations et autres.
Un mot de la fin ?
Ce combat est immense, mais pas impossible. Mais il y a un élément sine qua non : nou bizin met lame ek latet ansam. Si nous travaillons tous avec le même objectif en tête, nous récolterons des fruits. Mais si nous nous chamaillons entre partenaires, cela ne produira rien d’autre que du gaspillage de temps… Et ça, nous ne pouvons pas nous le permettre.

