Dans un climat social marqué par une tension croissante et un sentiment d’injustice généralisé au sein de la fonction publique, le président du Mauritius Labour Congress (MLC), Haniff Peerun, prend la parole pour dénoncer les dérives d’un système qui, selon lui, s’est éloigné de sa mission première. Alors que des milliers de fonctionnaires se sentent ignorés et méprisés, le syndicaliste, dans l’interview à Le-Mauricien, met en lumière les manquements répétés du Pay Research Bureau (PRB), qu’il accuse d’opacité, de décisions automatisées et d’un « déficit inquiétant de consultation avec les syndicats et représentants des travailleurs ».
Face à cette crise latente, il évoque les attentes fortes dirigées vers le gouvernement, souligne les responsabilités immédiates qui pèsent sur ses épaules et propose des réformes structurelles indispensables pour restaurer la confiance et la motivation des fonctionnaires. Il insiste également sur le rôle déterminant joué par le Deputy Prime Minister Paul Bérenger, dont l’intervention rapide et directe a permis, selon lui, d’éviter une escalade du mécontentement et d’ouvrir une porte au dialogue social.
Selon vous, quel est le principal problème avec le bureau du PRB ?
Le plus gros problème, c’est le bureau du PRB lui-même. Depuis plusieurs années, il fonctionne dans une totale opacité au mépris des fonctionnaires, avec une méthodologie qui semble mécanique, presque automatique. Les décisions apparaissent comme déjà tracées à l’avance : le rapport se transforme en simple document administratif où nous changeons quelques chiffres tous les cinq ans, sans aucune analyse approfondie du terrain ou des besoins réels des travailleurs.
Le PRB ne prend pas en compte l’évolution des métiers, ni la complexité des fonctions. Dans le secteur de la santé, par exemple, le personnel infirmier et médical est confronté à une charge de travail accrue, à des horaires extensifs, et à une pression psychologique importante. Dans l’éducation, les enseignants doivent gérer des classes surchargées et répondre à des attentes croissantes de la part des élèves, des parents et de l’administration. Dans les services essentiels comme l’administration locale ou la sécurité publique, le manque de personnel crée un stress quotidien et des retards systématiques dans le service aux citoyens. Or, aucun de ces éléments n’est reflété dans le rapport du PRB.
Le résultat, c’est que le bureau abolit parfois des droits acquis, alors même que ceux-ci représentent le minimum de reconnaissance pour un engagement de longue durée. Certaines recommandations semblent complètement déconnectées de ses responsabilités légales, ce qui donne l’impression que le PRB est influencé par des intérêts politiques ou qu’il n’a tout simplement pas l’indépendance nécessaire pour émettre des jugements objectifs et équitables.
Mais le problème le plus inquiétant reste le manque de communication. Les syndicats, pourtant partenaires essentiels dans le dialogue social, ne sont pas consultés. Les fonctionnaires, ceux qui vivent quotidiennement les réalités du travail, ne sont jamais entendus. Cette absence de dialogue nourrit un sentiment de frustration et d’injustice qui ne fait que croître avec le temps. La colère que l’on observe aujourd’hui est directement liée à cette faillite institutionnelle.
Le Deputy Prime Minister vous a récemment contacté. Pourquoi ?
Le Deputy Prime Minister, Paul Bérenger, est reconnu pour son sérieux et son engagement à ce que les décisions gouvernementales soient prises avec prudence et dans le respect des citoyens. Il n’accepte pas le travail bâclé ni les mesures prises à la légère.
C’est précisément pour cette raison qu’il m’a contacté personnellement. Il voulait rassurer le MLC au sujet de la volonté du gouvernement de corriger certaines anomalies du dernier rapport du PRB. Le point le plus urgent concernait la table de conversion salariale, qui pénalisait particulièrement les fonctionnaires sur le point de partir à la retraite. Plusieurs employés risquaient une perte substantielle sur leur pension – une injustice que nous ne pouvions pas tolérer.
Alors que le ministère de la Fonction publique est resté silencieux, laissant le personnel et les syndicats dans l’incertitude et la frustration, le DPM Bérenger a pris l’initiative de calmer le jeu sur le terrain et de créer une ouverture au dialogue. Grâce à son intervention, il a été possible de désamorcer une situation qui aurait pu dégénérer en conflit social majeur. Cela témoigne de l’importance d’un leadership réactif et responsable, capable de comprendre la gravité des situations et de réagir en conséquence.
Quelles sont les propositions du Mauritius Labour Congress dans le cadre de la réforme électorale ?
Le MLC a soumis au bureau du Premier ministre un document structuré et détaillé comprenant 17 propositions majeures, toutes réfléchies sur la base d’études, de consultations internes et de retours du terrain. Ces propositions visent à moderniser nos institutions, renforcer la démocratie, restaurer l’équité et replacer le citoyen au centre des décisions publiques.
Au fait, le document que j’ai soumis au gouvernement se lit comme suit : “The government (Alliance du changement) is currently preparing an electoral reform package to introduce a new framework for governing the country through significant legislative changes. At the very outset, we must question the timing of such a reform when the country is facing far more pressing issues affecting the population, including the rising cost of living, the migration of our talented youth, alarming drug problems, a decline in law and order, and both economic and social degradation, among others. We must therefore ask: Why a reform? Who will benefit from it? Is it solely to satisfy the interests of political parties? Where do the interests of the population stand in this reform?
At the Mauritius Labour Congress (M.L.C), we firmly believe that any reform must serve the interests of citizens first. Accordingly, we propose the following measures : (1) All constituencies should have more or less the same population size. (2) Each constituency should be represented by two elected members. (3) The Best Loser System should be phased out and replaced by the nomination of ten candidates who obtain the highest percentage of votes at national level. (4) Rodrigues should not be considered for additional nomination as it already benefits from two guaranteed elected members. (5) The post of Attorney General should be held by an elected member of the National Assembly and not by an appointee from outside. (6) Contributory pensions for eligible members who have served in the National Assembly for at least three consecutive years should be paid only after the retirement age of sixty-five, as is the case for all workers and pensioners. (7) Members of the National Assembly should not be permitted to hold another employment, as is already the case for ministers. (8) The positions of Prime Minister and other ministers should be limited to two consecutive mandates. (9) The privileges of parliamentarians should be reviewed by reducing per diem allowances and abolishing entertainment allowances. (10) The posts of Junior Ministers should be abolished.
Furthermore, we strongly believe that all expenses incurred during electoral campaigns should be borne by candidates, their supporters, and their respective parties – and not by taxpayers’ money. We must strive to strengthen our economy by placing national interests above political interests, instead of focusing our energy on electoral reforms designed mainly to satisfy the ambitions and grievances of politicians.”
Quel regard portez-vous sur le tandem Navin Ramgoolam – Paul Bérenger ?
Navin Ramgoolam et Paul Bérenger sont deux figures politiques majeures, avec un long passé de responsabilité nationale. La population leur a confié un mandat crucial, mais ce mandat vient avec une immense charge : unir, réformer et redresser un pays confronté à de nombreux défis sociaux, économiques et institutionnels.
Le tandem doit travailler avec cohésion, transparence et rigueur. La moindre divergence publique ou erreur de jugement pourrait avoir des conséquences politiques et sociales graves. Le gouvernement a déjà perdu beaucoup de crédibilité avec certaines décisions impopulaires, comme le relèvement de l’âge de la pension de 60 à 65 ans, démarche qui reste mal acceptée.
Pour l’Alliance du Changement, le succès dépendra de la capacité à maintenir l’unité et à respecter les engagements pris envers la population. L’Histoire sera un juge impitoyable si les promesses sont trahies ou si l’incompétence prévaut sur la responsabilité.
Pourquoi ne pas signer rapidement l’Option form pour accepter les recommandations du PRB ?
Nous avons jusqu’à mars prochain pour signer l’Option Form. Il serait dangereux de se précipiter. Une réponse rapide pourrait créer davantage de contradictions et d’injustices.
Il est crucial de prendre le temps d’analyser toutes les zones d’ombre du rapport, de demander des clarifications au ministère de la Fonction publique et d’attendre le rapport complémentaire du comité consultatif mis en place par le gouvernement. Une décision précipitée pourrait provoquer des effets néfastes durables pour les fonctionnaires et pour la stabilité sociale.
Pourquoi dites-vous que les fonctionnaires ont été poussés à signer sous pression ?
Parce que le processus imposé par certains services administratifs a été extrêmement coercitif. Les fonctionnaires ont été invités – ou plutôt forcés – à signer des documents sans délai raisonnable, sans explication adéquate et sans possibilité de consulter leurs représentants syndicaux. Signer dans ces conditions signifie renoncer à tout recours ultérieur. C’est une méthode brutale qui neutralise la contestation et empêche les travailleurs de faire valoir leurs droits. C’est inacceptable dans un État démocratique et respectueux de ses fonctionnaires.
La compensation salariale répond-elle aux besoins réels des travailleurs ?
Non, pas du tout. Le coût de la vie a explosé à Maurice : l’alimentation, le logement, l’énergie, le transport – tout augmente. Les fonctionnaires, surtout ceux au bas de l’échelle, voient leur pouvoir d’achat diminuer mois après mois.
Beaucoup s’endettent pour survivre. Certains jonglent avec plusieurs emplois pour assurer la subsistance de leur famille. Si l’État et les employeurs ne reconnaissent pas les efforts et les sacrifices de ces travailleurs, les conséquences sociales et économiques seront lourdes.
Déjà, un phénomène inquiétant se dessine : de nombreux jeunes qualifiés quittent Maurice pour chercher un avenir ailleurs, laissant derrière eux un vide difficile à combler. À terme, ce déséquilibre pourrait transformer notre société, avec une perte progressive des compétences locales et une dépendance accrue aux travailleurs étrangers. Au-delà des compensations salariales et des ajustements techniques, ce qui est en jeu aujourd’hui, c’est la confiance dans les institutions publiques. La fonction publique est le pilier de l’État. Si ses employés se sentent méprisés, ignorés ou exploités, c’est tout le système qui vacille.
C’est pourquoi le MLC revient sur l’importance d’un dialogue social permanent, basé sur la transparence, la reconnaissance des efforts, la consultation réelle et non symbolique, la participation effective des syndicats et des représentants des travailleurs. Sans ce dialogue, aucune réforme ne pourra être durable.
Quelle est votre appréciation du projet Vision 2050 ?
Le projet Vision 2050, présenté par le Premier ministre, est animé par de bonnes intentions. Toutefois, sa concrétisation soulève plusieurs interrogations. Premièrement, on affirme que « la caisse est vide » et que la situation économique est catastrophique. Dans ces conditions, comment mettre en œuvre un projet d’une telle ampleur ?
Deuxièmement, le mandat de l’actuel gouvernement prend fin en 2029, mais la planification s’étend jusqu’en 2050. Or, nous savons tous qu’à chaque alternance politique, de nombreux projets tombent à l’eau. Une vision, c’est une intention. Entre la vision et sa réalisation, il existe un long chemin à parcourir en matière d’application.
Nous souhaitons que la voix du peuple soit non seulement écoutée, mais aussi reconnue dans le cadre d’une véritable démocratie participative. La vision gouvernementale doit impérativement passer par l’amélioration des conditions de vie des citoyens, afin que les intentions annoncées dans Vision 2050 puissent réellement se concrétiser.
Il est également essentiel de promouvoir un Parlement plus représentatif, notamment par un rajeunissement de ses membres. Investir dans la jeunesse, c’est créer les conditions nécessaires pour retenir nos jeunes au pays, en leur offrant de véritables perspectives d’avenir.
Les consultations qui s’étaleront sur plusieurs mois devront redéfinir la place du peuple dans l’administration des affaires du pays. Elles devront aussi permettre de déterminer quels projets méritent d’avancer, et lesquels ne correspondent plus aux aspirations de notre société.
L’année 2025 s’est écoulée. Quel regard portez-vous sur elle ?
L’année 2025 a été une année remplie d’espoir pour les travailleurs en général, car un nouveau gouvernement était à la tête du pays, porté au pouvoir par le peuple avec beaucoup d’enthousiasme. Mais la dure réalité est que le peuple a été berné par des politiciens qui, au final, semblent tous manger dans la même assiette. Cela a été une année difficile non seulement pour les travailleurs, mais pour tous les Mauriciens.
En plus de la cherté de la vie, plusieurs privilèges ont été retirés. Le coup fatal a été la suppression du droit acquis des Mauriciens de prendre leur pension à 60 ans, âge repoussé jusqu’à 65 ans. Nous avons été harcelés quotidiennement avec des expressions comme « la caisse est vide » ou « Moody’s nous surveille ». Nous avons également assisté au défilé de plusieurs grosses pointures devant la FCC, mais sans grande suite. Cela a renforcé l’impression qu’il existe une loi pour les riches et les puissants, et une autre pour les pauvres. Comme on dit, bail for the rich and jail for the poor.
Les Mauriciens ont compris que leur destin dépend d’eux-mêmes et non des politiciens. Les fléaux de la société n’ont pas reculé : la lutte contre la drogue et le crime organisé semble déjà perdue, tant les autorités tardent à prendre des décisions fermes. Malgré les nombreuses aides accordées par le gouvernement au secteur privé, il n’y a pas eu de création d’emplois ; au contraire, nous avons constaté des pertes d’emplois. Bref, le changement tant attendu s’est rapidement évaporé.
Nous souhaitons que l’année 2026 soit meilleure et que nous puissions progresser sur tous les plans : les droits des travailleurs, le respect des engagements pris par les politiciens, la lutte contre les dérives sociales, l’éradication de la pauvreté absolue, ainsi que le rétablissement des droits retirés, notamment la pension de vieillesse. Le plus beau combat reste celui de la consolidation de l’unité nationale, car nous constatons une montée inquiétante des dérives communautaires, que ce soit en ligne ou dans la vie de tous les jours. Nous espérons que chaque famille pourra vivre décemment, dans la paix et dans la dignité
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Quelle est votre appréciation de la posture adoptée par le DPM en ce moment ?
La posture adoptée par Paul Bérenger est à la fois positive et négative. Positive, dans le sens où il exerce une pression pour que le travail soit fait correctement. Négative, car au sein d’une équipe gouvernementale, il est délicat de critiquer publiquement la performance de ses propres collègues.
Paul Bérenger n’a pas sa langue dans sa poche : il pointe sans hésiter ce qui lui semble injuste ou mal fait. Tout le monde connaît sa manière de travailler et son sens du devoir, souvent plus rigoureux que celui de beaucoup d’autres. Cependant, la décence voudrait qu’il prenne ses responsabilités, car on ne peut pas prendre la population en otage avec des menaces répétées de démission suivies d’annonces où il affirme rester « dans l’intérêt supérieur du pays ».
Bérenger sait pertinemment qu’il y a des opportunistes et des jouisseurs quelque part. Je crois qu’il tente aujourd’hui de renforcer son camp avant d’affronter une période politique particulièrement houleuse.
D’autre part, il ne faut jamais sous-estimer Navin Ramgoolam. Il parle peu, mais observe beaucoup. Il sait que son électorat ne lui pardonnerait pas de se plier aux diktats de Bérenger. Et il a raison : suivre aveuglément les injonctions du DPM le discréditerait profondément aux yeux de la population. C’est l’ego de nos dirigeants qui mène à la faillite de nos institutions, lesquelles peinent déjà à avancer et ont été laissées à l’abandon depuis bien trop longtemps.

