IN MEMORIAM: Dr Julia Maigrot, médecin d’exception (1932-2022)

Née Julia Fuller à Beckenham en Angleterre en août 1932, et décédée à Maurice le 29 juillet 2022, Dr Julia Maigrot connut une enfance assez difficile, ce qui contribua à forger sa personnalité.

- Publicité -

Elle fit de bonnes études secondaires, tout en consacrant du temps au sport et à diverses autres activités comme le théâtre et la photographie. Tout ceci en dépit de nombreux épisodes dépressifs de sa mère, qui donnèrent peut-être naissance, selon elle, à sa vocation pour la médecine. Elle écrivit plus tard dans son journal: “I carried my ‘philosophies’ of those days well into later life…sometimes the only good that can come of a desperate situation is the inner strength one acquires in coming through honourably.”

Lors de ses études à l’Université de Birmingham, Julia fit une rencontre qui fut déterminante pour toute la suite de sa vie : celle de René Maigrot, jeune étudiant en médecine mauricien. Forte d’un Diplôme en Pédiatrie en sus de sa qualification de médecin généraliste, elle s’envola pour Maurice en octobre 1957 pour s’y marier le mois suivant. Lorsque son voisin dans l’avion lui demanda pour combien de temps elle comptait séjourner à Maurice, elle lui répondit allègrement : « All my life ! » Ce qui fut le cas, pour le plus grand bien de nombreux enfants mauriciens, leurs parents et de tous ceux qui ont eu la chance de la côtoyer.

- Publicité -

Julia sut s’adapter très vite à cette famille et ce pays si différents des siens, tant et si bien qu’avant même de prendre de l’emploi au sein de la fonction publique en 1958, elle s’était débrouillée pour lever des fonds afin de doter la Clinique Mauricienne d’un incubateur pour bébés prématurés, le premier tel appareil dans une clinique privée à Maurice.

À la fin de 1958, seulement deux ans et quelques mois après avoir terminé ses études, Julia Maigrot était nommée responsable des salles de pédiatrie de l’Hôpital Victoria à Candos, ainsi que de celles de l’Hôpital Civil à Port-Louis. Les salles étaient remplies d’enfants souffrant de malnutrition, anémie, jaunisse et autres. Il fallait affronter les épidémies telles que celles de diphtérie et surtout de gastro-entérite.

- Advertisement -

Après le cyclone Carol en 1960, Julia fut déléguée pour assister une équipe de l’OMS qui faisait une étude sur les effets de la pauvreté et la malnutrition sur l’incidence de diarrhées aigües et mortelles chez les enfants mauriciens. Dans certains cas, les logements des familles identifiées avaient été aplatis par le cyclone, leurs toitures atterrissant parfois dans les champs de cannes avoisinants. À cette époque, 25% des enfants atteints de gastro-entérite en mouraient. À l’Hôpital Victoria, une salle entière du Département de Pédiatrie fut réservée aux cas de gastro-entérite et Julia en prit la responsabilité, tâche qu’elle accomplit avec professionnalisme et compassion, tout en prenant des initiatives parfois risquées. Par exemple, quand il y eut une pénurie de tubes servant à l’administration de thérapies intra-veineuses aux bébés, elle eut l’idée d’utiliser des « scoubidous », sauvant ainsi la vie de plusieurs enfants. Elle eut le courage, pour sauver des enfants atteints de diphtérie, de pratiquer plusieurs trachéotomies, sans avoir d’autre guide pour effectuer la procédure que les instructions sur la boite d’instruments médicaux ! Prendre de tels risques serait peut-être mal vu de nos jours, où l’on dispose de tant de moyens technologiques, mais les vies ainsi épargnées en valaient la peine. Il arriva plusieurs fois par la suite que ces mêmes enfants, devenus adultes, lui amènent leurs propres enfants pour être soignés, en la remerciant de son intervention dont leurs parents les avaient informés.

Souffrant d’un problème de santé chronique, elle se retira du service public en 1966. La somme reçue du gouvernement à son départ, lui servit à acquérir le bail du Mouchoir Rouge, à Mahébourg, endroit de prédilection pour elle et les siens pendant de longues années.

Clientèle privée

Dr. Julia Maigrot exerça dans le privé de 1968 à 2007, pour le grand bien des Curepipiens et de ceux qui venaient la consulter des quatre coins de l’ile.   Elle fut un des premiers médecins du privé à créer et conserver des fiches d’information sur ses patients.

Pendant longtemps, elle réclamait un tarif pour la première visite, puis des tarifs dégressifs sur chaque visite suivante pour le même problème, jusqu’à remarquer : « Finalement, c’est tout juste si je n’avais pas à les payer pour venir ! »

Elle cultiva de bonnes relations avec les cliniques privées tout en conservant celles qu’elle avait tissées dans le secteur public. Elle collaborait beaucoup avec ses collègues médecins, toujours à l’avantage des patients. Elle référait souvent les bébés prématurés aux services de santé publics, qui disposaient des services de plusieurs spécialistes formés à l’étranger pour s’en occuper.

Elle se gardait à jour des développements médicaux, surtout par la lecture du British Medical Journal et autres revues spécialisées et en participant à des conférences localement et parfois à l’étranger. Elle sut profiter de l’arrivée du PC et de l’Internet, s’y mettant sans hésiter.   Après sa retraite à l’âge de 75 ans, elle s’est tenue à jour le plus longtemps possible des progrès de la médecine.

Engagements associatifs

Julia était membre actif, à un certain moment Trésorière puis Présidente, de la Mauritian Medical Association (MMA), qui organisait chaque mois des conférences sur des sujets médicaux.

Elle fut pendant plusieurs années membre du Comité Exécutif de l’APEIM (Association des Parents d’Enfants Inadaptés de l’Ile Maurice), avant de consacrer toute son énergie à la SACIM (voir plus loin).

Pour la défense de l’environnement, elle siégea sur le comité d’Eco-Sud et, pour les loisirs, ce furent les Amis du Théâtre, la Mauritius Choral Society, le Film Club de Ledikasyon pu Travayer et le Club Soroptimist International Ipsae, fondé en 1984 pour réunir des femmes occupant des positions de responsabilité, les clubs service de l’époque étant réservés aux hommes.

Sous sa présidence en 1988, le Club Soroptimist organisa un séminaire national sur la violence envers les enfants. L’expérience de pédiatre pratiquant de Julia la poussa à proposer ce thème. Dans son introduction au magazine publié après le séminaire, elle souligna : « Child abuse is PROXIMATE, PROSCRIBED AND PREVENTABLE », phrase qui reste, hélas, tout à fait d’actualité aujourd’hui.

La SACIM

Fondée en 1968 par Mme Patricia Rountree, Présidente de la Croix Rouge de l’Ile Maurice et Dr. Julia Maigrot, avec le soutien de Mr. Jomadar, Commissaire à la Sécurité Sociale, la SACIM (Society for Aid to Children Inoperable in Mauritius) fut officiellement enregistrée comme ONG en 1974.

Cette association, comme son nom l’indique, était rendue indispensable pour sauver des enfants qui auraient autrement perdu la vie faute de soins spécialisés disponibles à Maurice.

Quand Julia, prenant sa retraite, se retira aussi du comité de la SACIM en 2007, l’association avait déjà envoyé plus de 800 enfants à l’étranger pour y être soignés, avec le soutien de spécialistes et d’hôpitaux étrangers, et de plusieurs familles d’accueil. La plupart de ces enfants purent par la suite mener des vies normales, et en bonne santé.

Il y avait de nombreux défis à surmonter : trouver des centres de soin à l’étranger, comparer les prix et les possibilités, lever des fonds, communiquer avec toutes les parties concernées, collaborer avec les autorités de santé locales, considérer les implications légales…la liste est longue et complexe. Cela impliquait pour Julia un travail énorme et bénévole, avec toute la correspondance rédigée au début à la main, puis plus tard avec l’aide d’un dictaphone, la relecture du travail de la secrétaire, bénévole elle aussi, l’attente des réponses envoyées par courrier aérien, et j’en passe ! Tout ceci à mener de front avec un travail prenant, une vie familiale et sociale bien remplie. Julia s’y consacrait surtout la nuit, s’endormant parfois le dictaphone à la main.

Elle y trouvait pourtant de nombreuses satisfactions : en sus des vies sauvées, il y avait le contact avec des chirurgiens de réputation internationale tels que les Drs. Christiaan et Marius Barnard, le soutien des autorités locales, et la collaboration d’un comité compétent et entièrement dévoué.

Un épisode notable fut la séparation de deux frères siamois. De retour d’un voyage en 1992, Julia apprit que la SACIM avait convenu de chercher les moyens de séparer les bébés, ce qui nécessitait une opération urgente à l’étranger. Elle se débrouilla pour trouver Rs.2 millions en deux semaines, avec l’appui des secteurs public et privé, et de tous ses amis et connaissances, qui n’auraient pas su le lui refuser.

Récompenses

La contribution de Dr. Julia Maigrot dans les domaines de la santé et du travail social fut reconnue par les distinctions suivantes : Médaille de la Croix Rouge, Citoyenneté d’honneur de la ville de Curepipe, Member of the British Empire (MBE), Officer of the Order of Star and Key of the Indian Ocean (OSK). Au-delà, elle laisse le souvenir d’un médecin exemplaire, d’une amie formidable, d’une personne stoïque et résiliente dotée d’un sens de l’humour dont elle ne se départit jamais, même devant les pires épreuves.

 

- Publicité -
EN CONTINU
éditions numériques