Le Mauricien a rencontré, cette semaine, Jean-Raymond Boulle à l’hôtel Preskil dans le Sud. Ce natif de Curepipe est devenu un homme d’affaires distingué et dynamique de renommée mondiale, avec une dévotion inébranlable envers sa patrie, Maurice. Sa vaste carrière s’étend sur plusieurs pays, notamment au Canada, au Groenland, en Finlande, au Burkina, en Sierra Leone, en République démocratique du Congo, en Angola et à Madagascar. Il est connu pour ses investissements innovants en médecine, technologie médicale, agriculture, énergie et immobilier. Nombre de ses entreprises ont bénéficié de la renommée éthique de travail mauricienne, employant de nombreux compatriotes qui continuent de contribuer à ses succès à travers le monde.
Ancien cadre chez De Beers Diamond Trading Company, Jean Raymond Boulle a fondé Diamond Fields Resources, découvrant le dépôt de nickel de renommée mondiale de Voisey’s Bay, vendu pour 4,3 milliards de dollars canadiens. En tant qu’investisseur précoce post-guerre civile en Sierra Leone, il a rouvert une mine clé, obtenant la plus haute distinction de la nation, Commandeur de l’Ordre du Rokel. À Maurice, en tant qu’actionnaire majeur d’Omnicane Limited, il a activement soutenu et investi des millions dans la transformation d’une industrie sucrière centenaire en une entreprise moderne, résiliente et diversifiée produisant du sucre raffiné, des antioxydants premium et de l’énergie renouvelable. Raymond Boulle a également fondé Tendyne Holdings, un innovateur leader dans le domaine médical et développeur du premier implant valvulaire mitral transcatheter, sauvant désormais de nombreuses vies à travers le monde. Il continue d’avancer de nouvelles percées via VDYNE (remplacement valvulaire tricuspide) et Trained Therapeutix Discovery (TTxD), axé sur l’immunité entraînée (guérison du cancer) et les nanomedicines. Sur le plan environnemental, il souhaite bâtir une zone marine protégée d’envergure autour de St-Brandon.
Champion à vie de Maurice, Jean-Raymond Boulle a constamment défendu les intérêts du pays sur la scène mondiale. Il est la cheville ouvrière derrière le choix de Maurice pour l’organisation du 18e Sommet d’affaires États-Unis-Afrique en 2026, sous les auspices du Corporate Council on Africa, dont il est vice-président. Il présente Maurice comme un pont stratégique entre l’Afrique et les États-Unis.
À Maurice, on vous appelle Jean-Raymond, mais à l’international, vous utilisez le prénom Jean. Pourquoi ce choix ?
« Jean-Raymond » est un peu difficile à prononcer pour un Anglais. À Maurice, en revanche, tout le monde m’appelle Jean Raymond — et cela me convient parfaitement. Ma marraine était Raymonde de Kervern, la célèbre femme de lettres mauricienne. C’est de là que vient mon nom. Je suis né à Maurice, mes racines sont ici.
Vous avez récemment été sous les projecteurs grâce au Corporate Council on Africa (CCA), que vous avez contribué à faire venir à Maurice. Pourquoi avoir choisi Maurice ?
Pour comprendre cela, il faut remonter un peu dans l’histoire, à l’époque de l’AGOA (African Growth and Opportunity Act). Vers l’an 2000, nous avons travaillé d’arrache-pied sur ce projet aux côtés de personnalités comme Marc Hein, Maurice Vigier de la Tour, Peter Craig et Paul Ryberg. J’ai toujours affirmé que le Premier ministre Navin Ramgoolam a été le véritable moteur de l’AGOA. Il a mené ce dossier de front.
À l’époque, nous travaillions en étroite collaboration avec l’ambassade américaine. Maurice était le fer de lance de l’AGOA, alors que de nombreux pays africains n’en comprenaient pas encore l’importance. Lorsque nous organisions des conférences aux États-Unis, notamment à Dallas, très peu de pays africains répondaient présents. Les Mauriciens, eux, étaient là. Toutes les figures marquantes de Maurice, dont Navin Ramgoolam, ont fait le déplacement. Un grand ami de Clinton est venu nous soutenir. Plus tard, Jesse Helms, qui présidait le comité des affaires étrangères, a donné son accord. Après les élections générales de septembre 2000, Sir Anerood Jugnauth a pris le relais.
L’AGOA s’est avéré être un succès majeur. Comment évaluez-vous son impact aujourd’hui ?
L’impact de l’AGOA a été extraordinaire. Les exportations africaines vers les États-Unis sont passées de quelques centaines de millions de dollars à des milliards en une seule année. Maurice en a largement bénéficié, en particulier ses petites et moyennes entreprises (PME), qui constituent le pilier de notre économie. On me dit que les PME représentent 10 % des exportations mauriciennes vers les États-Unis.
Si l’AGOA est renouvelé — le texte est actuellement devant le Congrès — il existe un réel potentiel pour doubler ce chiffre. Cela profiterait tant aux petites qu’aux grandes entreprises. Si cela passe, une véritable dynamique s’enclenchera, non seulement pour les exportations mauriciennes, mais pour toute l’Afrique. Le Premier ministre a raison de dire que l’AGOA a été une contribution majeure de Maurice aux pays africains.
Pensez-vous que les producteurs mauriciens tirent pleinement parti des avantages offerts par l’AGOA ?
Le pays qui en a le plus profité est l’Afrique du Sud. Ils exportaient des voitures et toutes sortes de produits. Je suis convaincu que les Mauriciens peuvent accroître leurs exportations. L’AGOA est une loi, et cette loi permet aux États-Unis d’exclure certains pays ; l’Afrique du Sud en a d’ailleurs été exclue récemment.
Parlons du Corporate Council on Africa. Vous y êtes impliqué depuis le début.
Oui, nous sommes membres du CCA depuis sa création. Nous avons toujours eu une représentation au conseil d’administration. Pendant de nombreuses années, c’était Earl Young, un ancien médaillé d’or olympique du Texas. Lorsqu’il a pris sa retraite, il m’a convaincu de le remplacer. C’est ainsi que j’ai rejoint le conseil.
Comment Maurice a finalement été choisie pour accueillir le sommet des affaires Afrique-Etats-Unis (CCA) en juillet de cette année ?
Nous avions trois prétendants : le Nigeria, la Côte d’Ivoire et l’île Maurice. Le Nigéria s’est retiré. À la fin, ce fut la Côte d’Ivoire et l’île Maurice. Toutefois, il y avait quelques instabilités dans le gouvernement en Côte d’Ivoire. En fin de compte, même le président de la CCA, originaire du Nigeria, a voté pour Maurice. Ce n’était pas facile. À un certain moment, quelqu’un a demandé si Maurice pouvait financer la conférence. J’ai pris des risques et j’ai dit « Bien sûr ».
Je peux dire que le ministre Ramful a fait du bon travail. Puis, le ministre Aadil Ameer Meea, l’ambassadeur Roy Bissoondoyal, Jacques d’Unienville d’Omnicane, Raju Jaddoo et moi-même avons fait beaucoup de lobbying. Puis, finalement, nous avons eu besoin d’une lettre du Premier ministre pour montrer que nous étions sérieux. Il a bien envoyé la lettre le même jour. Les ministres Ritesh Ramful et Aadil Ameer Meea sont venus à Washington pour signer.
Beaucoup de Mauriciens ne voient pas immédiatement les bénéfices d’accueillir le CCA.
Comment leur expliqueriez-vous cela ?
Regardez les pays qui ont accueilli le CCA avant Maurice : le Maroc, le Botswana, Dallas au Texas, ou encore l’Angola. L’Angola est un excellent exemple. Après des années de guerre et de corruption, le pays peinait à attirer les investisseurs. Puis, un nouveau gouvernement prêt à signer tous les accords anti-corruption est arrivé. Ce fut un nouveau départ. En accueillant le CCA, l’Angola est revenu sur la carte mondiale de l’investissement. Des milliers de participants, dont des chefs d’État et de grands chefs d’entreprise américains et européens, s’y sont rendus. Pour les milieux d’affaires américains, l’Angola existait à nouveau.
Pour Maurice, le premier avantage découlant de l’organisation du Sommet des
Affaires Afrique-Etats-Unis est la visibilité. Encore aujourd’hui, beaucoup d’Américains ne savent pas où se trouve Maurice ou la confondent avec la Mauritanie (tout comme ils confondent le Maroc et Monaco). Cet événement permettra au monde entier de situer Maurice. Accueillir le CCA positionne fermement notre pays comme une démocratie stable et un centre d’affaires crédible, ce qui profite tant au gouvernement qu’au secteur privé.
Au-delà de la visibilité, quels sont les bénéfices économiques concrets ?
L’accès aux financements américains. Les États-Unis disposent d’institutions puissantes comme la Development Finance Corporation (DFC), la Trade and Development Agency (TDA) et l’Exim Bank. Elles peuvent financer des projets de toutes tailles, à Maurice comme en Afrique.
Par exemple, les États-Unis financent actuellement le projet ferroviaire du Corridor de Lobito, un investissement de 4 milliards de dollars reliant la Zambie, la RDC et l’Angola. C’est l’échelle à laquelle l’Amérique peut opérer. Cela prouve qu’ils peuvent financer des projets d’envergure aussi bien que des initiatives plus modestes.
Comment Maurice s’inscrit-elle dans cette stratégie axée sur l’Afrique ?
Maurice peut servir de plateforme — un pont — entre l’Amérique et l’Afrique. De nombreuses entreprises et banques mauriciennes sont déjà actives sur le continent. Elles peuvent obtenir des financements américains pour investir en Afrique. À travers Maurice, elles accèdent non seulement aux capitaux, mais aussi, et c’est crucial, à une assurance contre les risques politiques, car l’instabilité de certains pays africains effraie les investisseurs.
Cette assurance contre le risque politique est un concept encore peu familier aux Mauriciens, mais il est essentiel. Elle rassure les investisseurs face à l’instabilité ou aux changements de politiques. Des institutions comme la DFC ou la MIGA (Banque mondiale) proposent ce service. Cela rend l’investissement en Afrique aussi sûr qu’un investissement en Europe.
L’Exim Bank, quant à elle, finance des projets en Afrique. Depuis l’administration Trump, la DFC et le corridor de Lobito ont été approuvés, ainsi que 4 milliards de dollars pour ExxonMobil et Total au Mozambique après la découverte d’importantes réserves de gaz. Actuellement, des discussions sont en cours entre Exxon et Omnicane concernant du gaz naturel liquéfié. Ce serait une excellente chose : cela signifie que nous exportons vers l’Amérique, mais que nous importons aussi.
Un accord commercial bilatéral entre Maurice et les États-Unis serait donc très utile ?
L’accord bilatéral concerne les gouvernements. Pour ma part, je m’occupe principalement des relations entre les secteurs privés des deux pays. Selon les experts, Maurice devrait chercher à élargir sa présence à Washington au-delà du simple commerce.
Quel est l’enjeu pour Maurice ?
Il est immense. Accueillir le CCA ne se résume pas à un seul événement. Il s’agit de positionner stratégiquement Maurice comme un partenaire de confiance des États-Unis et un tremplin pour l’investissement en Afrique. Si nous réussissons, les retombées économiques et géopolitiques à long terme pourraient être considérables.
Maurice est présentée comme un pont vers l’Afrique. Que cela signifie-t-il concrètement ?
Maurice est déjà utilisée par des entreprises qui investissent en Afrique. Notre groupe, par exemple, est très diversifié (mines, Medtech, biotech, etc.), et tout notre travail de back-office est effectué ici. La plupart des sociétés minières que je connais gèrent leur comptabilité à Maurice. Pour le projet minier Toliara Sands auquel j’ai participé, tout le travail a été fait ici, et nous avons signé l’accord final avec une société australienne à Maurice. Des millions ont transité par le système bancaire mauricien. Avocats, auditeurs, comptables : tous en ont bénéficié. Le comptable de ma propre entreprise vit à Mahébourg et gère plusieurs sociétés minières. En basant leurs opérations africaines ici, ces entreprises créent des emplois qualifiés pour nos experts locaux.
Maurice peut-elle réalistement devenir un hub pour l’exploitation minière et l’investissement ?
Elle l’est déjà. L’une des figures les plus influentes du secteur minier mondial, Mark Bristow — ancien PDG de Barrick Gold, l’une des plus grandes compagnies minières au monde — est basé à Maurice. Cela veut tout dire. On parle d’une entreprise valorisée à environ 40 milliards de dollars. Ce ne sont pas des acteurs marginaux ; ils opèrent à un niveau qui transforme des industries entières.
Depuis l’annonce officielle du Sommet du CCA, quels travaux sont en cours ?
Le sommet se tiendra du 26 au 29 juillet. Depuis que la date a été officialisée, un énorme travail préparatoire se fait en coulisses. Plusieurs sites à travers l’île ont été visités. Une recommandation forte — bien que non confirmée — porte sur Mont-Choisy, dans le Nord. Ce site offre de grands espaces pouvant accueillir de 4 000 à 8 000 personnes, un parcours de golf, un accès facile et des conditions météo plus stables en juillet.
Parlons de votre relation personnelle avec Maurice. Pourquoi cet attachement reste-t-il si fort ?
Je suis fier d’être Mauricien. Après avoir fondé une société d’exploitation minière en 1993 et l’avoir introduite en bourse, nous avons fait une découverte majeure de nickel, de cuivre et de cobalt au Labrador, au Canada. Cette société a été vendue en 1996 pour environ 5 milliards de dollars. Aujourd’hui encore, de nombreux véhicules électriques aux États-Unis fonctionnent grâce aux métaux issus de cette découverte.
C’est après cette phase que Maurice est véritablement revenue dans ma vie. Ma mère est mauricienne, et ma femme est tombée amoureuse de l’île dès sa première visite. Ce sont les relations personnelles qui m’ont aidé à comprendre le pays — la façon dont les gens pensent, dont les choses fonctionnent. Cela a fait toute la différence.
Votre implication dans Omnicane est souvent décrite comme un tournant.
À l’époque, Illovo voulait vendre. Un groupe s’est formé : le gouvernement, le Sugar Investment Trust, des investisseurs privés. Tout le monde a apporté sa contribution. Le résultat a été capital : nous avons ramené à Maurice ce qui est aujourd’hui le pilier de l’industrie sucrière. Je n’ai jamais vendu une seule action. À l’origine, la société s’appelait Mon Trésor–Mon Désert, qui fête ses 100 ans cette année. Plus tard, le conseil d’administration a opté pour un nom plus moderne et international : Omnicane.
Sans cet accord, la Cybercité, telle que nous la connaissons aujourd’hui, n’existerait pas. Elle est devenue le cœur économique de Maurice. À l’époque, le projet était très controversé politiquement. Avec le recul, tout le monde, y compris l’État, en a bénéficié. C’est l’exemple type d’une vision à long terme qui triomphe des résistances immédiates. C’est un exemple de partenariat public-privé.
Vous êtes souvent décrit comme un futuriste. Quelle est la prochaine frontière pour Maurice ?
Si l’on regarde vers l’avenir, la prochaine frontière de Maurice est une double projection : l’une vers les profondeurs de notre océan (l’économie bleue), l’autre vers le continent africain.
Prenez notre domaine maritime. Pendant longtemps, nous avons été comme des aveugles marchant sur un trésor. Je me souviens qu’en 1996, lorsque j’évoquais les nodules polymétalliques avec le Premier ministre, nous étions limités par une technologie rudimentaire. À l’époque, explorer le fond des mers revenait à balayer une pièce immense et sombre avec une minuscule lampe torche. Aujourd’hui, tout a changé. Grâce aux drones sous-marins et à l’imagerie avancée, nous disposons désormais de véritables projecteurs de haute puissance. Ces gisements de manganèse et de minéraux critiques, notamment vers Tromelin, ne sont plus des théories, mais des opportunités exploitables. Avec notre expérience acquise dans le minage offshore, nous avons les cartes en main pour devenir un acteur minier stratégique de l’économie bleue, sous réserve d’une rigueur environnementale absolue.
Mais notre destin ne se joue pas uniquement sous l’eau ; il se joue aussi sur le continent. Je crois fermement que Maurice doit devenir le cerveau opérationnel de l’Afrique. Regardez ce qui se passe chez notre voisin, le Mozambique : des investissements colossaux de plusieurs milliards de dollars s’apprêtent à couler dans le secteur de l’énergie. Cependant, la région reste instable et complexe. C’est là que réside notre opportunité historique.
Plutôt que de rester spectateurs, nous devons utiliser notre stabilité et notre matière grise pour devenir le back-office indispensable des géants comme Exxon ou Total. Maurice possède l’intelligence et le cadre nécessaire pour gérer la logistique, la structuration de projets et la coordination de ces chantiers africains. En formant nos jeunes à cette expertise de haut niveau, nous ne serons plus seulement une petite île, mais le centre nerveux, le hub de services incontournable qui permet au développement de l’Afrique de se concrétiser. C’est là que se trouve notre véritable saut vers l’avenir. »
Votre engagement environnemental est moins connu, mais significatif.
Mon engagement ne date pas d’hier ; il est ancré dans une conviction profonde : l’avenir de Maurice repose sur un équilibre indissociable entre développement économique, innovation et protection de la nature.
Dès 1994, nous avons créé Kestrel Valley. Ce sanctuaire privé a été le moteur de la survie du Crécerelle de Maurice, permettant la libération de nombreux oiseaux et menant à sa désignation comme oiseau national en 2022. C’est un travail de longue haleine, mené aux côtés de pionniers comme Carl Jones et Colin Hare du WWF et d’autres organisations comme le Durrell Wildlife Conservation Trust, le Saint Brandon Conservation Trust et BirdLife International.
Notre vision est aussi globale et stratégique. J’ai personnellement poussé pour l’admission de Maurice à BirdLife International, car la protection de notre biodiversité océanique exige des partenariats mondiaux . Lors de la marée noire du Wakashio, nous avons financé le sauvetage aérien d’urgence de reptiles endémiques vers l’Île-aux-Aigrettes, sauvant ainsi des espèces uniques d’une extinction certaine. Via la Raphael Fishing Company — plus ancienne entreprise enregistrée au pays — et le Saint Brandon Conservation Trust, nous assurons une surveillance constante contre la pollution et les espèces invasives sur l’archipel de Saint-Brandon.
Aujourd’hui, mon souhait est de bâtir une zone marine protégée d’envergure, unissant nos efforts à ceux du gouvernement. Nous devons garder Maurice belle et riche de sa biodiversité pour les générations futures. Aucun pilier de notre société ne peut exister seul. »

