Un an après sa nomination, le leader de l’opposition, Joe Lesjongard, dresse un constat sans concession de la situation politique, économique et sociale du pays. Crises internes au gouvernement, rapport du Pay Research Bureau décrié, « insécurité grandissante », cherté de la vie, réforme électorale au point mort, dossier des Chagos et avenir du MSM. Dans cet entretien, Joe Lesjongard revient sur ses combats à l’Assemblée nationale, fustige les choix du gouvernement PTr/MMM et livre sa lecture d’un pouvoir qu’il juge « en perte de contrôle ».
Vous occupez les fonctions de leader de l’opposition depuis maintenant une année. D’abord, quelles sont vos impressions sur ce nouveau rôle ?
Effectivement, c’est un tout nouveau rôle pour moi et au début, il m’a fallu un temps d’adaptation, mais petit à petit, je me suis retrouvé, surtout s’agissant des PNQ. Qui plus est, on n’est que trois dans l’opposition et le travail est immense. Mais tant bien que mal, nous avons donné du fil à retordre au gouvernement et nous avons été au taquet sur les dossiers prioritaires et d’intérêt national.
Quels ont été vos moments les plus marquants ?
Je laisse à la population le choix de décider quels ont été les moments forts de mes interventions, car après tout je suis le leader de l’opposition de tout le pays. Autant que possible, j’essaie de toucher à des dossiers brûlants d’actualité et d’intérêt national. L’idée, c’est de « take the government to task », mais plus important encore, de faire bouger les choses. À l’instar de ma PNQ sur le rapport du PRB par exemple, ou le Premier ministre a dû accélérer les procédures pour sa publication.
Vous avez failli perdre votre poste…
(Rires) Vous parlez de la cassure avortée au sein du gouvernement ? Écoutez, je ne suis pas attaché à ce poste. C’est une responsabilité qui m’a été conférée et je l’assume. Si demain la configuration au sein de l’opposition est appelée à changer, tant pis. C’est l’intérêt du pays qui doit prédominer. Cela dit, je pense que la crise au sein du gouvernement est loin d’être terminée.
Selon vous, ce n’est que partie remise entre Ramgoolam et Bérenger ?
Oui. Le feu couve sous les cendres. Les tiraillements sont plus qu’apparents, comme en témoigne l’échange entre le Deputy Prime Minister, la ministre Navarre-Marie et la Chief Whip. Il y avait déjà eu l’épisode entre la même ministre et sa Junior Minister, puis l’épisode Ameer Meea-Eshan Juman. Et maintenant, le Deputy Prime Minister a vivement critiqué le backbencher travailliste et dit en avoir parlé au Premier ministre tandis que de ce côté, ils sont plusieurs à soutenir la démarche de Juman ouvertement. La plupart des protagonistes sont des politiciens d’expérience. Ils sont conscients de leurs actes. C’est sans précédent.
On voit régulièrement dans les médias des piques à peine voilées entre élus travaillistes et MMM. Cette situation va finir par enfler et d’autres épisodes on/off sont à prévoir. En tout cas, je m’attends à des vacances parlementaires très mouvementées.
Revenons un instant sur le rapport du PRB. Quelle est votre réaction sur ses recommandations ?
Je vois que le rapport a été très mal accueilli par l’ensemble des représentants syndicaux des fonctionnaires et avec raison. Lors de ma PNQ, j’avais demandé au Premier ministre ce qu’il allait advenir du ratio entre le plus haut salaire et le plus bas. On m’a conspué en me disant que le Premier ministre ne pouvait savoir cela. Et pourtant, aujourd’hui, c’est la pomme de discorde. L’augmentation d’un haut fonctionnaire ne peut pas représenter le triple du salaire d’un fonctionnaire au plus bas de l’échelle. And to add insult to injury, on va payer cette augmentation à moitié l’an prochain. Le gouvernement fait fausse route.
Un dossier que vous avez soulevé à l’Assemblée nationale concerne Les Chagos. L’ONU a récemment demandé aux deux parties de revoir les termes de l’accord. Qu’en pensez-vous ?
Je l’ai dit depuis le début. L’accord que nous avions négocié avant les élections était le meilleur que nous aurions pu obtenir. Pour des raisons purement politiques, le nouveau gouvernement a décidé de renégocier et voilà le résultat. Pendant dix ans, sir Anerood Jugnauth et Pravind Jugnauth ont mené un combat sans relâche qui a abouti à un accord historique, et le gouvernement PTr/MMM a décidé de tout foutre en l’air pour éviter que le crédit revienne au MSM. Notre souveraineté sur l’archipel, le retour des Chagossiens sur leurs îles natales et la compensation auraient dû être un sujet apolitique. Par l’incompétence de certains, voilà ou nous en sommes.
Un autre dossier important est revenu sur le tapis : la réforme électorale tant attendue. Pourquoi n’avoir pas soumis de propositions ?
La raison est simple : nous avons eu les rapports Sachs et Carcassonne. Nous avons eu des débats en long et en large sur le sujet en 2014 avant les élections générales. Il y a eu un projet de loi à l’Assemblée nationale en 2018 dont le vote a été boycotté par les membres du gouvernement du jour qui étaient alors dans l’opposition. Maintenant, on nous demande de repasser à la case départ et le gouvernement a fait appel aux propositions du public. Cela ne fait aucun sens.
Il y a le projet de loi de 2018 et si Ramgoolam était sérieux sur la réforme électorale, il aurait demandé à l’Attorney General et au SLO de venir avec une nouvelle ébauche revisitée à leur manière. L’heure est à l’action. Pour moi, c’est un delaying tactic et Ramgoolam ne veut pas de réforme.
Pourtant, le Deputy Prime Minister semble persuader que le gouvernement ira de l’avant avec la réforme électorale…
S’il était aussi persuadé que ça, il n’aurait pas demandé que la réforme électorale soit faite séparément de la Constitutional Review Commission. Il sait que ça allait prendre du temps de mettre sur pied cette commission, et c’est pourquoi il a demandé que les deux dossiers bougent en parallèle.
Au sein même du gouvernement, il y a déjà plusieurs courants de pensée sur la réforme et le maintien ou non du Best Loser System, ou encore l’augmentation ou non du nombre de députés à l’Assemblée nationale, et aussi et surtout le financement des partis politiques. Tout cela figurait déjà dans le projet de loi de 2018 et on peut relancer les travaux à partir de là. Il n’y a pas lieu de reprendre tout de zéro.
Je constate qu’on a nommé un président pour la Constitutional Review Commission. Je pense que cette commission doit être “above party politics” et devra également prendre en considération les propositions de la société civile sur tous les articles de la constitution qu’elle souhaite abroger.
Vous avez été particulièrement virulent sur la situation du “Law and Order”.
À voir les titres des journaux, ou même les réseaux sociaux, je peux dire que la situation empire. L’insécurité grandissante a même poussé les États-Unis à élever son niveau d’alerte pour notre pays. C’est extrêmement grave quand on sait que le pays dépend beaucoup du tourisme.
Le ministre concerné va sans doute se targuer des chiffres d’arrivées touristiques pour 2025, mais un record avait déjà été établi en 2024 et cela découle d’un travail qui avait démarré après le Covid. Si le commissaire de police ne réagit pas, d’autres pays risquent d’emboîter le pas aux États-Unis et de boycotter notre destination. On n’entend plus que ça : agression, vol, sabres, kidnapping, drogue, et la police est en manque d’effectif et surmenée. Les Mauriciens réfléchissent à deux fois avant de sortir la nuit, mais le comble c’est qu’ils se font attaquer en plein jour ! Et le Premier ministre vient nous dire que c’est une situation moins pire que les dix dernières années !
Mais le commissaire de police semble avoir la confiance du Premier ministre…
Et le Deputy Prime Minister a réclamé sa tête, et celui du commissaire des prisons car là-bas aussi la situation est catastrophique. Mais pourtant Ramgoolam tient ferme, et vous savez pourquoi ? Parce qu’il ne veut faire confiance à personne d’autre. Voilà pourquoi il y a une situation de deadlock, à la fois aux Casernes centrales et à la prison. Et c’est comme ça pour beaucoup d’autres institutions clés avec des nominations de gens dépassés, tels que Bheenick à la SBM. Et je suis persuadé que cela ne plaît guère à Bérenger, mais il doit prendre son mal en patience pour des raisons évidentes.
Entre-temps, c’est les citoyens mauriciens qui en pâtissent, avec un pays qui semble de plus en plus au Far West. Il y a aussi un autre crime qui gagne en gravité, c’est le cyber bullying. Nos enfants sont en danger. Je constate avec tristesse le nombre grandissant de cas de suicide impliquant des jeunes. Que fait la Cybercrime Unit ? Et le ministère de tutelle ? On devrait prendre exemple sur des pays comme l’Australie, où on a interdit les réseaux sociaux aux mineurs et légiféré en ce sens pour protéger nos enfants.
Vous avez également attiré l’attention sur le coût de la vie. Est-ce que vous pensez qu’on se dirige vers une amélioration ?
Le pouvoir d’achat des Mauriciens est en train de dégringoler, et les deux milliards budgétés pour soulager le panier de la ménagère va s’évaporer. J’ai demandé au ministre concerné de me chiffrer le coût du panier de la ménagère. Il a évité la question en me répondant qu’il se stabilise. Il aurait dû se rendre dans les supermarchés à la fin du mois et observer comment les Mauriciens doivent parfois retourner des produits de base à la caisse parce qu’ils n’ont pas suffisamment d’argent. Ce gouvernement est en train de démolir l’État providence, d’abord avec le rehaussement de l’âge d’éligibilité à la pension et ensuite, l’enlèvement des allocations CSG.
Pendant ce temps, l’inflation grimpe et les milliards injectés pour stabiliser la roupie n’ont eu aucun effet. Et pendant que le gros capital affiche des milliards de profits, on vient offrir aux travailleurs la modique somme de Rs 635 comme compensation salariale. C’est une honte. Et on se cache derrière un éventuel “downgrade” de Moody’s pour justifier cela. Ils oublient que ce n’est pas Moody’s qui a fait élire ce gouvernement, mais le peuple.
Qu’il s’agisse du rapport du PRB, de la pension ou de l’enlèvement des allocations, selon le Premier ministre, tout découle de l’héritage économique laissé par le MSM, comme la dette publique…
Plus personne ne croit dans cette théorie que la caisse était vide en décembre 2024. Et quant à la dette publique, nous avions pour mission de relancer notre économie en plein Covid tout en maintenant les emplois, et pour cela, il fallait assurer les salaires de tous les Mauriciens, y compris les self-employed. On a investi massivement, comme dans nos infrastructures publiques et, à un moment, ce secteur affichait une croissance de 28%. On sait qu’environ 100 000 familles dépendent directement et indirectement de la construction. Malgré cela, nous avions pu contrôler l’inflation de 11% pour la ramener à 3%.
Aujourd’hui, ce secteur est au point mort. Par contre, quand il s’agit d’inaugurer les projets initiés par l’ancien gouvernement comme la nouvelle route de la Vigie à Flic-en-Flac ou encore le complexe sportif de Triolet, là on ne parle pas de lourd héritage.
En parlant d’élections, les prochaines sont dans quatre ans. Comment se porte le MSM ?
Le réveil a été difficile. Très difficile. Mais il faut se reconstruire et avancer. Nous sommes dans une phase reconstruction. Le parti s’est remis de sa défaite aux dernières législatives et se concentre à présent sur la prochaine échéance. Les diverses cellules fonctionnent à plein régime et les membres se concernent régulièrement avec le leader Pravind Jugnauth. Nous poursuivrons nos activités sur le terrain et l’accueil à travers l’île est encourageant pour la suite.
Quid des blessures laissées par les enregistrements chocs de Misie Moustass ?
Ces enregistrements ont joué un rôle déterminant dans l’issue des dernières législatives, c’est clair. Toutefois, je me pose certaines questions. On ne sait toujours pas qui était derrière ces enregistrements. Aucune enquête ni commission d’enquête sur les enregistrements diffusés de Misie Moustass n’a été instituée. Dans ces bandes sonores, on pouvait aussi entendre des membres du présent gouvernement, et même certains journalistes. Et pourtant, ces gens-là ne semblent pas se soucier de l’auteur de ces bandes-son.
Est-ce qu’il y a encore d’autres enregistrements qui ont été sauvegardés quelque part et qui vont être à nouveau utilisés au risque de fragiliser notre tissu social ? Personne ne sait. Si l’ancien gouvernement a été victime de Misie Moustass lors des dernières élections, le PTr et le MMM pourront aussi subir les mêmes conséquences.
Est-ce que, selon vous, le MSM peut remonter la pente et Pravind Jugnauth redevenir Premier ministre ?
Si Ramgoolam est à nouveau Premier ministre, qu’est-ce qui peut empêcher Pravind Jugnauth de rediriger ce pays ? Pravind a un bilan. Un vrai bilan calqué sur une vraie justice sociale, le développement d’infrastructures, une modernisation du pays. Le peuple le sait. Et le peuple souffre aujourd’hui.
Vous allez souffler vos 67 bougies le 29 décembre prochain. Est-ce que ce mandat sera votre dernier ?
Je laisse le choix au Tout-Puissant de décider si je dois servir le pays après ce mandat, en n’importe quelle capacité. La population souhaite du sang neuf et il y a de plus en plus de jeunes qui s’intéressent à la politique, pour les bonnes raisons, j’espère, et c’est bien. Parce qu’il nous faut une bonne relève pour le bien du pays. On a tendance à diaboliser les politiciens et de nos jours, on ne trouve qu’insultes sur la toile à l’égard de tous ceux qui veulent faire quelque chose de bien pour le pays.
Mais ce pays a besoin que ces jeunes s’intéressent et s’investissent dans la politique pour que nous ayons aujourd’hui les leaders de demain.
Quels sont vos souhaits pour 2026 ?
2025 a été une année de désillusion et de déception pour le peuple. Il y a eu un dysfonctionnement et je me pose la question de savoir si le gouvernement a vraiment le contrôle de la situation. Les propos tenus par le Premier ministre lors de son entretien sur Radio Plus sont éloquents sur la police, la FCC, l’administration publique. Du reste, nous avons des manquements importants au plus haut sommet de l’État. Le DPM, alors Acting Prime Minister, n’est pas informé de décisions importantes, par exemple l’arrestation du journaliste Narain Jasodanand et l’atterrissage du jet privé de Mamy. Alors que le Premier ministre est, de son côté, mal informé. Par exemple, concernant l’intervention brutale à la prison de Melrose en juillet. Ses réponses ne corroborent pas le rapport de la Human Rights Commission.
Dans un deuxième cas, lors de ma PNQ sur le jet privé, il avait affirmé que le pilote avait quitté le pays alors que ce dernier allait quelques jours plus tard jurer un affidavit en Cour suprême, à Port-Louis. Les hauts responsables de l’État ont induit un Premier ministre en erreur.
Pour 2026, je souhaite que les membres de ce gouvernement reviennent à la raison, prennent conscience de la souffrance du peuple face au démon de la drogue, de la cherté de la vie et du manque de sécurité. La protection de l’enfance et la jeunesse doivent être la priorité de 2026. Les enfants sont trop affectés par l’utilisation des portables. La technologie est en train de briser les chaînes familiales, d’amitié et sociales. Sans oublier certains posts, vidéos sur les réseaux sociaux qui influencent nos enfants et nos jeunes.
La population a voté pour un gouvernement 60-0 avec beaucoup d’espoir mais malheureusement, elle ne croit plus en lui. Après un an, on a fait du surplace, voire on a reculé. Au lieu d’une augmentation de la pension, on l’a enlevée. Je souhaite qu’ils mettent leurs différends de côté une bonne fois pour toutes et commencent à travailler et apportent des résultats. Et le plus important encore est qu’ils tiennent leurs promesses. Et au peuple mauricien, je leur souhaite du courage pour affronter 2026 et malgré les difficultés, qu’il puisse profiter de la période des fêtes en famille et entre amis et se préparer pour la nouvelle année.

