Le lancement du livre de Nicolas Couronne, Le regard de l’ancêtre esclave, accompagné de deux expositions consacrées à Constance Couronne et Furcy Madeleine, s’est tenu lundi à l’Institut des sciences de Maurice (ISM). Et ce, en présence de nombreuses personnalités, dont le président de la République, Dharam Gokhool, la maire de Beau-Bassin/Rose-Hill, Gabriella Batour, le ministre des Arts et de la Culture, Mahen Gondeea, le président de l’ISM, Stéphane Gua, le ministre Ashok Subron, la haute-commissaire d’Australie, Kate Chamley, ainsi que le cardinal Maurice Piat.
Le président de la République a réitéré avec force que Maurice « a été multiculturelle dès ses origines », insistant sur la nécessité de repenser l’enseignement et la transmission de l’histoire nationale. Il a dès lors lancé un appel aux institutions, telles que l’ISM, afin qu’elles assument pleinement leur rôle de pionnières : « Penser ensemble, agir ensemble pour combler les fossés, raviver les liens perdus et cultiver un profond sentiment d’appartenance chez les Mauriciens. »
Évoquant les parcours d’Anna de Bengal, de Constance Couronne et de Furcy Madeleine, le chef de l’État a souligné que ces vies constituent des récits entremêlés, inséparables, traversant communautés, genres et origines. Selon lui, « l’histoire ne doit pas être enfermée dans des mythes ou des préjugés, mais enseignée avec rigueur, esprit critique et le courage d’affronter des vérités parfois dérangeantes ». Ajoutant que « notre passé ne doit pas nous diviser, mais nous unir ».
S’appuyant sur des travaux récents, notamment ceux de l’historien Joël Édouard sur la période hollandaise, le président de la République a rappelé que Maurice « n’a jamais été une “terra nullius” ». Après le départ des Hollandais, des marrons et des déserteurs de diverses nationalités sont en effet restés sur l’île, dit-il, devenant dès lors les premiers habitants permanents et remettant en question des récits longtemps établis. Il a aussi insisté sur le fait que l’esclavage, l’engagisme et les autres formes de travail contraint doivent être compris comme un processus historique continu ayant façonné l’identité multiethnique et multiculturelle du pays.
Dans cette perspective, Dharam Gokhool a plaidé contre les « histoires parallèles » et les mémoires sélectives, appelant à encourager des approches multiples, la valorisation des traditions orales, l’étude des expériences vécues, la création de musées communautaires et des parcours mémoriels. « Chaque Mauricien doit connaître sa propre histoire, mais aussi comprendre celle des autres », a-t-il conclu, avant de saluer l’initiative de l’ISM et d’annoncer qu’il suivrait avec attention les recommandations issues de la table ronde à venir.
Le chef de l’État a élargi la réflexion à l’histoire de Maurice en général, décrivant l’île comme un carrefour des civilisations. Avant de regretter que les connexions afro-malagasy, « pourtant fondamentales, restent parmi les moins comprises et reconnues ». Face à ce constat, un appel a été lancé pour renforcer ces liens à travers la recherche, les arts et la culture, mais aussi le tourisme culturel et les voyages mémoriels vers l’Afrique et Madagascar, afin de permettre aux Mauriciens de retracer leurs routes et de renouer directement avec leurs ancêtres.
Prenant la parole à son tour, Nicolas Couronne est revenu sur la genèse de son ouvrage, consacré à Constance Couronne. « À travers ce livre, j’ai voulu redonner voix et dignité à cette jeune Mauricienne née dans l’esclavage, arrachée à son île quelques années avant l’abolition, et happée par l’histoire pénale coloniale australienne », a-t-il expliqué.
Plus qu’un fait historique, Constance était, selon lui, « une enfant effrayée, déracinée de sa famille, de sa langue et de sa terre ». Malgré tout, elle a survécu, est devenue mère de 11 enfants, sage-femme respectée et, aujourd’hui, matriarche de plusieurs générations. L’auteur confiera aussi qu’au fil de ses recherches à Maurice et en Australie, il a eu le sentiment que Constance lui « parlait », l’interpellant sur ce qu’il ferait de son histoire. « Ma réponse, c’est ce livre, pour transmettre sa mémoire et l’inscrire dans la mémoire collective mauricienne », a-t-il lancé.
De son côté, Stéphane Gua, président de l’ISM, a souligné que les parcours de Furcy Madeleine et de Constance Couronne « les élèvent au rang de figures héroïques ». Reprenant une réflexion du ministre Subron, il a dénoncé l’image réductrice de l’esclave agenouillé, tête courbée et soumis. « Ce sont des femmes et des hommes qui ont refusé la fatalité et résisté à leur condition », a-t-il déclaré, avant d’annoncer l’organisation d’une table ronde ce vendredi à l’Université de Maurice.
Le ministre de la Culture, Mahen Gondeea, a pour sa part insisté sur la mémoire comme forme de résistance. « Il est essentiel de savoir d’où nous venons et pourquoi cela compte », a-t-il déclaré. Pour lui, l’esclavage n’est pas un simple chapitre clos du passé, « mais une réalité humaine et une blessure qui traverse le temps ». Kate Chamley est également intervenue pour parler des liens étroits qui lient Maurice à l’Australie à travers l’histoire.
Tous les intervenants ont rendu hommage à Nicolas Couronne pour sa résilience et son dévouement dans la recherche consacrée à son ancêtre Constance Couronne. Gloria Provest, descendante directe de celle-ci, et qui a fait le déplacement à Maurice pour le lancement du livre, est également intervenue dans un discours plein d’émotion.
Xavier Le Terrier, directeur du musée historique de Villèle, à La Réunion, a, lui, présenté l’exposition consacrée à Furcy Madeleine, 1786-1856. Une exposition qui, dit-il, met en lumière et en scène la vie mouvementée de l’esclave Furcy, qui tentera par tous les moyens de faire reconnaître sa liberté. « L’exposition a pour ambition de donner à connaître la vie de Furcy dans sa dimension singulière, prodigieuse et complexe. Elle a aussi pour objet de replacer l’histoire de Furcy dans le contexte des sociétés coloniales de Bourbon et de Maurice, et de mettre en lumière une représentation de Furcy, souvent déformée, dans la mémoire collective », a-t-il expliqué.
Lancement du livre « Le regard de l’ancêtre esclave » de Nicolas Couronne – Dharam Gokhool : « Maurice est multiculturelle depuis ses origines »
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