Cher Paul, c’est une question de Timing !
J’ai serré la main à de nombreux Premiers ministres, de sir Anerood à Navin Ramgoolam, mais tel n’est pas encore le cas te concernant…Je me permets de te tutoyer parce que je te connais depuis que je suis enfant ! Tu fais partie de notre vie et de notre culture politique depuis longtemps. Dès mon entrée au collège, mon père ramenait le quotidien Le Mauricien de retour du travail, et j’avais pris pour habitude de lire les gros titres et de me plonger dans les articles. Mon père me racontait alors comment les gens en avaient marre des politiciens post-indépendance et qu’un grand changement était en préparation grâce à un célèbre moustachu révolutionnaire ! Le timing était parfait, et il y a eu le premier 60-0 en 1982.
Par la suite, il y a eu la cassure – erreur de jeunesse ; les mésalliances, défaites, désillusions et les courtes victoires ont fait l’histoire du MMM. Il est vrai que dans la vie, on ne peut pas tout savoir, contrôler et prévoir, et c’est encore plus compliqué dans la politique. Mais il y a de ces moments qu’on choisit, et certaines décisions nous appartiennent. Rater le bon timing mène à de lourdes conséquences.
C’était à l’occasion du 1er Mai 2005 à Vacoas où les partisans de l’alliance MMM-MSM étaient massés pour le meeting traditionnel. Même après la défaite de la partielle de No 7, la transition entre SAJ et toi s’était bien passée. Et beaucoup s’accordent à dire que c’était là le meilleur gouvernement. Pravind Jugnauth avait présenté un très bon budget et même des Travaillistes ne pouvaient nier le « feel good factor » !
Par ailleurs, te présenter en amont comme Premier ministre était un grand pari. La manière dont le gouvernement fonctionnait, l’absence de tension entre communautés en dépit d’une campagne raciste, indiquait que le pari pouvait être relevé ! L’espoir de 1982 était palpable…
Et à Vacoas donc en ce 1er Mai 2005, nous attendions impatiemment la fin de ton discours en vue de connaître la date des élections ! Les partisans étaient excités et motivés à bloc….Et toi, au lieu de reconnaître l’importance du bon timing, tu as fait le contraire ! En tant que Premier ministre, tu avais la prérogative de fixer la date des élections générales dans un délai minimal. Cependant, tu as opté pour une date lointaine, le 2 juillet, deux mois après.
C’était la catastrophe – une douche glaciale s’abattit sur les partisans. Moi-même j’ai senti l’excitation et la motivation s’évaporer en un clin d’œil ! Le vacarme de la foule s’arrêta brusquement et on retourna à la maison déçus ! Quel ratage de timing ! Deux longs mois de campagne qui ont donné tout le temps aux opposants de s’organiser, d’accentuer une campagne communale contre toi. On connaît la suite. Après 1982, c’était le plus grand ratage – fruit d’une naïveté idéaliste. Une campagne d’une durée minimum de 30 jours en 2005 pour capitaliser sur le timing du « Feel Good Factor » et couper court à la campagne communale aurait été une décision gagnante !
L’autre décision qui appartient à un leader est sa succession. Les jeunes pousses ne grandissent pas à l’ombre d’un géant. Et même un géant n’est pas immortel. Jusqu’à quand tous les lieutenants devaient attendre ? Après toutes ces erreurs (de jeunesse et de vieillesse) et des défaites, il fallait prendre conscience des erreurs et des faiblesses, et faire face à la réalité pour changer de stratégie et même de leadership. On ne peut pas tout contrôler jusqu’au dernier soupir…si ce n’est pour des raisons égoïstes. Le pays avant tout ou toi avant tout ? Tout ce qui se passe aujourd’hui au MMM n’est que le fruit d’un décalage entre ta pensée et les aspirations de tes lieutenants. Beaucoup sont partis. Et c’est surprenant que beaucoup soient restés même si le cœur n’y était pas ! Eux aussi attendaient le bon timing ! Mais le mauvais timing est dans l’impréparation de la succession.
Les quatre options pour le MMM que tu as présentées récemment sont toutes à côté de la plaque. Comme le grand Nelson Mandela, il faut savoir prendre congé. Tu vas attirer davantage d’admiration et de respect. Tout le monde reconnait tes idéaux et ta probité.
Pourtant, avant les élections de 2024, beaucoup de personnes avaient prédit que cette alliance n’allait pas durer, parce que les caractères, les cadences de travail et les habitudes sont trop différents. Mais souvent quand on désire tellement une chose et quand on aime tant une idée – il était enfin temps d’apporter de grands changements que la population attendait depuis 1982, de partir à ton apogée, et de laisser un bilan historique –, on n’écoute pas les avertissements et on ne prête pas attention aux signaux contraires. Il faut assumer les erreurs et reconnaître les forces et les mécanismes de la politique*, et le rôle de la chance !
La cinquième option serait de commencer à écrire tes mémoires loin de la politique active. C’est le bon timing pour ça ! Pour toute chose, il y a un bon et un mauvais timing. Le pays a besoin de sérénité. Laisse les autres honorer les promesses faites ! Nous n’avons pas besoin de distractions politiques. Nous ne disposons pas de beaucoup de temps dans plusieurs domaines : économie, démographie, réformes, crise énergétique, sécurité alimentaire… Nous avons besoin de politiciens bosseurs comme toi, sans toi. Donne-leur la chance.
Cher Paul, l’histoire te donne une occasion en or ; c’est le timing idéal pour conclure ta brave histoire.
* The Mechanics of Politics (https://www.lemauricien.com/le-mauricien/the-mechanics-of-politics/676074/)
Kailash M. Nunkoo
