– « Mama Kreol, Papa Kreol, Mwa osi mo bizin Kreol » (Serge Lebrasse dans le séga “Mo enn ti kreol”)
Ce 1er février, Maurice fêtera le 191e anniversaire de l’abolition de l’esclavage. Mais janvier 2025 restera gravé comme le Black January pour les créoles de Maurice, Rodrigues et d’Agalega, tous descendants d’esclaves. Certains, à l’instar du Dr Arnaud Carpooran, veulent en effet à tout prix garder les créoles dans un ghetto intellectuel, culturel et social. Notamment, avec l’introduction du kreol morisien au niveau du HSC et au Parlement mauricien.
Tous les membres de la communauté mauricienne parlent et comprennent le créole, c’est un moyen de communication par excellence entre les différents groupes ethniques et socioculturels. C’est très bien ! Pourquoi diantre veut-on imposer, surtout aux jeunes élèves, le kreol morisien écrit ? Car cela représente une perte de temps, une perte d’énergie et une perte d’argent. On aimerait bien savoir combien de familles hindoues, musulmanes, chinoises ou blanches encourageraient leurs enfants à prendre comme matière principale, au niveau du HSC, le kreol morisien ?
On vit dans un monde où la technologie règne en maître, partout on n’entend parler que de AI, d’informatique, de sciences, de mathématiques. L’anglais et le français sont deux langues internationales.
Aux examens du HSC, un élève peut obtenir quatre Distinction dans ses quatre matières principales et une Distinction dans une matière subsidiaire, mais s’il n’a pas même un Pass en General Paper, il n’obtiendra pas son HSC.
Feu mon ami, Dev Virahsawmy, a été un des meilleurs enseignants de GP, après Frank Richard. Il donnait des leçons particulières en GP à des dizaines d’élèves du HSC. Aussi, j’ai déjà posé la question de savoir dans quelle langue il avait écrit sa thèse pour obtenir son doctorat. Lui qui militait toujours en faveur de la langue créole. De même, je demanderais au Dr Carpooran de nous dire quelle langue il s’est servi pour soutenir sa thèse de doctorat.
Bien souvent, les élèves en HSC vont au Parlement pour suivre les débats qui se déroulent majoritairement en anglais, et cela les aide pour leur GP. Certes, ils ne vont pas pour écouter des discours en kreol morisien. Qu’en sera-il des visiteurs étrangers qui décident d’assister à une séance du Parlement mauricien? Auront-ils besoin d’un dictionnaire kreol morisien pour pouvoir suivre les débats ?
J’aimerais poser une question au Dr Arnaud Carpooran et à d’autres qui prônent le kreol morisien. Si trois jeunes détenteurs de diplômes universitaires – BA Hons. kreol morisien, BA Hons. French et BA. Hons. English respectivement – se présentent pour un emploi dans une grande compagnie, qui est celui qui sera sélectionné pour remplir le poste vacant ?
Comme l’a très bien dit une fois le père Souchon, le p’tit créole n’a pas besoin d’apprendre l’hindi ni le grafi larmoni à l’école. Ce dont les enfants créoles ont le plus besoin, c’est de bonnes écoles primaires et secondaires, avec de bons instituteurs, partout à travers le pays, surtout à Agalega. Ils n’ont pas besoin des écoles ZEP. Ils n’ont pas besoin, non plus, d’un dictionnaire kreol morisien, kreol rodriguais ou kreol agaléen.
Tout comme l’a déclaré le père Roger Cerveaux lors de son interview sur le malaise créole, les créoles, descendants d’esclaves, n’ont pas de “backing”. Quand ils ont des problèmes, ils ne savent pas vers qui se tourner.
Dans son rapport de la Commission Vérité, Justice, Pardon, le Pr Alexandre Boraine a décrit les vrais besoins des créoles, descendants d’esclaves : pas une Académie kreol, ni un Festival kreol, encore moins un Musée de l’esclavage.
Voici quelques-unes de ses recommandations pour les créoles : d’abord, une égalité des chances ; deuxièmement, dit-il, “Creoles are always Last in and First out”. Il n’a pas recommandé le kreol morisien en HSC et au Parlement mauricien, j’y reviendrai.
Les créoles semblent être victimes du népotisme, de favoritisme et de discrimination. Combien y en a-t-il qui occupent une position de commande dans les services gouvernementaux, dans les municipalités et les District Councils ? Donc, le Professeur Boraine avait entièrement raison.
Une fois, j’avais posé la question suivante : Pourquoi sur six jeunes sélectionnés pour un stage en Amérique, il n’y avait pas un seul créole mauricien ?Revenons à la question du kreol morisien en HSC et au Parlement mauricien. Est-ce que moi, Eliézer François, j’ai honte du patois créole ? La réponse est Mille fois NON.
Né rue Yoloff à Camp Yoloff, un quartier pauvre et défavorisé, j’ai fait mes débuts scolaires à la RCA School de la route Nicolay. Chez moi dans ma famille, on ne parlait que le créole. Avec mes amis de l’école et partout où j’allais, je ne parlais que le créole. Cependant, dès mes premières années en primaire, j’ai appris que je vais à l’école pour apprendre à lire, à écrire et à compter. Bien entendu, pas comment écrire le kreol morisien.
À l’école, j’apprenais à chanter : “School time is over, play has begun. We are all in order to have our laugh and fun. But always to remember to do what is right, truly and carefully from morning till night” et “Dieu, Dieu est bon ; Il a fait le ciel et la terre ; Il voit tout ; Il sait tout ce que tu penses.”
Quand je suis allé à l’école des Cassis en troisième, je continuais à parler le créole avec tous mes amis, mes voisins et les membres de ma famille. Quand j’ai fait mes études secondaires (1950 – 56) à la Grammar School et au Bhujoharry College, je continuais toujours à parler le créole avec mes amis de collège et à la maison. Mais je dois l’avouer que c’est grâce à mes études de ces deux langues internationales, l’anglais et le français, que j’ai pu plus tard, enseigner l’anglais, le français et le latin en SC et HSC à Maurice et VCE en Australie.
J’ai pu aussi obtenir un BA General en anglais, français, latin de l’université de Londres, un Post-Graduate Diploma de l’université de Leeds en The Teaching of English Overseas, un Dip.Ed. en anglais et français de l’université de Melbourne, un Post-Graduate Diploma en Industrial Relations de l’université de Victoria, un certificat de l’Alliance française de Melbourne, un certificat de TUTA. Malgré tous mes diplômes académiques, je n’ai jamais eu honte de parler le créole, n’importe où. Par contre, je suis à 100% contre le kreol morisien en HSC et au Parlement mauricien. Ce n’est pas par manque de modestie de ma part, qu’aujourd’hui, je lance un défi au Dr Carpooran et consorts à un débat public dans la presse, à la radio ou à la télévision sur la question du kreol morisien en HSC et au Parlement.
Le latin a été la langue universelle pendant de longues décennies. Qu’est-il devenu aujourd’hui ? Il est devenu une langue morte.
Pour terminer, j’aimerais rappeler à tous mes compatriotes que toutes les minorités – blanche, tamoule, chinoise, musulmane et créole – étaient contre l’Indépendance de l’île Maurice dans les années 60 – 67, par peur d’une hégémonie hindoue. Le PMSD de Jules Koenig et Gaëtan Duval menèrent campagne pour une association avec la Grande-Bretagne. Mais, après l’indépendance, le Premier ministre d’alors, sir Seewoosagur Ramgoolam, se laissa guider par sa grande sagesse. Il fit une coalition avec Gaëtan Duval et partagea le gâteau national d’une façon équitable. Il maintint l’anglais et le français comme les deux langues officielles du pays. À aucun moment, n’a-t-il essayé de faire de l’hindi la langue officielle du pays. Au contraire, quand certains menaient campagne en faveur de la langue créole, il avait publiquement déclaré, avec raison : « An deor Moris, kot lalang kreol pou amenn nou ? »
En tant qu’ex-enseignant de langues, ex-Principal de collège, mon message à tous les élèves et étudiants mauriciens, surtout aux créoles, descendants d’esclaves, est de ne pas perdre leur temps et leur énergie avec le kreol morisien. Si quelqu’un/e ne peut pas s’exprimer soit en anglais, soit en français au Parlement, il/elle doit penser que sa place n’est pas au Parlement. Il existe une grande différence entre le Parlement et le Marché central.
Au Dr Carpooran et consorts je dis : si vraiment vous voulez aider les créoles de Maurice, Rodrigues et d’Agalega à obtenir leurs droits, aidez-les à obtenir le lundi de Pâques, soit le 6 avril prochain, jour férié. C’est leur plus grande fête dans le calendrier chrétien et fêtée dans 114 pays à travers le monde.
À cet égard, et au nom de tous les descendants d’esclaves de Maurice, Rodrigues et d’Agalega, je me permets de reprendre cet avertissement de Jésus aux scribes et pharisiens. Je demande au cardinal Maurice Piat et à l’évêque de Port-Louis, Mgr Michaël Durhône, d’en faire leur méditation avant le lundi 6 avril 2026 : « Malheur à vous scribes et pharisiens hypocrites ! Parce que vous ressemblez à des sépulcres blanchis, qui paraissent beaux au-dehors, et qui, au-dedans, sont pleins de morts et toute espèce d’impuretés. Vous de même, au dehors, vous paraissez justes aux hommes mais, au dedans, vous êtes pleins d’hypocrisie et d’iniquité. (Matthieu 23: 27-28). »
Eliézer François JP
