Nelly Ardill, l’atypique

Nelly Ardill nous a quittés l’année dernière, à pas feutrés, trop rapidement, à peine la maladie déclarée. Si je devais la définir, je parlerais de son enthousiasme débordant mais surtout de ce grain d’originalité qui m’avait subjugué quand j’ai fait sa connaissance en 1973 à Vacoas. N’avait-elle pas offert en guise de cadeau de mariage à son deuxième époux, une tortue géante d’Aldabra, habillée d’un gros ruban rouge ? Symbole de longévité d’un couple, disait-elle!

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Née en France en 1942 en pleine guerre, de père inconnu, elle est abandonnée par sa mère. Recueillie par l’Assistance publique elle est placée dans différentes familles d’accueil. Une enfance douloureuse dont elle dira plus tard que les mauvais traitements et les coups reçus ne faisaient pas mal, que seuls les bleus à l’âme laissaient des traces. Vers l’âge de 7 ans, des fermiers sans enfants installés dans le centre de la France la prennent sous leur protection. Ils seront récompensés par son insatiable curiosité et sa soif d’apprendre. Titulaire du baccalauréat et d’un diplôme d’enseignement elle est recrutée pour un poste d’institutrice à Clermont-Ferrand. 

En 1968 Nelly est affectée à la Réunion. À Noël, elle fait son premier voyage à l’île Maurice. Alors en instance de divorce, elle séjourne à Touessrok où elle rencontre sur la plage David Ardill, alors directeur des pêches. Il l’invite à une sortie de pêche au gros.

Ancrage à l’île Maurice

Nelly obtient un poste d‘institutrice au lycée La Bourdonnais. Elle épouse David en 1969 et s´installe à Mesnil-aux-Roses avec ses deux enfants. La vieille maison coloniale traditionnelle entièrement en bois et l’éden végétal qui l’entoure sont une oasis de bonheur. Cette demeure à Vacoas a appartenu successivement à Pierre-Edmond de Chazal puis à ses descendants dont David Ardill. Durant ses jeunes années l’écrivain et peintre Malcolm de Chazal se rendait souvent chez son grand-père; il écrira plus tard à propos de ce domaine : «… bien patriarcal, monde de fées au sein de la forêt des camphriers, émaillée d’éclaircies, parsemée de jardins…» 

Nelly est toujours en quête de renouveau. Ouvrir l’esprit des enfants, être à leur écoute et leur permettre d’être eux-mêmes sont ses leitmotivs. En considération de ses affinités artistiques, le lycée La Bourdonnais confie à Nelly une classe appelée l’Atelier : peinture, poterie, batik. Elle est en effet convaincue que les arts pratiques permettent à l’enfant de s’exprimer en toute liberté et d’être lui-même. Les élèves peignaient sur des feuilles de papier journal sans interdit d’aucune sorte, sauf l’obligation de terminer.

Devenue un pilier du lycée, Nelly est toujours à l’initiative. Elle  présente à ses élèves une des gouaches de Malcolm de Chazal en leur demandant de s’en inspirer tout en respectant le style figuratif et l’intensité de la couleur. Elle organise une exposition de leurs créations au restaurant Cari Poulé, place d’Armes à Port-Louis. Le jour du vernissage, outre la présence de l’ambassadeur de France à Maurice, du représentant du ministère de l’Éducation et du proviseur du lycée, bon nombre de parents font aussi partie de l’assistance. Malcolm de Chazal n’y vient que le lendemain. Au moment, de partir il dit à Nelly sous forme de boutade : Ils m’ont copié ! De leur côté, les enfants reconnaissaient bien que les peintures de Malcolm étaient celles d´un adulte.

 Les Seychelles

En 1981, David accepte un poste aux Seychelles, un projet FAO/PNUD de développement et de gestion des pêches de l’océan Indien. Le couple s’installe dans une coquette maison au nord de l’île de Mahé. Toujours animée par sa mission éducative, Nelly ouvre la première école française; un besoin exprimé par des Français expatriés contraints de faire suivre des cours par correspondance à leurs enfants faute d’un programme scolaire adéquat. Cette école, qui s’est depuis développée, a changé le profil de la coopération française aux Seychelles.

Nelly traverse une période frénétique de publications. Elle publie un livre sur l’adaptation au climat tropical des maisons traditionnelles, Demeures d’archipel, très prisé par les architectes d’aujourd’hui, et qui a stimulé la publication d’ouvrages similaires à Maurice et à La Réunion. Deux autres livres font référence l’un à la cuisine, l’autre à l’artisanat seychellois publié aux Éditions Fernand Nathan. 

Cette vie ouvre à Nelly de nouveaux horizons.  Son charisme est tel qu’elle suscite l’intérêt de ceux qui la croisent. Elle se lie d’amitié avec Danielle de Saint-Jorre, linguiste et politicienne seychelloise réputée de par le monde, une grande dame. Des convergences nombreuses leur permettent de collaborer, à commencer en 1985 par l’organisation du festival  Kreol, un événement culturel et gastronomique majeur qui rassemble les artistes et musiciens de plus de 15 pays créolophones de par le monde, situés dans les Mascareignes, les Antilles et les Caraïbes. Ce festival international est considéré comme l’évènement culturel le plus important de l’année aux Seychelles. Il est également célébré à Maurice et à La Réunion. Le rayonnement du Festival Kreol est désormais international.

Lorsqu’elle est nommée ministre des Affaires étrangères en 1989 Madame de Saint-Jorre met un bureau à la disposition de Nelly au ministère de façon à ce qu’elle puisse la conseiller dans sa fonction, en particulier dans la préparation de ses discours et de ceux de la présidence. 

David étant appelé à d’autres fonctions le couple séjourne ensuite 4 ans au Sri Lanka et 3 ans à Rome, pour revenir passer 7 ans de plus aux Seychelles.

Retour à Vacoas en 2005

Toujours à la recherche de nouveaux projets, Nelly collabore avec une association de sauvegarde du patrimoine de l’île, créée en 2006 à l’initiative de Marie-France Chelin Goblet et Jean-François Guimbeau. Le nom est évocateur SOS Patrimoine en péril. Le dynamisme de Nelly et ses connexions lui permettent de collecter des financements CSR. Nelly devient présidente de l’association. De belles réussites sont à l’actif de l’association, telles que la restauration de la cheminée de Bonne-Terre en partie détruite par les racines d’un ficus, ou la rénovation du monument funéraire du notable tamoul Rama Tiroumoudy Chettiar, ancien propriétaire du domaine sucrier de Bon Espoir, mais encore une étude archéologique de l’implantation des marrons au Morne. En compagnie de l’architecte Henry Loo,  elle participe à la création d’un musée chinois logé dans une pagode de Port-Louis. Elle milite activement avec Gérard Maujean pour la sauvegarde de l’école Beaugeard, située rue Edith Cavell à Port Louis, un site historique qui était l’ancienne maison d’Adrien d’Epinay. 

Nelly réalise de nombreuses études pour la COI, dont une étude sur les énergies renouvelables. Le thème de la mer est souvent abordé : Le poisson intelligent une bande dessinée et jeux sur la biodiversité, Les enfants à la conquête de l’or bleu qui met l’accent sur la gestion des pêches.

Elle publie Racines du futur, livre évocateur du patrimoine mauricien. Un recueil de ses poèmes sera bientôt publié.  En apothéose, elle écrit en partenariat avec David un dernier livre qui rassemble les aquarelles des plantes endémiques et médicinales à Maurice peintes au 19e par Malcy de Chazal. 

Pour Thérèse Ahnee, ancienne enseignante au lycée La Bourdonnais, Nelly était une personne précieuse qui a ouvert de nouveaux horizons et fait beaucoup pour l’Île Maurice. Selon Ariane Bouquet Duval, Nelly a profondément marqué ses élèves, en particulier toute une génération de femmes auxquelles elle a transmis sa capacité de résilience et d’originalité.  

Nelly était une femme d’exception. 

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