PATRIMOINE BÂTI DE L’ÎLE MAURICE : 1740-2023, de l’Hôpital du roy au Musée Intercontinental de l’Esclavage…

… L’histoire du plus vieil édifice public de Maurice

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Thierry de Comarmond, architecte et enseignant en architecture, à la retraite, et Hansley Chavreemootoo, étudiant en architecture, en dernière année de Master à Paris, ont donné récemment une conférence au Musée Intercontinental de l’Esclavage, qui avait pour titre : 1740 – 2023, de l’Hôpital du roy au Musée Intercontinental de l’Esclavage, l’histoire du plus vieil édifice public de Maurice.

 

L’objectif de cette conférence

Thierry de Comarmond : Hansley Chavreemootoo, dans le cadre de son Master a choisi l’Hôpital Militaire de l’Ile Maurice comme sujet, pour son mémoire en « Histoire et pratiques des transformations du Cadre Bâti ». Pour réaliser ce mémoire, il a commencé par des recherches aux Archives Nationales de Maurice, aux Archives Nationales de l’Outre-Mer à Aix-en-Provence et au British National Archives à Londres.

Lorsque j’ai lu ce mémoire, j’ai tout de suite dit à Hansley Chavreemootoo que cette histoire peut intéresser le grand public mauricien qui, depuis une trentaine d’années, s’intéresse de plus en plus au Patrimoine bâti de son ile. Ainsi est née cette conférence que nous avons eu la chance de donner dans les murs de cet hôpital, grâce à l’aimable accueil de l’historienne Vijaya Teelock, directrice du Musée Intercontinental de l’esclavage.

Tableau de F. Fiebig. Au centre l’hôpital du Roy (1735), à gauche l’aile Nord bis devenue Hôpital Civil en 1850. Source : Satyendra Peerthum, Historien de l’Aapravasi Ghat Trust Fund.

Les origines de cet hôpital

Hansley Chavreemootoo : Lorsqu’en 1735, Mahé de La Bourdonnais est nommé Gouverneur de l’Isle de France par la Compagnie des Indes Orientales, l’ile est un port de relâche, lieu d’avitaillement et de réparation pour les navires reliant dans les deux sens, le Cap de Bonne Espérance et l’Asie.

Tout en maintenant cette activité, La Bourdonnais veut en faire, en plus, une Colonie de peuplement en attirant des colons éduqués, auquel il attribuera des concessions pour l’exploitation de bois précieux et l’agriculture, et offrira, en plus, des infrastructures et des services publics de qualité.

Pour réaliser les constructions, La Bourdonnais va faire venir de Bretagne des maîtres d’œuvre, et de Pondichéry des artisans libres dans tous les métiers du bâtiment.

Ses trois priorités pour les services publics sont : soigner la population civile, militaire et esclave, la nourrir et l’administrer. D’où trois projets commencés dès les premiers mois de son mandat : l’Hôpital du roy, la Boulangerie du roy et l’Hôtel du Gouvernement.

L’aile Sud bis, devenue autour des années 1890 le Cold Storage de l’Arabian Docks.
Source : Satyendra Peerthum, Historien de l’Aapravasi Ghat Trust Fund.

Avant Mahé de La Bourdonnais, l’Isle de France n’avait donc pas d’hôpital ?

TC : Le prédécesseur de La Bourdonnais, le Gouverneur Nicolas de Maupin, avait construit un hôpital dans les faubourgs de la ville, à Grande-Rivière-Nord-Ouest. Conçu pour accueillir cent patients, il en hébergeait, à l’arrivée de La Bourdonnais, 125. Il était donc urgent de l’agrandir. Cependant, plutôt que de l’étendre, La Bourdonnais va préférer en construire un neuf, dans la zone portuaire, afin de pouvoir exercer un contrôle sanitaire sur les immigrants, les visiteurs et les marins de passage. Il juge qu’une contenance de 240 lits couvrira les besoins.

L’architecture de l’hôpital du roy

HC : Conçu par un maître d’œuvre breton, l’hôpital va ressembler à un hôpital de Bretagne. Mais le granit breton va être remplacé par le basalte local pour les pierres de taille et par le corail extrait des récifs pour les moellons ; les planchers vont être en bois de natte et bois de rose au lieu d’être en chêne et les toitures en argamasse plutôt qu’en ardoise.

Comment s’organise cet hôpital ?

TC : Autour d’une cour carrée, les ailes Nord et Sud à un étage sont destinées aux malades et aux salles de soins et de chirurgie ; l’aile Ouest, à simple rez-de-chaussée, abrite la cuisine et les salles de toilettes, l’aile Est l’accueil, les consultations et les salles de repos du personnel. Dans la cour d’entrée, vers la ville, se trouvent une chapelle, une morgue, et le logement d’un gardien.

Après La Bourdonnais, quelles évolutions va connaître l’hôpital ?

HC : Pendant la période française, c’est-à-dire, jusqu’en 1810, il va y avoir deux agrandissements. Le premier, sous le Gouverneur Barthélemy David, en 1755, par la construction d’une copie de l’aile Nord, à 10 mètres de celle-ci pour abriter au rez-de-chaussée un magasin de matériel médical et de produits pharmaceutiques et à l’étage des dortoirs de patients. La capacité d’accueil passe ainsi de 240 lits à 300 lits.

Le deuxième agrandissement est une copie de l’aile Sud, à 20 mètres de celle-ci. Elle est réalisée en 1780-1785, sous le gouverneur François de Souillac, et va s’appeler « l’hôpital des Esclaves du roy ». Ainsi, la capacité globale de l’hôpital passe de 300 à 420 lits.

Les deux agrandissements n’apportent aucune innovation sur le plan architectural puisque, elles sont toutes deux des copies des ailes Nord et Sud construites sous La Bourdonnais.

Que se passe-t-il pendant la période anglaise ?

TC : En 1815, le nouveau pouvoir colonial anglais va transformer l’hôpital des Esclaves en bagne. Sans grandes modifications du bâtiment, sinon de remplacer les portes du rez-de-chaussée par des fenêtres et de doter toutes les fenêtres des dortoirs de solides barreaux.

Ce n’est qu’en 1850, que l’on va assister à une modification architecturale innovante, lorsque le bagne va être transformé en Hôpital Civil. Le projet est réalisé par un architecte du « Department of Works » de la Colonie, qui va, dans une architecture coloniale, victorienne, rendre l’édifice plus fonctionnel, et plus adapté au climat tropical.

20 ans plus tard, en 1870, l’Hôpital Civil va devenir une annexe de la Poste Centrale, celle des Colis Postaux, tandis que l’Hôpital Civil déménage pour la rue Volcy Pougnet, où il porte aujourd’hui le nom d’Hôpital Jeetoo.

Qu’advient-il des autres ailes de l’hôpital pendant cette période ?

HC : Les autres bâtiments resteront Hôpital Militaire jusqu’en 1890, date à laquelle ils sont cédés à bail à la Société Arabian Docks qui va s’en servir pour stocker des marchandises sous douane, à l’import ou à l’export. En particulier, l’aile Nord bis, après que sa toiture en argamasse de 1755, a été remplacée par un toit à 4 pentes en bardeaux, sur une superbe charpente moderne en fonte et acier, devient un Entrepôt frigorifique « Cold Storage ».

L’Arabian Docks va occuper les lieux jusqu’à l’indépendance, en 1968.

Qu’advient-il à partir de l’indépendance ?

TC : À l’Indépendance en 1968, l’État y installe une nouvelle société publique, la Development Works Corporation (DWC).

En 1977 la DWC, me confie, en tant qu’architecte, la rénovation des ailes Nord et Sud. Les planchers intermédiaires et la toiture, en très mauvais état, vont être remplacés par des dalles en béton armé, et un deuxième niveau est ajouté à l’Aile Sud.

Par ailleurs, l’État décide plus tard de céder les ailes Sud et Ouest au Musée Intercontinental de l’Esclavage.

La portée symbolique

TC : On ne peut que s’en réjouir. Ce lieu historique est hautement symbolique pour l’esclavage. Il est à quelques dizaines de mètres du quai où ont débarqué les esclaves et où débarqueront, par la suite, les engagés indiens ; et il est à 20 mètres de l’Aapravasi Ghat, cet autre lieu de mémoire.

L’intérieur (premier étage) du Musée Intercontinental de l’Esclavage, illustrant la matérialité de l’édifice.
Source : Photographie de Thierry de Comarmond

La transformation de ces bâtiments en musée

HC : Le Musée va s’installer dans l’aile Sud et c’est l’architecte Raj Ramjit qui sera chargé de concevoir les aménagements. Il va abattre les cloisons de bureaux pour créer de grandes salles d’exposition, décaper les enduits des murs pour laisser apparaître les appareillages de pierres des arches et des montants des ouvertures, ainsi que les moellons en corail aux couleurs ocre et brune. Et il va doter les espaces d’exposition d’un éclairage et d’un système de sécurité incendie adéquat. On peut dire que dans ces beaux murs de 300 ans, Raj Ramjit fait un musée du 21ème siècle.

Quant à l’aile Ouest qui encadre l’entrée dans la cour, la rénovation en sera confiée à un architecte des Monuments Historiques en Inde, Munish Pandit. La rénovation sera réalisée grâce à un financement obtenu du Gouvernement des États-Unis.

Munish Pandit va tenir à la réaliser selon les règles et avec les matériaux qui avaient été utilisés, à l’origine, du temps de La Bourdonnais. Il réintroduit ainsi, à Maurice, la technique des toitures en argamasse et se sert de matériaux tels la chaux vive, le sable corallien, la brique cuite pilée et le tadelakt, qui n’avaient pas été utilisés dans la construction depuis l’arrivée du ciment Portland et du béton armé, au début du 20ème siècle.

L’hôpital militaire a connu plusieurs interventions depuis sa réalisation, qui ont permis à l’édifice d’exister et de ‘réexister’. La patrimoine bâti de l’île Maurice a su se pérenniser grâce au savoir-faire de l’intervention dans l’existant, démontrant la capacité à l’espace de se réinventer sous une autre fonction, avec une même identité. Avons-nous la possibilité de préserver l’ensemble du patrimoine bâti de l’île Maurice, au même titre que l’hôpital militaire ?

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