PENSEURS DU SUD, N0.9 – Avec René Noyau (1912-1984), la théorie de l’indépendance prit naissance à Cité Martial (2e Partie & Fin)

Cet article s’insère dans le cadre des cinquante-cinq ans de l’indépendance de notre pays. Pour les numéros 8 et 9 de la rubrique « Penseurs du Sud » j’ai choisi de présenter René Noyau (1912-1984) comme un des penseurs de notre pays dans la lutte pour l’indépendance et le combat des peuples pour le droit à l’autodétermination. Dans la première partie (voir Forum, Le Mauricien du 15 février 2023, p.21), j’eus l’occasion de présenter la vie et l’œuvre de René Noyau. La finalité de consacrer deux numéros à René Noyau, c’est de parler de ce fils du sol comme d’un théoricien ‘puzzle-maker’ (le terme est expliqué dans la première partie) qui prit à bras le corps la question de l’indépendance, l’étudia et la défendit ardemment. Dans cette deuxième et dernière partie, nous allons étudier le discours qu’il prononça le 17 septembre 1962 au Centre Culturel Français, sis à Curepipe. Le discours s’intitule : « Jean Jacques Rousseau ou l’indépendance ». On peut retrouver l’intégralité de ce discours de la page 23 à 74 avec des notes dans la publication René Noyau, l’œuvre, 1960-1978 : poèmes, essais, conte en créole et chronique, Volume II (Cellule Culture et Avenir, Bureau du Premier ministre, Port Louis, Ile Maurice, 2012).

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Année Rousseau, « Apostle of Affliction »

René Noyau fit ce discours dans le cadre de « L’ANNÉE ROUSSEAU » (juillet 1962-juillet 1963), organisé par l’UNESCO de concert avec le Ministère de l’Éducation et des Affaires Culturelles et de l’Union Culturelle Francaise. De nombreux hommages, études, films, conférences, expositions se succédèrent durant cette « Année Rousseau ». La revue Le Courrier (mars 1963) de l’UNESCO consacra tout son numéro à Rousseau. Ce fut Barbara Bray, grande traductrice et script editor à l’époque au BBC Third Programme, chaine de radio diffusant des programmes culturels, qui eut l’honneur de rédiger l’introduction dans la revue. Les premières lignes de Barbara Bray se lisent ainsi : « Jean-Jacques Rousseau naquit à Genève le 28 juin 1712. Il était français d’origine. Sa mère mourut neuf jours plus tard. « Ma naissance, dit-il, fut le premier de mes malheurs. » Byron l’a appelé « The Apostle of Affliction », l’Apôtre de la douleur

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Apôtre de la douleur, qui a revêtu, 

D’enchantement les passions, et qui, à sa peine 

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Sut arracher des accents déchirants.

On pourrait dire que le choix de parler sur Rousseau n’est pas pour René Noyau que dans un contexte événementiel. On sent que René Noyau se retrouvait beaucoup dans la personne de Rousseau. La biographie qu’il brossa de Rousseau (pp.28-34) mit en exergue plusieurs aspects de la vie et des prises de position du grand philosophe qui furent d’une certaine façon les principes de vie de René Noyau : tenir le coup dans la vie contre les différentes formes d’adversité, l’intégrité intellectuelle et le rejet des « émissaires qui savent faire la cour » (p.34) aux puissants du jour, entre autres. Ce discours nous offre quelques particularités.  

Le discours

Le 17 septembre 1962 fut un lundi. Au niveau international, c’était la « guerre froide » entre le bloc soviétique versus les États-Unis et l’Europe de l’Ouest. Durant le mois de septembre, l’Union soviétique renforça son aide militaire et technique à Cuba. L’URSS mit aussi les États-Unis en garde contre toute attaque contre Cuba. Le monde suivait aussi la conquête de l’espace. Le 12 septembre le Président Kennedy prononça son fameux discours « We chose to go to the moon ». À Maurice, l’esprit des Mauriciens se souvint encore des cyclones Alix et Carol en 1960. Deux experts internationaux Titmuss (1960) et Meade (1968) dans leurs rapports respectifs brossèrent un tableau sombre de l’avenir du pays. Ce fut devant un auditoire marqué par ces événements de l’époque que René Noyau prononça un discours (11,264 mots au moins)  pendant une heure et vingt minutes. Nous pouvons diviser le texte en trois grandes parties. Une première partie (pp.23-41) porte sur la vie et l’œuvre de Jean Jacques Rousseau, une réflexion philosophique de René Noyau sur la différence entre « vivre », qui est le cas de tout être vivant, et « exister », qui est le choix que toute personne fait de sa vie. Le discoureur aborde aussi la politique, le contrat social et les trois Déclarations des Droits Humains (1789, 1795, 1948). Dans la deuxième partie René Noyau présente l’impérieuse nécessité de l’indépendance et la décolonisation, « avis que Jean-Jacques Rousseau aurait certainement partagé » (p.42). La troisième partie (pp.44-54) porte sur les chemins à prendre pour l’indépendance.

ACD, C’est quoi ?

L’acronyme « ACD » (Analyse Critique du Discours) en français ou le plus connu et utilisé « CDA » (Critical Discourse Analysis) en anglais est une approche d’analyse interdisciplinaire et transdisciplinaire de toute forme de discours (texte ou verbal)  développé dans les années 90 par Norman Fairclough, Ruth Wodak et Teun Van Djik. On pourrait dire que cette approche étudie la langue, le contexte, les locuteurs, les rapports inégaux et les rapports de force dans la communication. Le mot « critique » ou « critical » n’est pas dans le sens général du terme « critiquer » ou « criticise » mais c’est de ne pas prendre les choses au premier degré. C’est  mettre à nu les structures opaques dans les rapports de pouvoir : qui domine qui ? pourquoi ? L’application du CDA (voir plus loin le tableau récapitulatif de la méthode d’analyse du discours par Fairclough) au discours de René Noyau nous révèle tout le rapport de forces qui existait. Mais c’est surtout le CDA qui nous permet de voir que René Noyau (fort probablement sans qu’il en fut lui-même conscient) développa une théorie de l’indépendance propre à Maurice et bénéfique pour la lutte des peuples à l’auto-détermination.

Théorie venant de Cité Martial

Une théorie est la construction d’un savoir. Ce savoir nait généralement dans un contexte. Il est le produit de son temps et son milieu. C’est dans cet esprit qu’il faudrait approfondir cette question de l’indépendance chez René Noyau car il ne discourt pas seulement sur l’indépendance. Il est lui-même indépendantiste. Sauf que l’analyse de son discours nous montre à quel point il fut capable de tenir un discours au-dessus de la mêlée politique devant son auditoire. Chez René Noyau, le discours n’est pas d’une « visée argumentative » mais il a une « dimension argumentative ». Ruth Amossy, spécialiste en analyse de discours, explique que les discours « à visée argumentative » sont ceux qui « visent explicitement à agir sur le public » alors que les discours « à dimension argumentative » sont ceux qui exercent sur leurs auditeurs, une certaine influence « sans se donner pour autant comme une entreprise de persuasion ».

Ce fut le cas pour René Noyau. Il plaça la question de l’indépendance sur le plan du « genre humain » en disant que « L’existence humaine ne peut plus être envisagée dans les limites étroites d’un individu, d’une société, d’un pays, d’un continent, mais par rapport au genre humain vers quoi toute l’œuvre de Rousseau est tendue » (p.54). Le colonisateur est pour lui un locataire. Tout locataire « remet les clefs de la maison au propriétaire, et il n’est pas de mise qu’en partant, il dise au propriétaire : vous louerez une chambre à X, une autre à Y ; vous cèderez ceci, vous ferez ceci ou cela…Ou l’indépendance est complète et sans condition ou elle ne l’est pas ! » (p.50). Tout comme le  Comité de Décolonisation des Nations unies à l’époque, René Noyau est d’avis « qu’il ne faudrait rien de plus aux peuples coloniaux ou tous autres peuples soumis à la domination coloniale, que de proclamer PAR DES MOYENS DÉMOCRATIQUES qu’ils aspirent à ce statut ». (p.47). La question de l’indépendance fait aussi partie d’une lutte internationale pour René Noyau. C’est ainsi qu’il dit : « L’indépendance, qui relève du Droit International, soit préparée, proclamée, établie, et assurée économiquement sur toute la terre, afin de coordonner ces impératifs sans lesquels la stabilité de notre planète serait impossible ! » (p.55).

Celui qui se tenait devant l’auditoire était un homme simple, habitant la Cité Martial, quartier résidentiel de Port-Louis où cohabitaient la classe moyenne et la classe ouvrière créole. La tension entre indépendantistes et les farouches opposants à cette indépendance était vive dans cette région située au nord-ouest de Port-Louis. Ce fut donc dans cette pâte humaine que René Noyau rédigea son discours et signa à la fin : « CITE MARTIAL H23, Port Louis, Ile Maurice, Ce 17 septembre 1962 ». 

Références

Fairclough, N. (2001). Critical discourse analysis as a method in social scientific research. In R. Wodak & M. Meyer (eds.), Methods of Critical Discourse Analysis (pp. 121-138). London: Sage.

Monique Dinan, Mauritius in the making across the censuses 1846-2000, Nelson Mandela Centre for African Culture, 2002

Ruth Amossy, L’argumentation dans le discours, Paris, Nathan, 2000, p. 25.

 

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