Petite histoire d’une étoile qui parlait au ciel

 Pour ELIOTT et ENORA

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Conte de Noël de CÉDRIC LECORDIER, jésuite

C’est une histoire qui a eu lieu il y a bien longtemps, bien avant le béton et les grues, bien avant les villes et les hôtels, bien avant le bruit des radios et l’image des télévisions. C’est une histoire qui a survécu au tapage des voitures et des bus. C’est une rumeur qui berce à ce jour encore les oreilles des enfants qui n’ont ni bottes ni chaussettes, qui n’ont vu ni neige ni sapin, et qui la nuit venue, s’échappent vers le pays des rêves, au cœur du continent enfoui dont on a oublié le nom, mais que certains poètes appellent encore Lémurie.

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Si tu fermes les yeux et que tu te tiens face au vent du Sud-Est par un soir où la lune se repose de l’autre côté de la mer, tu peux entendre ce secret porté par la houle et l’embrun : une bonne nouvelle, comme un soupir porté jusqu’aux îles lointaines.

C’est l’histoire de la mer qui va et qui vient sur le sable très fin, c’est l’histoire d’une petite étoile, tout habillée d’un goémon vert-bouteille, ornée d’un diadème corail qui, par cette nuit sans lune, arrime tout essoufflée sur un coussin d’algues. La larme à l’œil, perdue dans ce pays qu’elle ne connait pas, elle regarde le ciel et ses cousines qui scintillent à travers les nuages et fait monter sa prière, comme une offrande à la nuit :

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O formes célestes, qui ne connaissaient ni la mer ni la vague !

Vous qui flottez si haut au-dessus des courants et qui vous laissez bercer par la brise légère, ayez pitié de moi !

La Croix du Sud, passant son chemin, arrête sa course aussi sec, et tend l’oreille à la détresse qui monte vers elle.

Que veux-tu belle étoile de mer ? Toi qui scintilles de sel et d’écarlate ? Pourquoi crier vers tes cousines secouées par le vent dans la course des nuages ?

La rumeur est tombée du museau d’un dauphin bavard, celle d’une naissance annoncée depuis que le jour succède à la nuit et que le postillon du Créateur a semé ses luminaires au firmament jusqu’au fond des océans.

Le dauphin avait lui-même entendu l’histoire d’un requin-baleine bien informé, qui tenait la nouvelle d’une tortue bicentenaire : une étoile avait lui à l’orient pour annoncer au monde la fin des pleurs et des tremblements de terre, pour redonner aux hommes le goût de la mer, pour leur faire entendre à nouveau la danse du lys qui ne peine ni ne file et faire balancer leur cœur sur le déhanchement serein des algues au bord de l’eau.

Je cherche l’étoile qui un soir pointa la direction d’une mère et de son petit. On dit qu’il naquit dans une mangeoire où le foin étouffait ses premiers cris. On dit qu’il naquit entre le bœuf et l’âne, sous le regard d’un père dont peu de gens connaissent le nom. On dit que non loin de là passait un ruisseau discret d’où un tilapia avait assisté à la scène sans faire de bruit. On dit qu’il vit une étoile apparaître dans le noir du ciel et que, pour la première fois, il prit le ruisseau dans le sens du courant pour pousser vers l’estuaire. Il annonçait la nouvelle dans un créole que les bêtes de la mer ne comprenaient pas toujours. Mais les carpes aveugles retrouvaient la vue, les poissons-clowns retrouvaient leur drôlerie, les anguilles retrouvaient l’ouïe, les dauphins retrouvaient leur gouaille…

La petite étoile de mer avait donc quitté son royaume et son lit douillet pour interroger le ciel. Elle voulait retrouver l’étoile de David, pour savoir si tout cela était vrai.

L’étoile de David, quelle drôle d’idée !

La Croix du Sud pouffe de rire.

Mais ce n’est pas ici qu’il faut la chercher !

Comment cela ?

Elle n’est pas ici ton étoile, elle est repartie d’où elle venait : au plus profond de l’océan !

Ce n’est pas possible !

L’étoile de mer est colère, car elle est persuadée qu’on lui a menti.

On m’avait parlé de David, de l’étoile qui brillait plus fort que toutes les étoiles du ciel, qui regardait le monde du plus haut du firmament, qui prêtait aux diamants leur éclat. On m’avait parlé d’une reine qui ne se montrait qu’aux Rois et aux Mages qui ont lu les grands auteurs et citent par cœur les vers des grands poètes.

Mais non. Soit on t’a mal dit, soit tu as mal entendu !

C’est donc moi qui suis folle !

Le ton monte, et il faut trouver bien des mots pour apaiser la situation. C’est alors que, dans une langue douce, douce comme le coton des nuages, et avec la confidence d’un ami qui parle à un ami, la patience d’un gentil professeur, la Croix du Sud explique à l’étoile de mer le sens de tout ce qu’elle avait pu entendre :

Apprends la joie, petite étoile. Ce qu’Il a caché aux sages et aux puissants, Il l’a révélé aux plus petits. Comme nous aussi, nous étions surpris par un soir sans lune, de voir un ange pêcheur s’assoir au rebord d’un nuage…

Ce soir-là, le Messager avait sorti sa canne d’ébène, son fil d’argent et un hameçon d’émeraude. D’un geste espiègle, il avait laissé tomber un plomb du ciel, et secoué le bout de sa canne de temps en temps pour chatouiller la surface de l’eau. Les yeux plissés, les sourcils froncés, il avait répété son geste. Après quelques minutes, il avait souri et avait remonté une créature étrange dont on distinguait à peine la forme, mais dont émanait une discrète lumière de blanc cassé.

Tout joyeux, l’ange saisit l’étoile de ses doigts de soie et la suspendit au-dessus d’une mangeoire à l’orient. Il ne savait pas pourquoi, on ne lui avait rien dit, sinon que seuls les pauvres et les rois de pays lointains sauraient reconnaître sa timide lumière aux limites du monde.

Et elle est où l’étoile de David ? demande alors l’étoile.

On dit rarement ce qui se passe après. Mais une fois qu’elle avait rempli sa mission, l’ange l’avait décroché de son ciel et l’avait remise dans l’océan d’où elle venait, pour participer comme tout le monde à la joie qui avait rendu leur gouaille aux dauphins et leur drôlerie aux poissons-clowns.

De cette histoire, on ne sait rien de plus.

Mais si tu fermes les yeux et que tu te tiens face au vent du Sud-Est par un soir où la lune se repose de l’autre côté de la mer, tu entendras peut-être le rire d’un ange joueur au loin.

Et si, par hasard, tu parles le créole des gens de la côte, tu entendras sûrement des sirandanes à propos d’une étoile de mer qui était venue chercher le Sauveur là où il n’était pas. Elle était repartie toute nue d’où elle venait, à la recherche de la plus timide des lumières.

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