Prisheela Mottee : « Reconnaître le féminicide, c’est faire un pas vers une justice plus juste »

Deux femmes sont tombées en ce début d’année sous les coups violents de leurs conjoints respectifs. Derrière chaque cas se cachent une histoire brisée, une famille détruite et un traumatisme durable pour toute une communauté. Mettre fin aux violences conjugales exige une mobilisation collective: une tolérance zéro, un changement des mentalités, un renforcement de la prévention et une solidarité active avec toutes les victimes. Le temps des discours est révolu. Il est temps d’agir, ensemble, pour protéger la vie, la dignité et l’humanité de chacun. C’est ce qu’avance Prisheela Mottee, présidente de l’ONG Raise Brave Girls, qui met en exergue par ailleurs que les jugements qui évoquent le féminicide servent d’alerte et indiquent que lorsque la violence conjugale est banalisée ou ignorée, elle peut conduire à l’irréparable.

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L’année 2026, qui vient de commencer, a été marquée par deux cas de féminicides. Une femme qui perd la vie, c’est une famille détruite. Est-ce la faute à une culture patriarcale héritée ? Selon vous, n’est-il pas temps de mettre en place des ateliers de conscientisation mieux ciblés pour venir à bout de ce problème sociétal ?

Il est indéniable que nous évoluons dans une société patriarcale et que le chemin à parcourir pour parvenir à une véritable égalité demeure long. Dès lors, tous les acteurs concernés, institutions, société civile, communautés et individus doivent assumer leur part de responsabilité tant à travers l’éducation formelle qu’informelle, les comportements quotidiens, mais aussi le cadre légal.

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Comme on le dit souvent, l’éducation commence à la maison. Il est donc essentiel d’aller vers les populations, de privilégier des micro-campagnes de sensibilisation et un travail de proximité. La sensibilisation ne doit pas se limiter aux grands ateliers ou conférences, mais investir les ruelles, les quartiers et les espaces de vie. Il est temps de toucher la population en plein cœur, par une action humaine, continue et ancrée dans le quotidien.

En 2025, selon les statistiques au niveau du ministère de l’Égalité des Genres et du Bien-être de la Famille, de janvier à juin, 3 200 cas de violence domestique ont été rapportés, et 568 cas d’hommes victimes de violence domestique.

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Qu’est-ce qui engendre cette flambée de violence domestique à la fois chez la femme comme chez l’homme ?
Au fil du temps, plusieurs facteurs contribuant à cette flambée de violence ont pu être identifiés. Parmi eux figurent les émotions non contrôlées, les addictions (alcool, drogues, jeux), la précarité économique, ainsi qu’une éducation profondément ancrée dans des schémas patriarcaux. À cela s’ajoute un manque d’éducation civique et juridique, qui empêche de reconnaître les limites légales et les conséquences des actes violents.

Il existe également un important travail personnel à entreprendre, tant sur le plan de la gestion des émotions que du développement des compétences relationnelles. Or, ce travail est souvent freiné par un manque d’encadrement et d’accompagnement accessibles. Le recours au Counselling de couple ou individuel demeure malheureusement tabou dans une société encore conservatrice, où toute demande d’aide est perçue comme un aveu d’échec ou de faiblesse.

Face à ces obstacles, des personnes choisissent plus facilement le divorce ou, pire encore, la violence, plutôt que de solliciter un soutien psychologique ou social. D’autres se retrouvent littéralement perdues dans un océan d’émotions non exprimées et non comprises. Enfin, il ne faut pas négliger le poids de la transmission intergénérationnelle : pour certains, la violence est perçue comme normale parce qu’elle a été vécue ou observée durant l’enfance. Ces personnes reproduisent alors, consciemment ou non, les mêmes schémas destructeurs.

Cette situation souligne l’urgence d’investir dans la prévention, l’éducation émotionnelle dès le plus jeune âge, la déstigmatisation de l’aide psychologique et le renforcement des dispositifs d’accompagnement communautaire, afin de briser le cycle de la violence domestique dans toutes ses formes.

À quand une prise de conscience collective pour mettre un terme à ces violences conjugales ?
Nous observons une colère particulièrement intense lorsque des femmes mauriciennes perdent la vie sous les coups de partenaires non citoyens du pays. Dans ces situations, un fort sentiment d’appartenance nationale émerge, révélant une indignation collective légitime. Toutefois, cette indignation doit être étendue à toutes les victimes de violence domestique, sans distinction d’origine, de statut ou de nationalité de l’agresseur.

Les victimes ne sont pas des chiffres dans des rapports statistiques. Ce sont des femmes et des hommes en chair et en os, des mères, des pères, des enfants, des sœurs et des frères. Derrière chaque cas se cachent une histoire brisée, une famille détruite et un traumatisme durable pour toute une communauté.

Mettre fin aux violences conjugales exige une mobilisation collective : une tolérance zéro, un changement des mentalités, un renforcement de la prévention et une solidarité active avec toutes les victimes. Le temps des discours est révolu. Il est temps d’agir, ensemble, pour protéger la vie, la dignité et l’humanité de chacun.

N’est-il pas temps de bien clarifier ces termes de violence conjugale et de violence faite à l’égard des femmes. Quelle définition du terme féminicide adopter et pour quel objectif ?

La violence conjugale, aussi appelée violence domestique, désigne l’ensemble des violences exercées au sein d’une relation intime actuelle ou passée. Elle peut être physique, psychologique, sexuelle ou économique. Cette forme de violence peut toucher aussi bien les femmes que les hommes. L’objectif de ce concept est d’englober toutes les situations d’abus dans le couple afin d’assurer protection, accompagnement et accès à la justice pour l’ensemble des victimes.

La violence faite à l’encontre des femmes, quant à elle, renvoie à une réalité plus large et structurelle. Selon la Convention d’Istanbul ou la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, il s’agit de toute violence dirigée contre une femme parce qu’elle est une femme, ou qui affecte les femmes de manière disproportionnée.

Cette notion met en lumière le lien entre violence et inégalités de pouvoir fondées sur le genre. Elle permet de comprendre que ces violences ne sont pas des faits isolés, mais le produit de normes sociales, culturelles et parfois institutionnelles qui tolèrent ou banalisent la domination masculine. Comme le souligne l’ONU : « La violence fondée sur le genre est à la fois une cause et une conséquence des inégalités entre les femmes et les hommes. »

Le terme féminicide va encore plus loin dans cette lecture. Il désigne le meurtre d’une femme ou d’une fille parce qu’elle est une femme. Il ne s’agit donc pas simplement d’un homicide, mais d’un crime inscrit dans un continuum de violences sexistes. Le féminicide survient souvent après des violences conjugales répétées, ignorées ou minimisées.

L’introduction et l’usage de ce terme ont un objectif précis : nommer la réalité pour mieux la combattre. Comme l’expliquent de nombreuses instances internationales, qualifier ces meurtres de féminicides permet de sortir du registre du fait divers et de reconnaître leur caractère systémique.

À Maurice, nous relevons depuis quelque temps un changement important dans la manière de parler des violences au sein du couple. Nous ne nous limitons plus uniquement au terme de violence domestique : de plus en plus, nous parlons aussi de féminicide, y compris dans certains jugements rendus par les cours de justice. Cela montre une prise de conscience que certaines femmes sont tuées non pas par hasard, mais dans un contexte de violences répétées et de domination.

Pendant longtemps, ces drames ont été présentés comme des conflits privés ou des accidents tragiques. Aujourd’hui, la justice commence à reconnaître que ces meurtres sont souvent l’aboutissement d’une violence installée depuis longtemps, parfois connue, mais insuffisamment prise en charge. Les jugements qui évoquent le féminicide servent d’alerte : ils rappellent que lorsque la violence conjugale est banalisée ou ignorée, elle peut conduire à l’irréparable.

Ce changement de langage est important, car nommer le féminicide permet de mieux comprendre le problème et d’agir plus tôt. Ce ne sont pas de simples statistiques, mais des vies humaines. Reconnaître le féminicide à Maurice, c’est faire un pas vers une justice plus juste, une meilleure protection des victimes et une société qui refuse la violence sous toutes ses formes.

Comme présidente de l’ONG Raise Brave Girls, vous êtes en faveur de l’introduction d’une loi sur les lanceurs d’alerte (whistleblowers), estimant qu’un tel acte légal encouragerait les témoins à dénoncer les actes de violence sans crainte de représailles. Quelle serait, selon vous, l’approche la mieux indiquée pour la participation de tout un chacun ?

En tant que présidente de l’ONG Raise Brave Girls, je suis fermement en faveur de l’introduction d’une loi sur les lanceurs d’alerte. Il n’est plus acceptable qu’après chaque cas de violence domestique ou de féminicide, le même refrain revienne : « 0n savait que la défunte était une victime. » Si des personnes savaient, alors il fallait pouvoir dénoncer mais dénoncer en toute sécurité. La peur des représailles, des conflits familiaux ou du regard social empêche trop souvent les voisins, proches ou collègues de signaler des situations dangereuses.

Une loi protégeant les Whistleblowers permettrait à chacun de jouer un rôle actif sans crainte, en garantissant l’anonymat et une protection légale claire. Cela encouragerait les signalements précoces et donnerait aux forces de l’ordre la possibilité de vérifier, d’intervenir et de prévenir avant qu’il ne soit trop tard. Une telle approche renforcerait aussi le travail de la police.

À quoi sert les Protection Orders s’ils ne protègent pas la femme et, pire, pourquoi ce sont toujours les victimes qui doivent se réfugier dans des Shelters et non les agresseurs. N’est-il pas temps de revoir ce système qui ne joue pas en faveur des victimes ?

Les Protection Orders sont devenus insuffisants, voire dépassés, parce qu’ils sont trop souvent ignorés ou violés sans conséquences immédiates. Or, un Protection Order qui n’est pas respecté n’est pas une mesure de protection, mais une illusion de sécurité. C’est précisément pour cette raison que, depuis des années, nous militons pour l’introduction du bracelet électronique et de mesures de géolocalisation, à utiliser en complément des Protection Orders.

Associer un Protection Order à un bracelet électronique permettrait de surveiller les déplacements de l’agresseur et d’alerter immédiatement les autorités en cas de violation des distances imposées. Ce type de dispositif renverse enfin la logique actuelle : ce n’est plus la victime qui doit se cacher, mais l’agresseur qui est contrôlé. Cela offrirait une protection réelle, continue et préventive, plutôt qu’une protection purement administrative. Il est temps de revoir en profondeur ce système.

Protéger les victimes ne doit pas signifier les déraciner, les isoler ou les punir indirectement. Une réforme sérieuse des Protection Orders, intégrant des outils technologiques et des mécanismes de suivi renforcés, est aujourd’hui indispensable si nous voulons réellement prévenir les récidives et sauver des vies.

L’application Espoir, service 24/7 gratuit mis en place pour les victimes, est-elle toujours un moyen fiable de les protéger ?
Oui, l’application Espoir a clairement fait ses preuves. C’est un service gratuit, disponible 24h/24 et 7 jours sur 7, qui a permis à de nombreuses victimes d’obtenir une aide rapide. Le temps de réponse de la police est impressionnant et démontre que, lorsqu’il existe un outil efficace, les autorités peuvent intervenir rapidement pour protéger les personnes en danger.

Cependant, aujourd’hui, il est nécessaire d’aller plus loin. L’application doit évoluer pour mieux répondre aux réalités actuelles. Elle pourrait, par exemple, intégrer des fonctionnalités liées au harcèlement de rue ou au harcèlement dans les transports publics, notamment dans les bus, qui sont encore trop peu signalés malgré leur fréquence. Il serait également essentiel d’améliorer le système afin de permettre l’envoi de messages, de photos ou de vidéos directement aux autorités en cas de danger.

Cela offrirait non seulement une aide immédiate, mais permettrait aussi de disposer de preuves tangibles pour faciliter les poursuites judiciaires. Renforcer l’application Espoir, c’est renforcer la protection des victimes et prévenir la violence avant qu’elle ne s’aggrave.

La prévention ne doit-elle pas commencer par l’éducation des garçons en vue de leur offrir des repères positifs pour construire des relations saines ?
C’est un fait. La prévention doit absolument commencer par l’éducation des garçons. Il est essentiel de leur offrir, dès le plus jeune âge, des repères positifs pour construire des relations saines, basées sur le respect, l’égalité et la gestion non violente des émotions. Prévenir la violence, ce n’est pas seulement protéger les victimes, c’est aussi agir en amont pour éviter que des comportements violents ne se construisent.

Aujourd’hui, il est nécessaire de changer d’approche et de se concentrer davantage sur des micro-campagnes de sensibilisation. Cela signifie d’aller vers les gens, travailler avec de petits groupes, quartier par quartier, communauté par communauté, en s’adaptant aux réalités de chaque segment de la population. Une approche de proximité permet un dialogue plus sincère et un impact plus durable.

Ces campagnes doivent être inclusives et concerner tous les genres et tous les âges. Les garçons, les filles, les hommes et les femmes ont tous un rôle à jouer dans la prévention de la violence. C’est en travaillant ensemble, de manière ciblée et continue, que nous pourrons progressivement changer les mentalités et construire une société plus sûre et plus respectueuse pour tous.

Vous évoquiez à un certain moment que l’introduction des Body Cameras pour les policiers est une mesure nécessaire. Pensez-vous que cette mesure pourrait renforcer la lutte contre les violences conjugales en améliorant la sécurité, la transparence et la responsabilité des interventions policières ?
L’annonce de l’utilisation des Body Cameras lors des interventions est une avancée importante, car elle apporte plus de transparence, protège à la fois les victimes et les officiers, et permet un meilleur suivi des situations à risque. Combinée à une loi sur les lanceurs d’alerte, cette mesure renforcerait la confiance du public et favoriserait une participation collective contre la violence. Mettre fin à la violence domestique et aux féminicides ne peut pas reposer uniquement sur les victimes. C’est une responsabilité collective. Donner aux citoyens les moyens légaux et sécurisés de dénoncer, c’est sauver des vies.

N’est-il pas temps de rappeler autour d’une campagne forte que c’est une femme qui donne la vie. Peut-être que cette image de femme et de mère aurait une portée plus symbolique et qu’il y aurait moins de violence à l’égard de la femme. Qu’en pensez-vous ?
Je suis entièrement d’accord, il est essentiel de recentrer l’attention sur une image positive des femmes, pas seulement en tant que victimes. La femme n’est pas uniquement celle qui subit la violence, elle est aussi celle qui donne la vie, qui construit, qui participe activement à la société. Mettre en avant cette dimension symbolique et valorisante peut avoir un impact puissant sur les mentalités et contribuer à réduire la violence à leur égard.

Il est important que les campagnes de sensibilisation promouvant les femmes soient centrées sur la positivité, le respect et l’égalité, et non sur la peur ou la violence. Des images et des messages constructifs permettent d’éduquer, d’inspirer et de renforcer la confiance des femmes, tout en rappelant à la société que la dignité et la valeur des femmes doivent être reconnues et protégées.

En résumé, pour changer durablement les comportements, il faut valoriser les femmes dans toutes leurs dimensions, encourager la bienveillance et dénoncer la violence, mais toujours à travers des campagnes respectueuses et positives.

Pour conclure, quels sont les projets de l’ONG Raise Brave Girls pour 2026 ?
Pour 2026, l’ONG Raise Brave Girls poursuit son combat pour l’égalité et le bien-être des femmes à Maurice. Nous continuerons à défendre le congé menstruel, un droit fondamental pour la santé et la dignité des femmes au travail. Nous mettrons également l’accent sur le congé de ménopause, un sujet encore trop tabou dans le pays, afin de sensibiliser et de promouvoir des politiques inclusives qui prennent en compte toutes les étapes de la vie des femmes.

Parallèlement, nous organiserons des ateliers gratuits de leadership pour les jeunes filles et les femmes, afin de renforcer leur confiance, leurs compétences et leur capacité à s’affirmer dans tous les domaines, qu’il s’agisse de la vie professionnelle, sociale ou politique. Ces initiatives visent à construire une société plus juste, où les femmes sont respectées, protégées et encouragées à participer pleinement à la vie collective.

« À Maurice, on observe depuis quelque temps un changement important dans la manière de parler des violences au sein du couple. Nous ne nous limitons plus uniquement au terme de violence domestique : de plus en plus, on parle aussi de féminicide, y compris dans certains jugements rendus par les cours de justice »

« Les victimes ne sont pas des chiffres dans des rapports statistiques. Ce sont des femmes et des hommes en chair et en os, des mères, des pères, des enfants, des sœurs et des frères »

« La femme n’est pas uniquement celle qui subit la violence, elle est aussi celle qui donne la vie, qui construit, qui participe activement à la société »

 

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