Quand certains ‘déraillent’ !

Barkly, Palmerston et Victoria, noms de stations de métro

Octroyer un nom à une rue, une localité, un monument, entre autres, n’est guère un exercice banal et requiert une grande intelligence des réalités socio-economique, politique mais surtout culturelle et historique. Jusqu’à tout récemment les noms de  ces trois personnalités britanniques ne  faisaient nullement partie du quotidien mauricien mais avec l’introduction du tramway (métro), ces noms sont prononcés et honorés quotidiennement une bonne centaine de fois par bande-annonce sur le trajet Curepipe/Port-Louis/Curepipe. Ces personnalités finiront, à ce rythme, à se frayer une place de choix, telle une locomotive, dans les cœurs des voyageurs cependant que l’île Maurice souveraine et républicaine a tout à gagner à les ranger à leur juste place. Une de ces personnalités constitue, par ailleurs, un affront à la mémoire collective des ancêtres de la plupart des Mauriciens.

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Le tramway, une belle réalisation, a propulsé l’île Maurice dans la modernité, et on avait une occasion en or d’honorer des personnalités qui ont œuvré pour l’avancement de la nation. L’argument selon lequel le réseau passe par ces endroits ne tient pas la route puisque ce sont les régions de Maingard, Beau-Bassin et Closel qui sont plutôt concernées et même si c’était vrai, l’éthique culturelle de la République n’aurait pas dû tolérer une telle prise de position. L’île Maurice post-coloniale et républicaine a le devoir d’honorer seulement les personnalités du passé, quelles que soient leurs nationalités ou origines, pour leurs contributions exceptionnelles à la nation et non pas de céder honteusement au lobby néo-colonialiste britannique. Voyons donc les profils de ces trois personnalités, celui du gouverneur Barkly en particulier.

Sir Henry Barkly GCMG, KCB, FRS, FRGS (1815-1898)

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L’île Maurice coloniale a été dirigée de 1810 à 1968 par 29 gouverneurs  britanniques. Sir Henry Barkly a été notre 10ème gouverneur et il a présidé à la destinée de cette petite colonie pendant 7 ans, du 21 août 1863 au 3 juin 1870. Sa mémoire a été honorée au travers de la Barkly Asylum de Beau-Bassin, le Barkly Experimental Station, l’îlot de sable Barkly formé en 1868 suite à un cyclone et le Barkly Wharf au Caudan Waterfront.

Il est né en 1815 en Écosse au sein d’une famille prospère. Suite au décès de son père qui gérait un domaine aux Antilles en 1836, il prit la direction de la compagnie jusqu’à 1842 pour se tourner ensuite vers la politique. En 1845, il est élu membre du Parlement de Westminster pour le comté de Leominster pour le parti Tory de Robert Peel. Il fut par la suite battu aux élections par le parti Libéral qui malgré tout lui proposa le poste de gouverneur de la Guyane Britannique, vu son expérience des Antilles. Il accepta et fut successivement gouverneur de la Guyane Britannique (1849-1853), Jamaïque (1853-1856), Victoria Australie (1856-1863), Maurice (1863-1870), Cape Colony (1871-1877).

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Il portait un vif intérêt pour les sciences et les statistiques et pendant son mandat à Maurice il se passionna pour la flore et la faune de l’île Ronde et en fit publier un ouvrage. Il fut reconnu comme un patron des arts et des sciences et siégeait sur les comités de la prestigieuse Royal Art Society bien que sa participation fût assez effacée.

Cette brillante carrière repose toutefois sur des fondements assez chancelants puisqu’elle fut rendue possible que par l’exploitation et la maltraitance de milliers d’esclaves d’origine africaine. La base de données de la “Legacy of British slave ownership” démontre que la somme colossale pour l’époque de £ 134000 fut déboursée à la société Davidson & Barkly  pour l’émancipation de quelque 4400 esclaves en 1834. Il va à titre personnel bénéficier de plus de £ 3000 pour la libération de 142 esclaves sur sa propriété de Mount Parnassus Estate à l’île de Grenade et de presque £2000 pour la libération de 148 esclaves sur sa propriété de Mount St.Georges Estate à Tobago en 1836. Après l’abolition de l’esclavage, il va continuer à tirer bénéfice de ses plantations jusqu’en 1843 pour se lancer ensuite dans l’arène politique.

Le Bourreau des Girmityas

Son mandat à Maurice va débuter sous de mauvais augures avec une terrible épidémie de malaria qui va décimer la population par quelque 20% et créer un manque aigu de laboureurs agricoles — ce qui va plonger l’industrie sucrière dans une mauvaise passe. Malgré l’arrivée d’un nombre important de nouveaux laboureurs, les experts d’alors estimaient que l’industrie sucrière était déficitaire de quelque 7000 à  8000 laboureurs et que l’on devait remédier à cela pour être de nouveau rentable. Où les trouver ? La majorité des engagés indiens qui avaient déjà complété leurs temps de service et qui avaient opté pour ne pas retourner en Inde étaient peu enclins à s’engager de nouveau et avaient préféré aller vivre dans de petits villages sur les terres de l’État hors des limites des plantations. Ils échappaient ainsi au contrôle des planteurs et de l’État. Ils devenaient libres de leurs destinées avec le choix d’accepter de petits boulots ou de travailler à leur rythme. Cela équivaudrait pour les administrateurs et les planteurs à de la paresse et de l’oisiveté. Il fallait donc faire revenir sous la férule des autorités ces milliers d’engagés qui avaient abandonné les plantations une fois leurs contrats terminés.

On a échafaudé alors une batterie de mesures  coercitives sous l’Ordonnance no.31 de 1867 pour obliger les anciens engagés à signer un nouveau contrat pour une durée de cinq ans – un nouveau  « girmit » (déformation  du mot « agreement »). L’engagé devait toujours porter sur lui son ticket avec photo et être en possession d’un pass délivré par la Police pour être en mesure de passer d’un district à un autre. Comme les délimitations étaient inexistantes, il était dans tous les cas coupable et devait choisir entre la torture et le réengagement pour une nouvelle période de cinq ans aux mêmes conditions d’emploi. Les « Old Immigrants » récalcitrants furent arrêtés sous une charge de vagabondage et envoyés au « Vagrant Depot » où ils furent torturés jusqu’à ce qu’ils finissent par signer un nouveau contrat. Des battues connues comme « la chasse aux Vagabonds » et qui rappellent étrangement « la chasse aux Marrons » à l’époque de l’esclavage furent organisées par la Police et tous les « Old Immigrants » capturés furent envoyés au « Vagrant Depot » pour ne sortir qu’après avoir signé un nouveau contrat. Pour la seule année de 1870 presque 20000 « Old Immigrants » avaient su cette humiliation.

Tout cela a été fait dans le plus grand cynisme qui caractérise les relations dans le passé entre maître et esclave ainsi qu’entre planteur et engagé. Les mesures que nous considérons vexatoires aujourd’hui étaient prises dans l’intérêt même… des esclaves et des engagés selon les maîtres /planteurs. L’esclave devait être « bon enfant » d’après le Code Noir tout comme l’engagé qui devait être reconnaissant pour jouir de meilleures conditions de vie ici que dans l’Inde. Dans sa présentation de l’Ordonnance no.31 de 1867 au Conseil Législatif, Barkly déclarait que ces mesures visaient à « instaurer une nouvelle ère d’amélioration dans les relations sociales ». Il est difficile de comprendre  comment l’introduction du Ticket avec photo et du Pass System et la restriction de la mobilité des travailleurs engagés pouvaient assainir la situation si ce n’est que de la pure démagogie ! Une voix pourtant osa s’élever en protestation, celle de l’Auditeur Général, W.R.Kerr, qui dénonça l’arbitraire de cette loi. Il exprima la crainte que « cette ordonnance affectera négativement toute la population indienne », ce qui renforcer sa conviction « qu’il existe dans ce pays une perception d’hostilité généralisée contre les Indiens qui sont plus ou moins volés par tout un chacun ».

Toutes les forces colonialistes vont s’acharner contre les Old Immigrants, et le Gouverneur Barkly doit en assumer la pleine responsabilité. Il donna carte blanche à la force policière sous la férule de l’inspecteur Général O’Brien d’opérer impunément. L’ampleur de la répression fut telle qu’elle suscita l’intervention du Gouvernement indien. De Plevitz se mit de la partie. Barkly fut transféré à Cape Town. Une Commission d’enquête sur la Police fut instituée et les « Vagrant Hunts » cessèrent sous le mandat de Hamilton Gordon. Le Gouverneur Arthur Purves Phayre démantela l’ignoble Ordonnance 31 de 1867 de Sir Henry Barkly par une nouvelle loi en 1878.

Palmerston KG, GCB, PC, FRS

Henry John Temple, 3ème Vicomte Lord Palmerston, Premier ministre britannique de 1855 à 1858 et de 1859 à 1865, et ministre des Affaires étrangères en plusieurs occasions, n’a rien à voir avec l’île Maurice et ne fait pas partie de notre histoire. Il est surtout connu pour son attachement farouche à la politique de “Balance of Power” (Équilibre des Forces) au plan international, ce qui va amener le Royaume-Uni à monter une coalition avec la France, l’Allemagne et l’empire Ottoman pour contrer les visées expansionnistes russes vers la Mer Noire, ce qui a donné lieu à la Guerre de Crimée de 1854 à 1856. Des avancées techniques dans le domaine des télécommunications, surtout concernant l’acheminement des télégrammes, firent que l’île  Maurice — qui se passionnait pour cette guerre – pouvait suivre presque instantanément les dernières nouvelles de cette guerre. Les batailles d’Alma, Inkerman, Sébastopol, Balaclava etc. devenaient des mots courants tout comme ceux des dirigeants comme le très populaire « Pam »  – Palmerston. Ces noms furent donnés à des rues et des localités.

Par contre, d’autres Britanniques – comme les gouverneurs Hamilton Gordon, Sir Arthur Purvus Phayre et le Trésorier W.R. Kerr – ayant oeuvré pour améliorer le sort des plus démunis de la société mauricienne et qui ont dû faire face à l’hostilité des puissants du jour, attendent d’être réhabilités et honorés.

La Reine Victoria

Quant à la Reine Victoria, elle a été notre souveraine de 1856 à 1901. Pendant cette longue période de colonialisme, elle s’est rendue extrêmement populaire auprès de toutes les couches de la population mauricienne, surtout après les multiples attentats contre sa personne. Elle a été aimée, respectée et honorée comme il se doit, mais continuer de l’honorer un demi-siècle après notre libération du joug colonial relève d’un anachronisme historique déplorable. Pire encore, elle ne savait même pas de son vivant où se situe l’île Maurice. Elle croyait que notre île était une de ces îles éparses perdues au milieu des Caraïbes !

Il est dommage que le financement indien pour le tramway ait servi à redorer le blason d’un gouverneur au passé esclavagiste qui est à la base du règne de terreur contre ses concitoyens !!

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