Selon l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), le français est la seconde langue la plus apprise dans le monde. Le 20 mars dernier, nous avons célébré la Journée internationale de la francophonie. On a beau chérir sa langue maternelle, on ne peut nier que la langue de Molière, qui fait partie de notre histoire, en fait rêver plus d’un. À Maurice, nous sommes fortunés ; nos enfants ont la possibilité de l’apprendre gratuitement dès le cycle primaire.
Les amoureux du français à travers le monde cherchent à maîtriser la belle dame capricieuse, sa grammaire, sa syntaxe, ses règles et ses exceptions, à acquérir son élégance par une diction parfaite pour s’exprimer avec panache – on se rappelle l’exercice avec le crayon dans la bouche ou encore les concours d’élocution –, à citer ses grands auteurs français pour rendre hommage à leurs brillants esprits.
Il fut un temps où chaque année, petits et grands attendaient avec impatience la grande dictée de Bernard Pivot. Même si nous n’étions pas des champions, on se mesurait aux autres; c’était un défi excitant. Même engouement en France où toutes les classes sociales se retrouvaient autour d’un texte exposant la beauté de la langue et de ses complexités. Puis venait le moment de la révélation. Nous étions là, impatients, un délicieux trac qui nous taquinait, alors que nous revoyions chaque mot ensemble et que nous nous délections des pièges tendus par la langue, ravis d’avoir appris une nouvelle règle ou un beau mot, tel quintessence ou amphigourique, jaugeant son niveau, se promettant de faire mieux l’année suivante. Y a-t-il le même enthousiasme de la part des plus jeunes pour ces concours d’orthographe?
Dans son essai, Notre Langue Française, Jean-Michel Delacomptée fait une comparaison entre la réédition de la série du Club des Cinq d’Enid Blyton de 2006 et celle de 1955.
Edition 1955: “Soudain, la mer apparut à un détour de chemin, saluée par des exclamations enthousiastes de Claude et d’Annie. La baie de Kernach s’étendait au loin comme une grande nappe gris argent posée au bord du ciel. À peu de distance de la côte, on apercevait un îlot minuscule, couronné d’une vieille tour.” Edition 2006: “Soudain, au détour du chemin, la mer apparaît. La baie de Kernach, avec ses couleurs d’hiver, semble absorbée par le ciel. Tout près, on aperçoit une petite île surmontée d’une vieille tour.”
Voyez-vous, chers amis, la différence dans la description? Comme le souligne Delacomptée “L’état de notre langue se dégrade encore – c’est même plus grave – avec l’appauvrissement concerté, voulu, du vocabulaire et de la syntaxe des romans pour la jeunesse. (…) réduction du vocabulaire au minimum; passage systématique du passé au présent; remplacement automatique du nous par on; descriptions raccourcies ou carrément évincées: absences d’inversion du sujet dans les interrogations.”
Pour le lien que nous entretenons avec cette chère langue depuis des siècles, nous ne pouvons considérer le français comme une langue étrangère. Est-ce qu’il ne faudrait pas redonner à la langue son prestige d’antan alors que nous assistons, désemparés, à un nivellement par le bas ? Pour ne pas être taxés de passéistes ou grammairiens hostiles, devrons-nous accepter cette réduction du vocabulaire, la disparition de mots et règles de grammaire ou l’essor incontrôlé du langage inclusif ?
Christophe Clavé met en exergue : “La disparition progressive des temps (subjonctif, passé simple, imparfait, formes composées du futur, participe passé…) donne lieu à une pensée au présent, limitée à l’instant, incapable de projections dans le temps.
La généralisation du tutoiement, la disparition des majuscules et de la ponctuation sont autant de coups mortels portés à la subtilité de l’expression de notre belle langue française(…) Moins de mots et moins de verbes conjugués, c’est moins de capacités à exprimer les émotions et moins de possibilité d’élaborer une pensée.
Des études ont montré qu’une partie de la violence dans la sphère publique et privée provient directement de l’incapacité à mettre des mots sur les émotions.
Sans mot pour construire un raisonnement, la pensée complexe chère à Edgar Morin est entravée, rendue impossible.”
Les passionnés des mots y verront aussi la disparition de la poésie dans les livres pour la jeunesse. Le drame est que ce qui se passe, concerne bien plus que le français, il s’agit du sort d’une langue. Je me permets de citer Michel Ducasse, poète mauricien qui mentionne Brel comme celui qui lui a ouvert la voie à la poésie. L’an dernier au Caudan Arts Center, Lisa Ducasse nous offrait pour la première fois une époustouflante reprise de La Chanson des Vieux Amants en kreol morisien traduite par Michel Ducasse: la magie des mots capable de transcender les frontières, les langues, le temps, de donner naissance.
Revenons à l’appauvrissement de la langue, plus particulièrement dans nos classes de français. Pourquoi se lamenter? En premier lieu, le français est bien plus qu’une matière; c’est durant ces classes que se développent, le plus, certaines compétences transversales par exemple, on y exerce la pensée critique ou créatrice. Deuxièmement, nous sommes les premiers témoins attristés de la dégradation du niveau de langue, accompagnée d’une baisse d’intérêt pour la lecture (voire une lecture de qualité) et par conséquent pour l’écriture. Et qui dit lecture dit aussi connaissance générale et culture.
Quand nous voyons le seuil des notes pour un Credit aux examens du School Certificate, nous réalisons que pour certaines matières, on descend jusqu’à 22 points sur 100! On se souvient de l’annonce en 2022, concernant le français et les mathématiques aux épreuves du NCE: “il a été décidé que ceux qui obtiendront un minimum de six Passes au NCE seront promus, même s’ils ont échoué en français et mathématiques… Bien sûr, cela n’avait pas plu aux enseignants de français”. En quoi cela est-il motivant ?
Cependant, ne sous-estimons pas l’enseignant de français, plus scientifique que poète; on jongle avec les trois groupes de verbes, des formules pour l’accord du participe passé, des éléments de différentes natures (leur adjectif possessif ou leur pronom possessif?) et des éléments à ne pas mélanger (sous, poux), les fonctions de mots, les verbes transitifs ou intransitifs, les figures de style, la voix active ou passive, réduire les anglicismes, enrichir le lexique, différencier entre les compléments, diviser la phrase en propositions, les différents modes de conjugaison, la concordance des temps, la valeur des temps. Ah ! la valeur des temps, pour mieux cerner les intentions de l’auteur, et par la même occasion réussir en traduction. Quel gâchis de passer à côté de ces subtilités! “L’imparfait est le temps de la durée qui s’étire, l’imparfait, c’est du temps qui prend son temps”, La Grammaire est une chanson douce, Erik Orsenna.
Comment diantre assurer la relève de nos écrivains francophones mauriciens?
Conquérir la langue requiert l’ardent désir de percer ses mystères, qui ne sont pas hermétiques, d’aller à la quête en déjouant les pièges, à l’aide de nos boucliers: manuels de grammaire, Bescherelle. Avec le concours de plusieurs institutions locales et françaises (l’IFM par exemple), les enseignants peuvent se former à de nouvelles méthodes pédagogiques, comme l’apprentissage par le jeu ou encore exploiter les ressources numériques en classe. Des méthodes modernes, ludiques, qui invitent à développer toutes les compétences langagières avec des activités en contexte, car selon le Cadre européen commun de référence pour les langues (CECRL): “communiquer c’est utiliser un code linguistique (compétence linguistique) rapporté à une action (compétence pragmatique) dans un contexte socioculturel et linguistique donné (compétence socio-linguistique)”. A quand des épreuves orales au collège, bénéfiques pour l’apprentissage, permettant d’améliorer la production orale. Ainsi, les apprenants pourront faire l’expérience de compétences sociolinguistiques et pragmatiques, qui leur seront utiles. Il faut s’y mettre dès le primaire avec entre autres la méthode syllabique, amour de la lecture, identification de difficultés d’apprentissage (quasiment ignorées dans nos écoles mauriciennes); dyslexie, dysorthographie, dysphasie. Quel dommage qu’on qualifie les enfants de “bêtes”ou “pas doués” alors qu’il existe des moyens de les aider.
Donc sans être élitiste, il nous faut promouvoir l’apprentissage passionné de la langue, pour former des élèves réellement motivés, intéressés, “habiles” dans nos classes de français en fin de cycle (grade 12, 13). Le français ne devrait pas être perçu comme une matière bouche-trou. Certains se souviendront des 6 textes de littérature au programme pour French Main dans les années 90, aujourd’hui il en reste trois. Et pourtant parfois on trouve laborieux d’étudier ces 3 textes. Auparavant les élèves raffolaient des références intertextuelles, et se mettaient à lire d’autres textes de l’auteur au programme par curiosité ou suite à une affinité développée avec l’auteur. 
À Maurice, le français fait partie de notre histoire, qu’on le veuille ou non. Elle a été, est et sera toujours présente, comme matière dans nos écoles, dès la maternelle. La presse écrite mauricienne (version papier et numérique) est majoritairement en français et nous lisons essentiellement des journaux internationaux en français ou traduits en français. Donc confrontés à tant d’informations sur les réseaux, la maîtrise de la langue nous permettra de développer notre propre pensée critique et faire preuve de discernement. Combien sont-ils à lire une partie d’un article ou pire le titre uniquement, pour dégainer plus vite que Lucky Luke dans la barre des commentaires, alors qu’ils sont passés à côté du message ? Combien sont victimes de ce qu’on appelle l’infobésité, ceux qui ne parviennent pas à identifier l’information de mauvaise qualité ? L’apprentissage de la langue et de toutes ses aspérités nous aiderait à analyser, comprendre, et à mieux nous nourrir de mots.
« Plus le langage est pauvre, moins la pensée existe » (Christophe Clavé)
MELANIE THEODORE
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