Projeté aux Affaires étrangères dans un contexte géopolitique complexe, Ritesh Ramful, évoque dans l’interview accordée à Le Mauricien cette semaine la diplomatie de la vigilance. Il dresse le bilan d’une première année marquée par des choix stratégiques déterminants. Entre les pressions autour du dossier sensible des Chagos, la renégociation des accords commerciaux et le positionnement de Maurice face aux rivalités entre grandes puissances, le ministre met surtout l’accent sur la relance d’une diplomatie économique tournée vers l’Afrique et les petits États insulaires entre autres. Objectif affiché : repositionner Maurice comme une plateforme crédible entre l’Afrique et ses partenaires internationaux, tout en défendant une ligne de neutralité, de prudence et de primauté de l’intérêt national.
M.le Ministre, vous avez été projeté, pratiquement au pied levé, aux Affaires étrangères. Ce n’était pas nécessairement votre champ d’action initial. Comment avez-vous vécu cette première année d’expérience à la tête de la diplomatie mauricienne ?
Je dois dire que ce n’était pas une année facile. Et surtout, l’année écoulée a été marquée par un contexte international extrêmement tendu. Nous avons assisté à une fragmentation du multilatéralisme, avec des superpuissances comme les États-Unis et la Chine engagées dans une compétition stratégique ouverte.
Nous avons vu, par exemple, comment les Américains ont utilisé les tarifs douaniers comme un véritable outil de guerre économique. Personne n’a été épargné, y compris Maurice. N’oubliez pas qu’au départ, un tarif de 40 % avait été imposé sur nos exportations vers les États-Unis, avant d’être ramené à 15 %. Cela a évidemment eu un impact direct sur nos produits exportés sur le marché américain, notamment dans le secteur du textile.
Au-delà des tensions commerciales, le contexte géopolitique a aussi été marqué par des conflits armés majeurs. Quel a été leur impact sur Maurice ?
Il y a bien sûr la guerre entre la Russie et l’Ukraine, qui perdure. Elle a eu des conséquences importantes sur le coût de l’énergie, sur les denrées alimentaires et, par ricochet, sur l’inflation mondiale. Beaucoup de pays ont subi cette hausse de l’inflation, et Maurice n’y a pas échappé.
Dans le même temps, nous avons vécu le conflit entre Israéliens et Palestiniens à Gaza. Maurice a toujours été aux côtés du peuple palestinien sur le plan de la politique internationale. Heureusement, malgré les pertes humaines, un plan de paix a pu émerger. Mais dans un climat géopolitique aussi volatil, cela a représenté un véritable défi pour un petit État comme Maurice — et, personnellement, pour moi — que de naviguer avec prudence.
Cette prudence a-t-elle été dictée par le dossier sensible des Chagos ?
Absolument. Nous avons dû être extrêmement vigilants, notamment dans le cadre des négociations sur le traité relatif aux Chagos avec le Royaume-Uni. Ce n’était pas facile. Il fallait parfois peser chaque mot.
N’oubliez pas la campagne menée par une partie de la droite britannique — campagne qui continue d’ailleurs — visant à mettre en cause notre prétendue proximité avec la Chine, avec l’Iran, et d’autres partenaires, dans le but clair de saboter l’accord sur les Chagos. Malgré cela, grâce à notre politique de neutralité, nous avons pu avancer. Nous espérons aujourd’hui que le deal sur les Chagos sera ratifié.
Où en est précisément ce processus de ratification au Royaume-Uni ?
Le projet de loi a été débattu à la Chambre des Lords lundi. Quatre amendements, proposés par les Libéraux-démocrates et les Conservateurs, ont été adoptés. Heureusement, il ne s’agit pas d’amendements majeurs. Le texte va maintenant être transmis à la Chambre des Communes, et nous suivons la situation de très près.
Nous restons optimistes et espérons pouvoir, très prochainement, tourner définitivement cette page.
Au-delà des défis, quels acquis retenez-vous de l’année écoulée pour la diplomatie mauricienne ?
Je dirais que la politique étrangère mauricienne a gagné en visibilité et en crédibilité. Cela s’est traduit par la visite de deux grands chefs d’État, notamment le Premier ministre de la République indienne, Narendra Modi et le président de la République française Emmanuel Macron.
Il y a également eu plusieurs déplacements du Premier ministre à l’étranger, à l’invitation de ses homologues : aux Seychelles à l’occasion des célébrations de l’indépendance, en Inde, à Madagascar, au Japon, en France, sans oublier sa participation au sommet de la SADC à Madagascar et aux réunions de l’Union africaine à Addis-Abeba.
Ces visites ont produit des retombées concrètes pour le pays.
Pouvez-vous nous donner des exemples précis de ces retombées ?
Bien sûr. Prenons le cas de la SADC. Maurice devait près de 15 millions de dollars au titre de sa contribution. En raison du non-paiement par l’ancien gouvernement, nous avions même été suspendus.
Grâce à l’intervention du Premier ministre, cette contribution a été ramenée à 7 millions de dollars, ce qui a permis de régulariser la situation.
Concernant nos relations avec le Japon, nous avons ouvert une ambassade. La cérémonie d’ouverture s’est déroulée en présence du Premier ministre, Navin Ramgoolam. Il y a aussi le projet du remorqueur d’un montant de Rs 300 millions. Plus récemment, le gouvernement japonais nous a adressé une note verbale faisant suite à la demande du Premier ministre de négocier un Investment Promotion and Protection Agreement (IPPA), essentiel pour attirer les investisseurs japonais et leur offrir un cadre de confiance.
Et du côté de l’Inde ?
Les résultats sont significatifs. Lors de sa visite dans la Grande Péninsule, Navin Ramgoolam a obtenu une aide budgétaire de 25 millions de dollars, soit environ Rs 1,15 milliard, en allocation budgétaire ; de 215 millions de dollars, soit près de Rs 9,8 milliards, sous forme de dons ; et de quelque 440 millions de dollars, soit plus de Rs 20 milliards de roupies, en ligne de crédit.
Je ne pense pas qu’un Premier ministre, dans le passé, ait réussi à mobiliser autant de ressources pour le pays en une seule visite.
Maurice a également enregistré des succès sur le plan multilatéral.
Effectivement. Maurice a été choisie pour accueillir le siège de la première agence africaine de notation de crédit, l’African Credit Rating Agency, dans le cadre du mécanisme africain d’évaluation par les pairs (APRM). Cela renforce considérablement la crédibilité de notre juridiction.
Par ailleurs, nous avons été élus au Conseil des droits de l’homme des Nations unies avec 181 voix sur 187. C’est un signal fort de la confiance de la communauté internationale envers Maurice.
L’année 2026 s’ouvre toutefois dans un contexte mondial toujours incertain…
Malheureusement, oui. Nous commençons l’année avec de nouvelles tensions, notamment autour de la situation au Venezuela. Sans entrer dans les détails, il est clair que le contrôle des réserves pétrolières mondiales est redevenu un enjeu central, dans un contexte de rivalité entre les États-Unis et les BRICS, notamment autour de la dédollarisation des échanges. Il ne faut pas oublier que la vente des produits pétroliers se fait en dollar.
Alors que le BRICS prône la dédollarisation du commerce mondial, pour un pays vulnérable comme Maurice la prudence reste de mise. Certains estiment que nous devrions nous exprimer davantage sur les affaires internationales. Mais Maurice a toujours adopté une approche mesurée, fondée sur la neutralité, afin de préserver des relations équilibrées avec l’Ouest comme avec l’Est. J’ai évoqué la question avec l’ambassadeur Henry Jardine, d’ailleurs. Il était venu me rendre une visite d’adieu, son mandat étant terminé. Il m’a donné les raisons concernant l’intervention américaine au Venezuela et m’a expliqué qu’il y a des charges qui ont été retenues contre le président vénézuélien. Et on attend, on suit la situation de près. Pour nous, ce qui était important, c’est que la transition se passe vite et que le peuple vénézuélien puisse élire un président d’une façon démocratique.
Quels sont les grands rendez-vous diplomatiques à venir pour Maurice ?
Nous allons accueillir en avril la 9ᵉ Indian Ocean Conference. La précédente s’est tenue à Oman. Cette conférence regroupe une trentaine de pays riverains de l’océan Indien. Des chefs d’État, des ministres des Affaires étrangères, notamment d’Inde et d’Indonésie, seront présents.
Les discussions porteront sur la sécurité maritime, la pêche, les ressources marines, les énergies renouvelables. C’est une conférence majeure pour Maurice, placée sous l’égide du bureau du Premier ministre.
Le deuxième grand événement sera le Corporate Council on Africa Summit, avec Maurice choisie pour l’accueillir à la fin de juillet prochain. Environ 3 000 délégués sont attendus, dont de nombreux investisseurs américains et africains. C’est une occasion concrète de positionner Maurice comme plateforme entre l’Afrique et les États-Unis. Ce sera une occasion rêvée pour attirer à Maurice des investissements américains et africains. Toujours au niveau régional, Maurice est candidat au poste de vice-président de l’ Indian Ocean Rim Association. J’ai parlé cette semaine au ministre iranien des Affaires étrangères pour lui expliquer la raison pour laquelle Maurice convoite ce poste. Il reviendra vers moi pour me dire si l’Iran compte retirer sa candidature. C’est l’Inde qui préside actuellement l’IORA. L’AGOA est un dossier majeur que nous suivons de près. Heureusement qu’il y a une lueur d’espoir que les autorités américaines approuvent l’extension de la loi pour une période de deux ans. Parallèlement à l’AGOA, le Premier ministre a écrit au président Trump pour lui demander d’ouvrir les négociations sur un accord commercial bilatéral entre les États-Unis et Maurice. On attend actuellement la réponse de Washington. Les échanges commerciaux entre Maurice et les États Unis ont pris de l’ampleur ces derniers temps. Nous soutenons les États-Unis sur plusieurs dossiers. Une importante délégation américaine est attendue à Maurice en février pour discuter de la sécurité maritime dans la région. Espérons que les Américains prennent tout cela en compte !
S’agissant de grands accords commerciaux et régionaux, Maurice n’a pas encore adhéré à l’initiative Road and Belt de la Chine…
Maurice est le seul pays africain à n’avoir pas adhéré à la Road and Belt Initiative proposée par la Chine. Nous faisons preuve de vigilance en raison de la vulnérabilité du pays. Nous sommes guidés pour notre politique de neutralité. C’est pourquoi avant de nous engager dans une organisation. Nous devons toujours agir dans l’intérêt national en toute circonstance lorsqu’on traite de politique internationale.
Toujours au chapitre commercial, on a déjà un FTA avec la Chine qui n’est pas à notre avantage. Beijing nous a proposé un FTA 2.0, offrant un accès à leur marché sans droits de douane. Nous étudions cette proposition avec prudence afin de protéger notre production locale.
Il en va de même pour le Comprehensive Economic Partnership Agreement avec l’Inde, que nous souhaitons rééquilibrer. J’ai demandé qu’un expert analyse l’ensemble de nos accords commerciaux afin d’identifier comment Maurice peut en tirer plus d’avantages. Notre ligne reste claire : aucun accord ne sera signé s’il est au détriment de Maurice.
Maurice ne devrait-elle pas accentuer davantage sa présence sur le continent africain ?
Absolument. La politique internationale est un secteur en pleine mutation, et l’Afrique représente une opportunité stratégique majeure. Maurice doit y être plus présente, notamment à travers une diplomatie économique proactive.
Maurice a-t-elle perdu ce leadership au sein des Small States ?
Il est vrai que ce leadership s’est essoufflé. Mais personnellement, j’ai voulu relancer cette dynamique. J’ai moi-même participé à la COP au Brésil, où j’ai plaidé pour que les PEID aient un meilleur accès à la Climate Finance. Le Traité de Paris a été signé, mais dans la pratique, les PEID rencontrent encore énormément de difficultés pour accéder aux mécanismes de financement climatique.
Où se situe précisément le blocage ?
Le principal problème, c’est l’accès aux financements. Nous avons demandé qu’à Maurice, on mette en place une véritable Climate Finance Unit. Il nous faut des experts capables d’identifier les opportunités, de monter des projets solides et de répondre aux critères internationaux. Nous sommes membres de l’Alliance of Small Island States (OASIS), mais cela ne suffit pas. Il faut une politique coordonnée avec les autres PEID pour développer des projets verts concrets et financés. Il est intéressant de noter que la 7e réunion du comité directeur du Commonwealth Climate Finance Access Hub (CCFAH) a eu lieu à Maurice en septembre dernier. Le ministre de l’Environnement, Rajesh Bhagwan, avait à cette occasion lancé un appel pressant en faveur d’un accès accru au financement climatique pour les petits États insulaires et autres États vulnérables.
En tant que ministre des Affaires étrangères, vous êtes souvent à l’étranger. Comment conciliez-vous cela avec votre action politique sur le terrain ?
C’est une réalité difficile. Je suis fondamentalement un homme de terrain, mais ce ministère exige beaucoup de déplacements. J’ai pris cette décision avec la bénédiction du Premier ministre, Navin Ramgoolam. Il fallait aussi qu’il y ait quelqu’un pour assurer le suivi dans la circonscription.
Même lorsque je suis à Maurice, il m’est parfois difficile de rencontrer mes mandants, notamment en semaine. Mais je reste en contact permanent avec eux, et je trouve du temps le week-end pour me rendre dans la circonscription.
À Mahébourg, nous avons des projets, des engagements, et nous espérons pouvoir en concrétiser plusieurs avant la fin du mandat.
Vous êtes également responsable du portefeuille des Droits de l’homme. Où en est Maurice sur ce plan ?
Maurice a été élue au Conseil des droits de l’homme des Nations unies en première position, ce qui témoigne d’une crédibilité internationale. Notre rôle, au niveau de mon ministère, est principalement international. Pour le volet local, il existe une National Human Rights Division au sein du PMO. Mais la défense des droits humains reste une priorité constante tant sur le plan national qu’international.
Au niveau politique, l’année 2025 a été une année charnière pour le gouvernement.
2025 a été notre première année de mandat. Une année de transition et d’ajustements. Avec notre partenaire, il a fallu faire du fine-tuning. Nous faisons face à un retard accumulé sur une décennie : dégradation des institutions, affaiblissement du Law & Order, montée de la criminalité, de la drogue et de la violence.
Peut-on dire que les institutions fonctionnent mieux aujourd’hui ?
Oui, clairement. Le Parlement fonctionne de manière plus démocratique. Le Premier ministre répond désormais à une quinzaine de questions lors du PMQT, alors qu’auparavant il n’en répondait qu’à une ou deux.
Nous avons un Speaker crédible. Les institutions reprennent leur rôle.
Concernant le Law & Order, il ne faut pas se faire d’illusions : rattraper dix ans de retard prendra du temps. Le Commissaire de police a lancé une série de mesures. C’est quelqu’un d’expérimenté. Attendons de voir les résultats.
J’espère que cette année, la population commencera à percevoir les bénéfices des décisions prises.
L’éducation est également un dossier sensible…
Effectivement. Le ministre de l’Éducation a proposé une réforme et a initié les Assises de l’Education. Il rencontre actuellement les parties prenantes. L’objectif : proposer une réforme inclusive, qui ne laisse aucune couche sociale de côté. Tous les enfants doivent avoir les mêmes opportunités. Tout commence par l’éducation.
Qu’en est-il des réformes constitutionnelle et électorale ?
Il y aura des réformes, c’est clair. Sur la réforme électorale, les deux grands partis sont d’accord sur le principe. Le Premier ministre a lancé un appel au public afin de recueillir les avis. Des experts seront consultés. Mais une chose est essentielle : la réforme ne doit pas trahir la volonté des électeurs. Le choix démocratique doit être respecté.
On perçoit parfois des tensions au sein de l’alliance.
C’est normal dans une alliance entre deux grands partis. Il peut y avoir des différences de priorités. Mais il y a du dialogue, des discussions, des concessions. C’est un processus démocratique. Ce qui compte, c’est l’intérêt du pays.
La réforme de la pension reste difficile à faire accepter.
C’est un sujet très sensible. Depuis 2021, la Banque mondiale recommandait une réforme. L’ancien gouvernement n’a rien fait. Nous héritons d’une dette de près de Rs 600 milliards. Environ 12 % de nos revenus servent uniquement à payer les intérêts.
La population vieillit. Dans 25 ans, près d’un tiers des Mauriciens auront plus de 60 ans.
Avant, une famille comptait 12 ou 13 enfants. Aujourd’hui, deux ou trois. Le système n’est plus soutenable.
Nous avons dû prendre cette décision, malgré nous, dans l’intérêt des générations futures. On ne peut pas continuer à emprunter pour payer les pensions.
D’ailleurs, partout dans le monde – en France, en Angleterre, aux Seychelles – les gouvernements réforment leurs systèmes de pension.
2026 sera-t-elle l’année de l’économie ?
Oui. Comme l’a indiqué le Premier ministre dans son message à la nation, cette année sera celle de l’économie. Nous avons consolidé les finances publiques, réduit les gaspillages, restauré la confiance des investisseurs, sommes engagés dans la lutte contre la corruption. Nous travaillons avec le secteur privé, nous créons de l’emploi, surtout pour les jeunes, et nous voulons freiner le brain-drain. Nous développons aussi le secteur tertiaire sous la houlette du ministre de tutelle, Kaviraj Sukon. L’Université de Maurice collabore avec des universités étrangères. Nous explorons de nouveaux secteurs, comme la biotechnologie et la pharmaceutique, qui peuvent créer de nombreux emplois. Je suis optimiste. À la fin de notre mandat, la population verra les résultats.
Le mot de la fin ?
Je suis confiant. Cette année est celle de la réalisation. Les sacrifices consentis commenceront à porter leurs fruits.

