Tour D’horizon — Chagos : une indépendance à l’épreuve des vents contraires

La proclamation de l’indépendance complète du territoire mauricien, à travers la validation par les instances parlementaires du Royaume-Uni du traité conclu entre Londres et Port-Louis en mai dernier, s’apparente à un accouchement long et douloureux. L’opposition britannique, soutenue par une frange de la presse conservatrice engagée contre le gouvernement travailliste de Keir Starmer, s’est drapée d’un manteau néocolonial pour tenter d’entraver le processus de ratification du traité anglo-mauricien. Tous les arguments possibles ont été mobilisés pour semer le doute dans l’opinion publique.

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Il y a d’abord eu les allégations selon lesquelles Maurice, présentée comme proche de la Chine, ouvrirait la porte de l’archipel des Chagos à Pékin. Puis est venu l’argument de l’incapacité supposée de Port-Louis à garantir la sécurité maritime ainsi qu’à assurer la protection environnementale de la zone économique de l’archipel, où se trouve une base militaire stratégique américano-britannique, fruit d’un accord antérieur à l’indépendance de Maurice.

Le dossier a pris une tournure plus imprévisible encore lorsque le président américain, Donald Trump, est intervenu publiquement. Après avoir un temps qualifié l’accord de « meilleur possible », il a laissé entendre que la rétrocession pourrait constituer « une erreur », établissant un lien direct entre l’avenir des Chagos et une éventuelle frappe préventive américaine contre l’Iran. Dans les colonnes du Guardian, les journalistes Peter Walker et Dan Sabbah rapportaient que ce revirement serait lié au refus britannique d’autoriser l’usage de bases situées sur son territoire – notamment Diego Garcia ou Fairford – pour une opération qui ne serait pas conforme à l’interprétation britannique du droit international.

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En effet, les bases américaines au Royaume-Uni ne peuvent être utilisées que si Londres y consent et si l’opération envisagée respecte le cadre juridique international. Une frappe préventive contre l’Iran serait difficilement compatible avec cette doctrine. Ce différend stratégique aurait ravivé les tensions autour du traité.

Dans la foulée, la mission américaine attendue à Maurice ce lundi, pour des discussions bilatérales sur la sécurité, a été annulée sans indication claire quant à son report. À Westminster, le projet de loi portant sur l’accord des Chagos, qui approche de ses dernières étapes, pourrait voir son examen retardé à la Chambre des Lords. Si le texte n’est pas adopté avant la fin de la session parlementaire, en mai, il devra être représenté, avec le risque réel d’enlisement.

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Les conservateurs britanniques continuent d’exhorter Washington à bloquer le processus. La Shadow Foreign Secretary Priti Patel, fille de parents d’origine indienne, en déplacement prochain à Washington, persiste à qualifier l’accord de « mort-né ». Le 10 Downing Street, pour sa part, garde l’espoir d’un nouveau revirement américain, rappelant que le dialogue politique entre Washington et Téhéran demeure en cours et que la priorité reste la stabilité régionale et la non-prolifération nucléaire.

Dans ce contexte mouvant, la question des Chagos dépasse le seul cadre bilatéral. Elle met à l’épreuve la cohérence du Royaume-Uni face au droit international qu’il affirme défendre, mais aussi la constance américaine dans ses engagements stratégiques basés sur la force.

Pour Maurice, l’enjeu est historique. Il s’agit de parachever un processus de décolonisation reconnu par les juridictions internationales et validé par l’Assemblée générale des Nations unies. Les turbulences géopolitiques actuelles et les manœuvres publicitaires de Misley Mandarin, un Mauricien ayant bénéficié d’un passeport britannique, à l’île du Coin, à Peros Banhos, ne doivent pas faire oublier cette réalité fondamentale : la souveraineté d’un État ne saurait être l’otage des rapports de force conjoncturels.

L’indépendance complète de Maurice n’est ni une faveur ni une variable d’ajustement diplomatique. Elle est l’aboutissement d’un combat juridique, politique et moral. Des vents contraires peuvent retarder l’échéance, mais ils ne sauraient inverser le sens de l’Histoire. A Maurice, nous continuerons à faire preuve de patience et de résilience.

Jean Marc Poché

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