Vinod Seegum, président de l’All Civil Service Employees and Other Unions Federation (ACSEF) et négociateur de la Government Teachers’ Union, analyse la situation dans le secteur de l’éducation. Il déplore le nivellement par le bas et considère que le critère des trois Credits est une décision politique. D’après lui, il ne convient pas de faire l’amalgame entre l’avenir des enfants et la politique. Il souhaite un sursaut, notamment pour encourager la lecture chez les jeunes et déplore la non-reconnaissance du Bachelor in Education du Mauritius Institute of Education (MIE) par le Pay Research Bureau (PRB).
Comment réagissez-vous aux décisions du conseil des ministres sur le rapport du PRB ?
En général, la réunion du conseil des ministres n’a rien changé. Le plus gros problème était de rétablir les 50% des recommandations, mais cela n’a pas été fait. Concernant la pension, ceux qui partiront à la retraite cette année seront toujours perdants. Le cabinet a rétabli le Passage Benefit et autres allocations, certes, mais ce n’est pas grand-chose comparé aux autres Issues.
D’ailleurs, la question se pose également si le conseil des ministres est habilité à revoir les décisions du PRB. Les procédures disent qu’il faut passer par l’Errors, Omissions and Anomalies Committee. En l’absence de quoi, on peut mettre sur pied un High Level Committee. Mais il n’y a rien eu de tout cela, nous sommes très déçus.
De plus, en ce qui concerne le secteur de l’éducation primaire, il y a ce gros problème qui demeure, du fait que le Bachelor in Education (B.Ed) a été qualifié de Development Programme par le PRB et non un Degree. Cela veut-il dire que le cabinet est d’accord avec le PRB à ce sujet ? Avant le B.Ed il y avait le Diploma. Comment se fait-il que le Diploma soit reconnu, mais pas le B.Ed, alors qu’il s’agit de la même institution, soit le MIE ?
Avez-vous abordé la question avec les autorités concernées à ce sujet ?
Je dois d’abord souligner que le Bachelor in Education (B.Ed) est une recommandation de feu Donald Chesworth, Salaries Commissioner, depuis 1982. Nous avons beaucoup attendu et lutté pour avoir ce cours. La loi a finalement été votée en 2017, faisant du MIE un Degree Awarding Body. Toutefois, le rapport du PRB 2021 a été une douche froide pour tous les instituteurs qui s’étaient engagés dans cette formation.
Il disait que le B.Ed, qui est pourtant accrédité par la Higher Education Commission (HEC), était un Development Programme et non un Degree. Nous avons effectivement alerté toutes les instances concernées. Il nous a été dit que le prochain rapport, soit celui de 2025, allait rectifier le tir. Or, tel n’a pas été le cas. Une nouvelle fois, le B.Ed a été considéré comme un Development Programme.
C’est de la pure mesquinerie. On ne veut pas qu’une catégorie de travailleurs, qui est à la fondation de l’éducation, progresse. Ceux qui arrivent en haut oublient souvent qu’ils sont passés par un instituteur du primaire. Nous n’allons pas rester les bras croisés. Nous attendons l’Errors, Omissions and Anomalies Committee, mais il n’y a aucune indication à ce sujet, pour le moment.
J’ai écrit au Premier ministre, au Premier ministre adjoint, au Secrétaire du Cabinet, ainsi qu’au ministre du Service civil à ce sujet. Jusqu’à présent, je n’ai eu aucune réponse. S’il n’y a aucune évolution, les instituteurs du primaire auront une décision à prendre.
Pensez-vous qu’il s’agisse d’une démarche intentionnelle afin de ne pas accorder l’alignement salarial avec les enseignants du secondaire, comme vous le réclamez ?
C’est exactement ça. Me zot pa pou kapav bar listwar ! Ceux qui sont au PRB aujourd’hui ne seront plus là. Je ne serai pas là non plus. Mais l’histoire retiendra que l’alignement salarial Diploma to Diploma n’a pas été octroyé par le PRB, mais par le comité présidé par Dev Manraj. La prochaine étape doit être l’alignement Degree to Degree. On ne peut arrêter le progrès. C’est important pour rehausser la qualité de l’éducation. Cela passe par le Upgrading de la formation des enseignants. Le PRB a reculé, mais nous n’allons pas rester tranquilles.
Qu’est-ce qui justifie cet alignement ?
Le premier enjeu est qu’il faut permettre aux instituteurs du primaire de Upgrade their Skills. Ensuite, il faut corriger une injustice. Comme nous le disons toujours, mêmes salaires pour les mêmes qualifications. À l’étranger, tous les enseignants, du préscolaire au tertiaire, sont sur le pied d’égalité. C’est notamment le cas en Finlande. J’y suis allé et j’ai vu.
Les pays très avancés en éducation accordent une grande importance à la petite enfance. Et puis, là-bas, il y a l’égalité. Ici, il y a des enfants qui vont à l’école publique, d’autres vont dans des écoles privées et d’autres encore, ne vont pas du tout à l’école. Quand j’enseignais, je voyais chaque année arriver 6 à 7 enfants en primaire, sans passer par le préscolaire. Or, cette étape est très importante. C’est pour cela que je dis qu’il ne faut pas négliger le préscolaire et le primaire.
Il y avait un problème également quant à la promotion des enseignants de kreol morisien. A-t-il été résolu ?
Le problème reste entier. Il faut savoir que la Government Teachers’ Union (GTU) était à la base de l’introduction du kreol morisien (KM) à l’école. Cela s’est fait en janvier 2012. Mais quelques mois plus tôt, le ministre Vasant Bunwaree avait sollicité notre collaboration car il n’y avait pas d’enseignant de KM. J’ai pu ainsi convaincre 200 General Purpose Teachers, dont un membre de l’exécutif de la GTU, pour donner l’exemple, à enseigner le KM. C’était une manière pour nous de démontrer que nous sommes disposés à donner un coup de main.
Toutefois, de 2012 à 2026, il n’y a jamais eu une structure hiérarchique pour les enseignants de KM, comme c’est le cas pour tous les autres enseignants. Il n’y a pas de Supervisory Grade. À chaque fois le PRB nous dit qu’il va régler le problème, mais lorsque le rapport est publié, il n’y a rien. Cela a été le cas encore, cette fois-ci.
Quand le nouveau ministre de l’Éducation est arrivé, j’ai abordé la question avec lui. Mais nous n’avons toujours pas de solution. Entre-temps, beaucoup sont partis à la retraite et 5 ou 6 sont décédés. D’autres encore ont préféré retourner comme General Purpose Teachers.
À mon avis, c’est l’une des plus grandes injustices dans l’éducation. C’est encore plus grave que ce qui se passe avec le B.Ed. Pour toutes les autres matières, il y a un Supervisory Grade, sauf pour le KM. Zot pe get ek 2 lizie. J’avais abordé ce sujet dans un High Level Committee du Service civil en 2024. Les représentants de l’Éducation étaient là.
Quand le nouveau ministre est arrivé, je lui ai tout expliqué, de A à Z, sur ce sujet. Le PRB a dit que le problème peut être réglé au niveau du ministère. Il y a donc un comité qui a été mis sur pied et qui est en train de travailler assez vite. Je suis confiant qu’après 14 ans d’injustice, il y aura la lumière au bout du tunnel pour les enseignants de KM. Sans le syndicat, l’injustice aurait perduré.
Je crois beaucoup dans le KM. J’avais même participé à la réunion technique pour l’introduction du KM en Grade 12. J’ai donné tout mon soutien à ce projet.
À ce sujet, il y a eu une polémique, récemment, à l’effet qu’il n’y avait aucun engagement dans ce comité pour le KM Main en 2026. Qu’en est-il exactement ?
C’est faux de dire qu’il n’y avait pas d’engagement. Le seul problème qui avait été souligné : la question de livres pour la littérature. Le professeur Arnaud Carpooran était assis à côté de moi et il avait dit qu’il s’en occupait. Il avait aussi été dit que les élèves prendront l’examen au niveau du National Examinations Board.
Je suis satisfait qu’on ait pu trouver une solution à ce sujet. Le conseil des ministres a tranché. C’est une décision historique et l’aboutissement d’une lutte incessante. C’était aussi une suite logique, car les élèves avaient déjà pris le KM en SC. La population n’aurait pas excusé les autorités en cas de refus. C’est aussi un soulagement profond pour tous les élèves et les parents.
À la GTU, nous accueillons la décision avec beaucoup de joie, car nous soutenons le KM depuis 2012. Toujours est-il que la question se pose : qu’ont-ils fait pendant un an ? On aurait dû avoir planifié cela bien à l’avance.
Que pensez-vous des propositions pour le Blue Print de l’Éducation ?
D’abord, je dirai qu’il y a beaucoup de retard à ce sujet. Les Assises de l’éducation ont eu lieu en avril de l’année dernière. Cela fera bientôt un an et nous sommes toujours au stade de consultations. De plus, le ministre Mahend Gungapersad n’a jamais dit clairement pour quelles raisons le Cabinet lui a demandé de refaire les consultations.
En ce qui concerne les propositions, je suis d’accord qu’il faut revoir la notation. Avec le système actuel, ce n’est pas juste que deux candidats, l’un avec 75 points et l’autre avec 100 points, se retrouvent tous les deux, avec quatre « 1 ». Depuis qu’on a introduit ce système de 75 points pour avoir « 1 », les enfants ne font plus d’efforts. Même des enseignants ne font pas le « extra mile ». Certains ne font pas de rédaction. Les Composition Markers sont rémunérés, mais ils n’ont pas de papier à corriger. Ils se retrouvent devant des pages vides, ou deux lignes, un paragraphe… Auparavant, le niveau des rédactions était très élevé. Parfois, il fallait même avoir le dictionnaire à côté pour corriger. Mais ça, c’était une autre époque.
Concernant la proposition pour les National Colleges, il n’est pas clair comment on procédera pour allouer les collèges. Va-t-on avoir recours au ranking, comme par le passé ? Ce ne serait pas une bonne chose. J’ai fait ces classes pendant des années, je n’aimerais pas revoir les enfants dans ces conditions.
Et puis, la situation sur les routes n’est plus la même aujourd’hui. Un élève qui habite Chemin-Grenier, par exemple, et qui doit aller au Queen Elizabeth, ou un élève qui habite Goodlands et qui doit se rendre au RCC, doit quitter la maison au moins à 6h du matin pour arriver à l’école à l’heure. Pour cela, il doit se réveiller à 5h du matin au moins. De plus, l’enfant va arriver à l’école épuisé, après un long trajet et les embouteillages.
La meilleure option, d’après moi, serait de rehausser le niveau de certains collèges régionaux. Ainsi, les enfants n’auraient pas à voyager beaucoup. Certes, nous l’avons fait par le passé, mais les conditions ne sont plus les mêmes. De plus, avec les National Colleges, les examens du primaire deviendront ultra compétitifs. Nous avons pu enlever la Rat Race avec beaucoup de peine, il ne faut pas revenir en arrière.
Contrairement à ce que pensent certains, je ne suis pas là pour encourager les leçons particulières. Il y a des enfants qui prennent deux leçons par matière, c’est inadmissible. J’espère que le Blue Print va aussi aborder la question des leçons particulières. Concernant la notation, nous avons suggéré la plus haute note à partir de 85 points au lieu de 90 points.
Il faudra désormais un comité de haut niveau pour discuter comment on attribuera les collèges afin que cet exercice soit transparent. Il faut expliquer aux parents comment les collèges seront attribués. Ainsi, il y aura moins de mécontentements.
En dépit de différentes réformes du système, le taux d’échec de 30% en fin de cycle primaire demeure. À quoi attribuez-vous cela ?
Il y a plusieurs facteurs. D’abord, il y a le faux départ, pour ceux qui n’ont pas fréquenté le préscolaire. Comme je l’ai dit, la petite enfance est une étape importante pour la suite. Ensuite, il y a les enfants en situation de précarité. Le système des écoles ZEP était censé s’attaquer à ce problème. Je suis content de voir que le ministre a rencontré les responsables des écoles ZEP récemment. Je le lui avais déjà conseillé, car ils ont de l’expérience.
Il y a tout un système à revoir et la précarité doit être au centre. Dans toutes les écoles, il y a quelques cas. Non seulement les écoles ZEP. Par le passé, j’ai travaillé dans des Star Schools comme on dit, où les personnes aisées avaient admis leurs enfants, mais il y avait aussi des enfants venant de milieux vulnérables. Il faut voir le problème dans son ensemble.
À Bambous, par exemple, il y a trois écoles à proximité. L’une est classée ZEP, mais pas les deux autres. Mais quelle est la logique ? Ne s’agit-il pas du même quartier avec les mêmes problématiques ? Pourquoi exclure les autres ? Dans les régions défavorisées, les conditions de vie sont difficiles. Parfois, on travaille le matin, pour manger le soir. Comment s’occuper de l’éducation dans ces conditions ?
Il faut accompagner les parents. J’ai toujours été en faveur de l’école du soir. Pour que les parents viennent, il faut leur donner un Incentive. Un Food Pack, par exemple. Il faut sensibiliser les parents à l’éducation de leurs enfants et les accompagner. Il faut aussi un système d’accompagnement scolaire. Les leçons particulières existeront toujours pour ceux qui en ont les moyens, mais si on ne fait rien pour ceux qui n’en ont pas, les inégalités vont perdurer.
Les Support Teachers avaient justement été recrutés pour cela, n’est-ce pas ?
Moi, j’étais en faveur de Remedial Teachers, avec une formation différente, pour accompagner les enfants en difficultés. Nous avons eu les Support Teachers. C’est toujours bon. Sauf que le recrutement a été fait dans la précipitation, avec un simple Certificate du MIE. La conséquence : ces Support Teachers touchaient Rs 4 000 à Rs 5 000 en moins que les autres instituteurs. Cela a causé une grande frustration. Ils étaient démotivés.
Sans compter que beaucoup de maîtres d’école font un abus, en utilisant les Support Teachers pour les remplacements, au lieu de les laisser faire leur travail. Il faut arrêter cette pratique. S’il y a des absents, le maître d’école doit se débrouiller pour régler le problème. Comment faisaient-ils lorsqu’il n’y avait pas de Support Teacher ?
Il faut une unité au sein du ministère de l’Éducation, pour les Support Teachers. Cela, afin de faire un suivi régulier et avoir le feedback. Après cinq années de lutte, nous avons enfin obtenu le Diploma Course pour les Support Teachers. Les cours ont déjà commencé. Je suis sûr qu’avec cette formation, ils seront plus équipés et plus motivés, pour travailler. Le ministère devra s’occuper de la suite. Le travail des Support Teachers portera ses fruits dans quelque temps.
Comment réagissez-vous à la baisse de performance au School Certificate ?
Je pense qu’il y a une baisse continuelle du niveau de l’éducation à Maurice de manière générale et c’est visible. Cela en dépit de toutes les facilités, les bons collèges, l’encadrement des parents, sans compter ChatGPT… Pour un pays qui aspire au haut niveau, nous ne pouvons nous contenter de demi-mesures. Il faut une réflexion profonde à ce sujet et surtout revoir les méthodologies.
Aujourd’hui, on voit souvent des étudiants qui réussissent leur HSC, mais qui sont incapables de prendre la parole devant une assistance ou d’écrire une lettre. Cela s’applique même à certains qui ont leurs diplômes universitaires. Un jour, une inspectrice d’école avec son Degree m’avait fait un procès parce que j’avais posté une circulaire qu’elle avait écrite sur les réseaux sociaux. Sur 11 lignes, il y avait sept à huit fautes.
Je dis aux jeunes : un portable ne remplacera jamais un livre. Celui qui lit, nourrit son esprit et maîtrise l’écriture. Il sera en mesure de faire les rédactions, de répondre aux Structured Questions, de discuter, d’analyser… Si on n’encourage pas la lecture aujourd’hui, les répercussions seront très graves et il sera trop tard.
Que pensez-vous du critère des 3 Credits pour accéder en Grade 12 ?
C’est une décision purement politique pour amadouer les parents et par ricochet, les votants. J’ai entendu un grand recteur d’un grand collège dire la même chose. Il ne faut pas leurrer les parents. Se contenter du strict minimum ne nous permettra pas d’avancer.
À ce jour, je n’ai pas entendu un seul politicien nous dire qu’ils vont changer les règlements de la PSC, pour que les trois Credits soient suffisants pour entrer dans la fonction publique. Même dans le privé aujourd’hui, on privilégie les cinq Credits. Les jeunes qui entreront à l’université avec trois Credits ne pourront travailler dans la fonction publique en dépit de leurs diplômes universitaires.
L’éducation ne doit pas devenir un business politique. Il faut encourager les enfants à travailler dur. Quand j’allais à l’école, je devais d’abord aider ma maman avec son travail le matin. Ensuite, il fallait faire la queue pour se laver à la fontaine publique. Aujourd’hui, les jeunes n’ont pas à faire tout ça. Pez take gagn tou ! Ils peuvent bien s’investir dans leur éducation.
Les parents aussi doivent trouver du temps pour l’éducation de leurs enfants. C’est vrai qu’ils travaillent, mais l’éducation c’est important. Tout le monde doit joindre les efforts pour que nos enfants réussissent. En tant qu’éducateur, je ne suis pas en faveur du nivellement par le bas. Ni au primaire.

