Et pendant que l’on se dispute sur des histoires de vaccins, de qui dit faux et qui dit vrai, une autre machine est en marche. Implacable.

Et pendant que nous nous désolons du chamboulement amené à nos vies par la pandémie de Covid-19, un autre bouleversement est à l’œuvre. Cataclysmique.

Cette semaine, un rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) de l’Organisation des Nations unies (ONU), dont le contenu a été dévoilé, mercredi 23 juin, par l’Agence France-Presse, remet urgemment sur le tapis une question qui semble avoir été radiée des préoccupations avec la pandémie, mais qui n’a pas pour autant cessé de se développer au point de nous menacer encore plus que la pandémie : nous parlons ici du phénomène de dérèglement climatique.

Les experts de l’ONU sont catégoriques : nous sommes à l’aube de retombées cataclysmiques. Et le monde tel que nous le connaissons ne sera plus le même d’ici 2050…

Dans son résumé technique de 137 pages, ce rapport souligne une croissance déjà marquée dans le nombre de calamités naturelles, notamment des inondations, des cyclones de plus en plus forts, des périodes de canicule et une montée des eaux dans les quatre coins du globe. Impacts qui iront en s’accélérant dit ce rapport. Au point où vie sur Terre telle que nous la connaissons sera inéluctablement transformée par le dérèglement climatique quand les enfants nés en 2021 auront 30 ans.

Concrètement, cela veut dire notamment des extinctions d’espèces. Mais que ceux qui affirment qu’on ne va pas s’embêter pour « quelques espèces en moins » se détrompent : l’espèce la plus menacée, c’est bien la nôtre. « La vie sur Terre peut se remettre d’un changement climatique majeur en évoluant vers de nouvelles espèces et en créant de nouveaux écosystèmes. Mais l’humanité ne le peut pas », souligne en effet ce rapport.

Ce qui frappe, c’est que ce rapport est beaucoup plus pessimiste que le précédent rapport de 2014. Si les scientifiques avaient dans un premier temps prédit qu’il fallait à tout prix éviter que le réchauffement planétaire atteigne les 2 °C par rapport à l’ère préindustrielle, ils ont revu leurs calculs pour affirmer cette fois qu’il faut à tout prix éviter la barre de 1, 5 °C. Or, nous sommes déjà à 1, 1°C. Et la probabilité que ce seuil de 1, 5 sur une année soit dépassé dès 2025 est déjà de 40 %.

Concrètement, cela veut dire beaucoup de choses.

Cela veut dire malnutrition.

Car dans tous les systèmes de production alimentaire (agriculture, élevage, pêche, aquaculture, les pertes soudaines vont s’accroître sous l’effet des aléas climatiques. Et « les niveaux actuels d’adaptation seront insuffisants pour répondre aux futurs risques climatiques », prévient le GIEC. Même en limitant la hausse à 2 °C, il est ainsi estimé que jusqu’à 80 millions de personnes supplémentaires auront faim d’ici à 2050 et 130 millions pourraient tomber dans la pauvreté extrême d’ici à dix ans. Quand on voit les ravages que la famine fait en ce moment à Madagascar suite à une absence de pluie, et donc de récoltes, on frémit.

Cela veut dire exodes.

En 2050, des centaines de millions d’habitants de villes côtières seront menacés par des vagues-submersion plus fréquentes, provoquées par la hausse du niveau de la mer, qui entraînera à son tour des migrations importantes. Avec une augmentation limitée à 1,5 °C, dans les villes, 350 millions d’habitants supplémentaires seront exposés aux pénuries d’eau, 400 millions au-delà de 2 °C. Et avec ce demi-degré supplémentaire, 420 millions de personnes de plus seront menacées par des canicules extrêmes. « Même à 1, 5 °C, les conditions de vie vont changer au-delà de la capacité de certains organismes à s’adapter », souligne le rapport, citant les récifs coralliens, dont un demi-milliard de personnes dépendent. Il est donc clair que les petits Etats insulaires, comme Maurice, vont être les premières victimes du réchauffement.

Le rapport souligne aussi le danger des effets en cascade. Certaines régions (est du Brésil, Asie du Sud-Est, Chine centrale) et presque toutes les zones côtières pourraient être frappées par trois ou quatre catastrophes météorologiques simultanées, voire plus : canicule, sécheresse, cyclone, incendie, inondation, maladies transportées par les moustiques… Et il faut de surcroît prendre en compte les effets amplificateurs d’autres activités humaines néfastes pour la planète, note le rapport : destruction des habitats, surexploitation des ressources, pollution, propagation des maladies…

Au-delà de 2 °C de réchauffement, la fonte des calottes glaciaires du Groenland et de l’Antarctique de l’Ouest (qui contiennent assez d’eau pour provoquer une hausse du niveau de la mer de 13 mètres) pourrait par exemple entraîner un point de non-retour, selon de récents travaux. C’est pour cela que « chaque fraction d’un degré compte », insiste le GIEC, alors qu’un autre point de rupture pourrait voir l’Amazonie — un des poumons de la planète avec les océans — transformée en savane.

« Le monde fait face à des défis entremêlés complexes », commente Nicholas Stern, spécialiste de l’économie du climat. « A moins de les affronter en même temps, nous n’allons en relever aucun », estime-t-il.

Malgré ses conclusions alarmantes, le rapport offre donc aussi une note d’espoir. Pour ses auteurs, il y a encore une possibilité pour l’humanité d’orienter sa destinée vers un avenir meilleur en prenant aujourd’hui des mesures fortes pour freiner l’emballement de la deuxième moitié du siècle. « Nous avons besoin d’une transformation radicale des processus et des comportements à tous les niveaux : individus, communautés, entreprises, institutions et gouvernement », plaide le rapport. « Nous devons redéfinir notre mode de vie et de consommation. »

Mais le monde prend-il conscience de cette urgence renouvelée ?

On croit halluciner en apprenant que ce rapport d’évaluation complet de 4 000 pages ne sera officiellement publié… qu’en février 2022, après son approbation par consensus par les 195 Etats membres de l’ONU. Soit bien après les cruciales réunions internationales sur le climat et la biodiversité, la COP26, prévues en novembre à Glasgow.

De son côté, le G7 n’a pas réussi à prendre des mesures importantes face à l’urgence climatique.

Réunis du 11 au 13 juin dernier, les chefs d’Etat et de gouvernement de sept grandes puissances (Allemagne, Canada, Etats-Unis, France, Italie, Japon et Royaume-Uni) ont pourtant reconnu le besoin d’agir face à la « menace existentielle » entraînée par les « crises sans précédent et interdépendantes » du dérèglement climatique et de l’érosion de la biodiversité.

La pandémie de Covid-19 elle-même semble ne pas nous avoir appris grand-chose. Dans un article en date du 23 juin 2021, le magazine National Geographic fait état d’une étude scientifique montrant que les humains sont en train de créer des hot spots où des animaux, notamment des chauves-souris, seront de plus en plus susceptibles de transmettre des maladies zoonotiques, comme Ebola ou la Covid. Cela à mesure que les établissements humains empiètent sur l’habitat naturel, rasant des forêts pour les remplacer par du béton ou des activités d’élevage. Car plus on augmente le contact entre espèces, plus il y a de risques que les infections passent d’une espèce à l’autre. Cette étude montre que des hot spots se généralisent en Chine, au Japon, en Thaïlande, aux Philippines, mais aussi en Europe (nord de l’Italie, Espagne, Portugal).

Et à Maurice, que faisons-nous ?

Avec l’accessibilité aux plages enfin rétablie au 1er juillet prochain, beaucoup s’inquiètent déjà de la reprise de la pollution sur notre littoral. Force est de constater qu’au quotidien, nous avons une population encore trop peu soucieuse de son environnement.

Au niveau des autorités, loin d’investir dans un vaste plan visant à développer notre sécurité alimentaire, on préfère miser sur le « revenge tourism » qui devrait nous amener des touristes qui piaffent dans les starting-blocks. Et l’on s’embourbe de plus en plus dans des scandales de favoritisme, de corruption, d’abus de pouvoir et d’enrichissement scandaleux.

« La crise climatique et écologique s’aggrave rapidement. Il faut donc fêter cela avec un barbecue de steaks et de homards pendant que des avions font des acrobaties dans le ciel », a tweeté la militante suédoise Greta Thunberg le 13 juin dernier.

A se demander si, plutôt que de s’astreindre à faire changer les choses, nos dirigeants n’auraient pas décidé qu’il vaut mieux pour eux jouir au maximum tant qu’il est encore temps…

Aurons-nous encore le temps de nous réveiller ?