Après trois ans, trois mois… Non, ce n’est pas le fameux tube des années 1970 du couple Marie-Josée et Roger Clency qui mettait en lumière une sorte d’aliénation que subissaient certains Mauriciens après un passage en Grande-Bretagne et qui changeaient d’accent et adoptaient un parler très british après y avoir séjourné pendant quelque temps.

Mais c’est pourtant ce que nous a inspiré l’événement du Black Friday du 27 novembre: la rencontre du Premier ministre avec la presse pour enfin s’expliquer sur l’affaire Angus Road, après que la première salve sur cette affaire avait été lancée par Roshi Bhadain depuis le 7 août à Rose-Belle. Et alors que beaucoup d’eau a coulé sous les ponts et qu’elle s’est déversée sur l’adresse devenue désormais célèbre de Vacoas.

Le Premier ministre a donné sa version des faits et a annoncé des poursuites contre ses détracteurs dans lesquelles il a inclus notre confrère l’Express. Libre à lui, comme tous les citoyens de ce pays de recourir aux tribunaux pour obtenir réparation, mais aussi et surtout pour que plus rien ne soit, dans l’immédiat, écrit sur cette affaire.

Une action en Cour a aussi l’avantage de faire barrage à toute question parlementaire sur le sujet d’Angus Road qui a occupé toutes les PNQ’s depuis la reprise des travaux parlementaires le 3 novembre. Cette stratégie est un grand classique. Pravind Jugnauth est, de toute façon, le champion des actions judiciaires en tous genres.

Du procès Sun Trust, qui a permis aux trustees d’empocher la coquette somme de Rs 43 millions, aux menaces faites en marge de l’affaire Angus Road, la liste des actions judiciaires entamées par le leader du MSM est innombrable. C’est sa manière de réagir au lieu de jouer cartes sur table et de réfuter dans l’heure qui suit une insinuation, une allégation ou une accusation.

Sir Seewooagur Ramgoolam, son fils Navin, Sir Anerood Jugnauth et encore moins Sir Gaëtan Duval, Paul Bérenger ou Xavier Duval n’ont que très rarement intenté des procès contre leurs détracteurs ou la presse. Autres temps, autres moeurs. Ce que ces leaders politiques faisaient généralement, c’est appeler le rédacteur en chef ou la rédaction, solliciter un droit de réponse ou rédiger une mise au point et l’affaire était, souvent, classée. Ces leaders-là préféraient faire confiance au bon sens général et au tribunal populaire, celui de l’opinion publique, plutôt que les officines judiciaires.

Le Premier ministre n’a pas répondu, n’a pas réagi aux questions qui lui sont posées sur l’affaire Angus Road, à part effleurer le sujet lors de ses sorties socioculturelles et, le jour où il décide de parler, son service de communication, où sévissent des anciens de La Sentinelle, donne des instructions pour exclure certains titres. L’Express notamment.

Depuis l’affaire Wakashio, la présence aux sorties du Premier ministre — qui relèvent du domaine public et qui mobilisent l’argent des contribuables —est érigée en carottes à distribuer aux bons élèves des médias et aux petits soldats dociles qui savent se transformer en porte-voix officiels au même titre que la MBC.

Ce n’est pas ça, la démocratie. Occuper un poste rémunéré par l’argent public implique des devoirs de “redevabilité” et de transparence. Les journalistes ne sont pas là pour caresser les puissants dans le sens du poil. Pravind Jugnauh devrait délaisser un peu sa MBC et regarder les chaînes d’information étrangères et voir comment une Anne-Sophie Lapix, de France 2, capable de bousculer un ministre de l’Intérieur et un journaliste de Reuters, fait son devoir de poser les questions que Donald Trump ne veut pas entendre.

L’exercice réalisé vendredi, qui a pris trois mois pour être organisé, alors qu’il s’agissait de choses, à première vue, très simples, est loin d’avoir convaincu que tout a été vraiment tiré au clair dans cette affaire. Les reçus de paiement en espèces avec sa signature seraient des faux, mais il ne l’a pas dit au Parlement, tandis que les explications sur les Rs 20 millions semblent terriblement tirées par les cheveux.

Voilà un acquéreur qui paie Rs 20 millions pour réserver un terrain et qui abandonne son projet d’acquisition pour le céder des années plus tard au même prix, payé par tranches, cette fois, à un autre acquéreur qui choisit, pour cette transaction spécifique de ne pas l’enregistrer à son nom personnel et celui de son épouse, mais à celui de ses deux filles aînées mineures.

Etait-ce pour ne pas avoir à déclarer ce patrimoine lorsque la loi ne faisait pas obligation à un homme public de faire état des biens dont dispose sa progéniture ? C’est d’ailleurs à l’aune de l’affaire Angus Road que l’on redécouvre les limites de la Declaration of Assets Act, du moins les extraits que l’ICAC choisit de rendre publics. Et qui ne donnent pas de détails sur le patrimoine des ceux qui siègent à l’Assemblée nationale et des conditions de leur acquisition.

Mais ce qui est le plus fondamental dans toute cette affaire, c’est l’absence de toute production et de circulation de documents pour que la presse et, partant, le grand public, puissent les consulter, les vérifier et juger d’eux-mêmes de la réalité et de la véracité des faits.

Le Premier ministre doit, dès demain comme annoncé, enclencher une procédure qui s’apparente à un Gagging Order sur tout ce qui touche à Angus Road, mais il doit quand même répondre et produire des documents en cour pour se défendre. On ne peut qu’espérer que ces procès ne connaissent pas le même sort que les pétitions électorales et qu’ils ne traîneront pas indéfiniment.

Cela dit, le Premier ministre devrait profiter du temps de répit qu’il s’est accordé entre deux comparutions devant les tribunaux pour s’attaquer à quelques dossiers urgents. Comme celui du terrible drame qui s’est produit mardi à Bo’Vallon. Si les criminels qui ont ôté la vie à cette jeune policière doivent être sévèrement punis, il apparaît aussi urgent de se pencher sur la qualité et l’efficacité des opérations de la brigade antidrogue. Pourquoi avoir rappelé un officier en congé? L’ADSU serait-elle en sous-effectifs? Ces questions doivent être très vite clarifiées.