Les foules en colère savent inventer des slogans appropriés pour s’adresser à leurs dirigeants dont elles ont assez. Pendant le printemps arabe, le slogan se déclinait en un seul mot du Caire à Tunis, un mot exprimant bien le souhait des manifestants : dégage ! À Port-Louis hier, le slogan des Mauriciens en colère s’écrivait en trois lettres, mais avec la même force : BLD, bour li déor ! Avec une variante qui est, en fait, le pluriel du slogan, BZTD : bour zot tout deor ! Tout, c’est-à-dire l’ensemble de cette classe politique mauricienne dont les stratégies consistaient à tout faire, même des alliances ou unions contre nature où l’on s’associe avec celui qu’on a passé cinq ans à dénoncer — pour tenter de rester ou de revenir au pouvoir. À force d’avoir dit tout et son contraire et d’avoir fait la même chose, la classe politique mauricienne a maintenu un système électoral dépassé, puisque créé pour les besoins de l’île Maurice d’il y a plus de cinquante ans. Ce n’est que cette année — à l’occasion des villageoises — que les résultats d’une élection ont été publiés le soir même du vote pour la première fois à Maurice. Il va sans dire qu’il a fallu beaucoup batailler pour parvenir à ce résultat. Mais en ce qui concerne le First Past The Post ou le Best Loser System, il faudra peut-être attendre encore cinquante ans pour qu’on ose y toucher. On peut donc comprendre, sinon approuver, le BZTD écrit sur les pancartes hier à Port-Louis.
Mais les choses sont peut-être en train de changer, comme on a pu le voir pendant la marche d’hier. Bien qu’organisée par l’opposition officielle, cette manifestation a surtout bénéficié du soutien de Bruneau Laurette, l’un des deux seuls orateurs qui ont pris la parole hier. La veille, il avait pris le soin de déclarer : « Mo na pa pou mars pou Bérenger, Duval ou Ramgoolam, mo mars avek bann citoyen. » Dans la foule, il y avait beaucoup de membres de mouvements citoyens et de diverses organisations, plus que d’agents politiques. Contrairement aux habitudes établies, les leaders des “grands partis” étaient plus simples spectateurs et marcheurs, comme les citoyens, que comme acteurs avec place sur l’estrade avec pétarades et colliers de fleurs. Sans aller jusqu’à dire que les citoyens ont pris le pouvoir dans les partis politiques, il faut tout de même noter qu’une nouvelle relation est en train de se mettre en place entre le politique et le citoyen. Elle va peut-être permettre — enfin ! — le remplacement des leaders qui ne veulent pas comprendre qu’à un moment donné — surtout après une série de défaites électorales —, il faut céder la place et laisser du sang neuf et des idées nouvelles irriguer les vieux appareils. D’où le BZTD.
Contrairement à ce que les agents du MSM ont commencé à dire, il n’y avait pas de partie de l’électorat absente ou sous-représentée lors de la manifestation. Ce même “argument” avait été utilisé lors de la première marche, ce qui avait poussé certains stratèges autoproclamés à organiser une “mega” manifestation de réaction à Grand-Bassin qui fut un fiasco, les Mauriciens étant définitivement plus intelligents que ceux qui prétendent les diriger. Ces mêmes agents vont également faire des comparaisons — à partir de quels éléments ? — entre la foule d’août et celle de février, tout comme autrefois ils mesuraient les foules aux meetings du 1er-Mai. La seule certitude est qu’il y avait une grosse foule hier à Port-Louis pour scander BLD et BZTD, malgré les tentatives de dissuasions, pour ne pas dire de menaces, avec des évocations de possibles dérapages et désordres.
À cette certitude, il faut en ajouter une autre, aussi importante : il y avait autant, sinon plus de personnes, devant leur ordinateur, leur portable, leur téléphone ou à l’écoute des radios privées pour suivre le déroulement de la marche pacifique. Comme d’habitude, la MBC a utilisé un reportage de quelques dizaines de secondes sur la manifestation pour donner l’occasion au Premier ministre de faire ses commentaires, évidemment négatifs, dans un reportage de plusieurs minutes. Que pouvait-on attendre de plus d’une station nationale qui, samedi dernier, a retransmis en direct sur ses antennes radio la totalité du Comité central du MSM avant de diffuser, à la télévision le soir, de très larges extraits du meeting tenu par le leader du même parti après cette réunion de son Comité central ? Face à cette énième manipulation, on peut comprendre que les Mauriciens, obligés de payer une taxe pour recevoir les signaux de la MBC, ont écrit BLD à l’adresse du ministre responsable lors de la manifestation pacifique d’hier.