Que célébrons-nous le 1er février ?

À la veille de cette commémoration qui nous offre demain un jour férié, comment habitons-nous ce 186e anniversaire de l’abolition de l’esclavage ?

Si elle constitue une date marquante de l’histoire de notre pays, (et même si l’abolition effective n’est intervenue que quatre ans plus tard), force est de reconnaître que les cérémonies officielles demeurent largement instrumentalisées à des fins ethno-politiques. Comme s’il s’agissait ce jour-là de brosser dans le sens du poil ladite « communauté créole ».

On peut espérer, cette année, que des engagements plus fermes seront pris en faveur de la concrétisation, long overdue, de ce Musée de l’esclavage qui devrait venir inscrire avec justesse et justice cette date dans l’histoire constitutive et collective de notre pays. La récente exposition proposée à Port-Louis sur les lieux devant abriter ce futur musée montrent bien à quel point il est important de reclaim cette histoire, mais aussi cette mémoire.

Reclaim, c’est ce qu’a fait Rodrigues. Où la Commission des Arts et de la Culture a décidé, il y a quelques années, de commémorer également la date du 4 juin, « par respect pour l’histoire du pays ». Car ce n’est apparemment que le 4 juin 1839 que la nouvelle de l’abolition de l’esclavage y est arrivée.

La façon dont nous habitons la part de notre histoire liée à l’esclavage est d’autant plus capitale qu’elle peut nous servir à évaluer où nous en sommes aujourd’hui par rapport à cette réalité dont les retombées font intimement et intrinsèquement partie de notre présent. Dans un récent article intitulé “Western Civilization”: The Culture of Slavery vs. the Culture of Resistance, Caoimhghin Ó Croidheáin, artiste et lecturer irlandais, Research Associate du Centre for Research on Globalization, fait ressortir à quel point “the general problem of culture today is its ability to facilitate and support negative aspects of society through encouraging escapism, diversion and ignorance regarding many important issues of contemporary life, such as economic crises, repressive legislation, poverty, and climate chaos. Or worse still, the use of culture to promote elite views of society regarding power and money, as well as imperialist agendas through negative depictions of a targeted ethnic group or country”.

Il va plus loin en affirmant que “We live in a society of contradictions and falsehoods where lies, cheating and deception contradict reality. However, many refuse to see the truths of modern society, while others are actively involved in creating the deceptions that maintain the status quo. We know that people are ‘unfree’ and we accept many different levels of this condition: captivity,  imprisonment, suppression, dependency, restrictions, enslavement, oppression”.

Parlant d’une “culture de l’esclavage », le chercheur fait ressortir que la culture a une longue histoire « of use and abuse”, des jeux du cirque de l’époque romaine aux réseaux sociaux d’aujourd’hui. « In modern society, mass culture helps to maintain this system of exploitation and keeps people in general from questioning their position in the societal hierarchy. The middle classes are lulled into thinking they are free because of better wages making for an easier life, while the working class work ever harder to achieve the benefits of the middle class. However, in general, people work in a globalized system of exploitation that supports and maintains it thus making wage slaves of the 99 percent”, dénonce-t-il.

Pour lui, l’esclavage moderne prend diverses formes, telles le trafic humain, la servitude pour dettes et le travail forcé. Les Nations Unies estiment ainsi qu’aujourd’hui, 40,3 millions de personnes vivent sous une forme « d’esclavage moderne ». Les femmes constituant 71% de ce chiffre, et les enfants 25%…

En quoi, face à cela, une reconnaissance et connaissance de notre histoire passée d’esclavage serait-elle importante ? Peut-être parce qu’elle nous renseigne aussi sur cette autre culture liée à la culture de l’esclavage, à savoir la culture de la résistance. Ou comment, à travers l’histoire, les esclavées et esclavés se sont rebellés contre l’oppression, ont combattu pour leur liberté de rêver, d’être libres, de construire autrement, de façon plus juste.

Aujourd’hui, dit le chercheur, “internet censorship and the gradually increasing power of the state (through police, courts, and prisons) using current and new legislation will be able to continue unabated, that is, unless the slave culture that facilitates it is shaken off and a new culture of resistance is born”….

Le 20 janvier dernier, Amanda Gorman a captivé et enthousiasmé la planète entière en disant son poème « The hill we climb », lors de la cérémonie d’investiture de Joe Biden comme 46e président des États-Unis.

Pour écrire son texte, elle dit avoir au départ consulté les discours d’Abraham Lincoln et de Martin Luther King. Mais ce sont les émeutes du Capitole, violemment pris d’assaut une semaine plus tôt par des supporters de Donald Trump, dans le but d’empêcher la validation officielle de l’élection de Joe Biden suite au vote du 3 novembre 2020, qui ont eu un effet décisif sur l’écriture de son poème. Et sur le message qu’elle voulait faire passer à travers lui. « Je me suis rendu compte à quel point nous avions besoin d’un message d’espoir et d’unité. Mais sans gommer ou fermer les yeux sur les cruelles vérités avec lesquelles l’Amérique a besoin de se confronter et de se réconcilier », dit-elle.

Celle qui se décrit comme une «fille noire maigre, descendante d’esclaves, élevée par une mère célibataire », dit que la poésie, pour elle, est « un instrument de transformation sociale. C’est un art éminemment politique, parce que cela demande de rompre et de déstabiliser la langue dans laquelle vous travaillez. Vous repoussez le statu quo. »

Avant de prendre la parole en cette date forte du 20 janvier 2021, elle dit avoir fait ce qu’elle fait toujours à chaque fois qu’elle se produit : se réciter un mantra. Un mantra qui dit : “I’m the daughter of black writers. We’re descended from freedom fighters who broke through chains and changed the world. They call me”.

 

Les mots d’Amanda Gorman dans « The hill we climb » résonnent fortement :

We’ve learned that quiet isn’t always peace

And the norms and notions

of what just is

Isn’t always justice

And yet the dawn is ours

before we knew it

Somehow we do it

Somehow we’ve weathered and witnessed

a nation that isn’t broken

but simply unfinished

 

And yes we are far from polished

far from pristine

but that doesn’t mean we are

striving to form a union that is perfect

We are striving to forge a union with purpose

To compose a country committed to all cultures, colors, characters and

conditions of man

And so we lift our gazes not to what stands between us

but what stands before us

We close the divide because we know, to put our future first,

we must first put our differences aside

We lay down our arms

so we can reach out our arms

to one another

We seek harm to none and harmony for all

Let the globe, if nothing else, say this is true:

That even as we grieved, we grew

That even as we hurt, we hoped

That even as we tired, we tried

 

We will raise this wounded world into a wondrous one”

Oui, ne plus être unfree, c’est peut-être, sans cesse, repousser le statu quo de l’histoire tue. Et construire la capacité de refuser l’imposition d’un monde à la mémoire et aux espoirs fracturés…