Si on nous avait dit…
Si quelqu’un nous avait dit, à cette date l’an dernier, que l’année 2020 allait être aussi bouleversée et bouleversante, nous ne l’aurions pas cru. Tous ceux qui espéraient et clamaient que cela allait être l’année 20/20 en ont été pour leurs frais. Dans nos cauchemars les plus fous, nous n’avions pas imaginé cela. Certes, la littérature et le cinéma avaient produit leur lot de scenarii catastrophe et de dystopies, ces récits de fiction dépeignant des société imaginaires organisées de manière à ce qu’il soit impossible d’échapper à son enfermement et à des dirigeants exerçant un pouvoir absolu sur tous les faits et gestes des populations et personnes concernées. Mais il était toujours possible de croire qu’il ne s’agissait là « que » de littérature…

C’était oublier que la dystopie ne relève pas exclusivement de la science-fiction, mais aussi de l’anticipation. Cette capacité à voir se dessiner les choses au-delà de la surface et en avance de son temps. Peu de dirigeants de la planète avaient accepté d’écouter ceux qui tentaient d’alerter sur un arrêt subit de notre monde en raison de l’exacerbation d’un modèle capitaliste et ultra-libéral qui ne connaissait plus de limites dans l’exploitation de notre planète. La jeune Greta Turnberg et tous ceux qui tentaient de faire entendre leur voix étaient au mieux perçus comme des emmerdeurs, des empêcheurs de continuer à exploiter en rond. Non, notre monde, et son « développement », ne pouvaient pas être ralentis.

Puis est survenu la Covid-19. Et l’impensable, l’inenvisageable est arrivé : notre monde a été arrêté par un « petit » virus…

Soudain, les dirigeants politiques avaient le pouvoir d’interdire à la population mondiale de sortir de chez elle pendant des mois, puis nous y autoriser certains jours seulement, voire par ordre alphabétique comme chez nous.

Nous n’en sommes clairement pas sortis. Avec près de 80 millions de cas officiellement recensés, plus de 1,7 million de morts, la pandémie n’a pas relâché son emprise, et de nombreux pays se sont retrouvés à nouveau confinés pour Noël. Et l’annonce, en ce mois de décembre, de la mise en circulation d’un vaccin a suscité des espoirs vite contrés par la découverte d’une mutation du virus encore plus virulente.

Au-delà des chiffres du bilan humain, on anticipe beaucoup les conséquences économiques de ce shut down du monde. Chez nous à Maurice, où nous n’aurions jamais cru voir notre modèle tout-tourisme être littéralement fermé pendant de longs mois et sans perspective prévisible de ré-ouverture, nous risquons de prendre avec encore plus de force l’an prochain, la mesure de l’origine du mot île, dont la racine latine, Insula, insulae, donne aussi le mot isolation…

Rendu public vendredi, le dernier Continuous Multi-Purpose Household Survey post-confinement Covid-19 mené par Statistics Mauritius révèle que 4 ménages sur 5 disent avoir du mal, à la fin de chaque mois, à faire face à leurs divers engagements. 34% des ménages rapportent une baisse de leurs revenus depuis le début de la pandémie. Deux abonnés sur cinq éprouvent des difficultés pour régler leurs factures d’eau et d’électricité. 25% avouent des difficultés à honorer le paiement de leurs achats faits à crédit.

Plus qu’une baisse de train de vie, cela entraîne des répercussions jusque sur la capacité à se nourrir. Le rapport note ainsi que pour faire face à leurs besoins alimentaires, certains foyers seraient contraints à sauter un repas chaque jour ou à passer un jour entier sans manger. Le nombre de foyers où au moins un membre reste sans manger pendant un jour entier s’élevait à 4% en septembre dernier. A Albion, on a ainsi vu la création d’une formule de Restos du Cœur, auquel ont été contraints d’avoir recours de « nouveaux pauvres », qui appartenaient jusque-là à la classe dite moyenne.

Toujours d’après le rapport de Statistics Mauritius, le nombre de sans-emploi enregistre une hausse significative: 4 900 personnes de plus de juillet à septembre de cette année, ce qui fait un total de 62 200 chômeurs (32 000 hommes et 30 200 femmes) soit un taux de chômage de 10,9%. Avec un pic énorme de 30% dans la tranche d’âge de 16 à 24 ans.
On peut se sentir rassuré par le fait que le gouvernement a décidé de prolonger de décembre 2020 au 30 juin 2021 l’interdiction de licenciement faite aux entreprises qui bénéficient du Wage Assistance Scheme sous lequel le gouvernement leur avance de quoi payer les salaires de leurs employés. Mais les rumeurs et informations de fermeture dès le mois de janvier sont légion.

A côté de cela, les abus se sont multipliés. Et les espoirs un temps entretenus d’un monde soudain réveillé et plus solidaire se sont vite estompés. Chez nous, la gabegie politique semble ne plus avoir de limites. Plus c’est pire, plus ça empire. Touche le fond mais creuse encore. Et à travers le monde, l’essor d’une véritable « mafia du coronavirus » vient couronner un emballement de l’exploitation et des inégalités.

Qu’aurons-nous appris de 2020 ?

Il reste encore à prendre la mesure de l’impact humain de cette pandémie au-delà de ses statistiques de malades et de décès. L’impact psychologique et émotionnel. Sur ces enfants dont le vocabulaire est désormais truffé de « confinement », de « gestes barrière », de la conscience tellement ébranlante qu’ils peuvent être un danger mortel pour ceux qu’ils aiment… L’impact sur ces jeunes dont on rapporte de plus en plus de décrochages au niveau scolaire et universitaire, minés par un sentiment de précarité incontrôlable. L’impact sur ces adultes qui ont vu balayer des décennies de travail par une mise au chômage jamais envisagée. L’impact sur ces personnes âgées qu’on a laissées à leur sort de désertion et d’abandon « pour leur bien »…
2020 année en C. Comme Covid. Cabossée. Cacophonique. Chaotique. Calamiteuse. Année Cacade…

Mais encore ?

Dans l’âpre débat qui a eu lieu ces dernières semaines en France autour du fait que la culture n’était pas considérée comme faisant partie des choses «essentielles», et donc contrainte à l’arrêt et à la fermeture, une psychologue a fait ressortir ceci : dans des situations traumatisantes comme celle que nous vivons avec la pandémie de Covid-19, l’art et la culture nous fournissent des moyens essentiels de faire face à et de transcender les difficultés.

Un exemple pour s’en convaincre ? Chez nous cette année, les marchés de Noël ont fleuri comme jamais auparavant. Partout, de tout nouveaux participants qui, ayant perdu leur emploi, d’ouvrière d’usine ou de personnel navigant d’Air Mauritius, se sont mis à recycler, à upcycle et à créer divers produits d’une remarquable qualité.

La semaine dernière, le Prix du diaporama sonore 2020 attribué par le collectif Diapero, avec l’Obs et Arte Info comme partenaires, a été décerné à une œuvre du photographe Simon Arcache. Il y raconte l’histoire d’un homme, nommé Freeman Vines, décrit comme «Afro-américain, engagé et adepte du recyclage». Cet homme habite le petit village de Fountain, 400 habitants, au cœur de la Caroline du Nord, aux Etats-Unis. Dans ce lieu connu comme une ex-plantation à l’époque de l’esclavage, il s’est un jour interrogé sur l’absence de cimetière. «Où ont-ils enterré les corps des esclaves?» Là, ils sont nombreux à être morts pendus aux arbres. Se balançant au bout des branches comme ces «strange fruits» que chantait Nina Simone.

Freeman Vines, qui exerce le métier de luthier, s’est lancé dans une extraordinaire entreprise historique et artistique: il fabrique des guitares avec du bois venant d’arbres auxquels étaient pendus des esclaves et plus largement des Afro-Américains jusque dans les années… 1940. Pour qu’ils ne soient pas oubliés, et «pour que ces voix meurtries puissent, par la musique, dire leur histoire». Créer, pour prendre la pleine mesure, et transcender…

Alors 2021, année en C ?
Pourquoi pas C comme Compassion, Compétence, Conscience.
C comme Centrée, Constructive, Courageuse, Crédible, Chaleureuse.
C comme Capable ou pas ?
Un coup d’œil vers Jacinda Arden en Nouvelle Zélande pour se dire que non, cela ne relève pas de la naïveté ou de l’irréalisable.Après l’échouement calamiteux du Wakashio sur nos récifs, c’est bien une idée créative de façonnage de bouée en paille de canne a mis toute une population en marche, une impulsion qui a sauvé nos côtes du désastre…
Alors, C comme Croire, et Créer…