Adieu Nooresh, vous avez vécu pour les courses et vous avez donné votre vie pour les chevaux. Tout au long de votre courte existence, vous avez rendu votre pays fier, car vous avez fait flotter haut son drapeau et vous avez donné une vraie de leçon de vie à vos pairs à force de travail et de persévérance. En plus, vous étiez ce qu’on appelle un gentleman.

Vous avez toujours été déterminé à devenir jockey depuis que votre oncle vous a fait découvrir la piste du Champ de Mars. Et finalement, vous êtes parvenu au sommet en étant consacré l’an dernier champion à Maurice, votre pays. Votre rêve d’enfant était assouvi, mais vous aviez encore d’autres ambitions.

Vous avez tout fait dans les normes et de façon académique. Diplômé de la SA Jockey Academy à Durban et deux fois apprenti champion en Afrique du Sud lors de saisons consécutives en 2011-12 et 2012-13, vous êtes ensuite revenu à Maurice, avant de repartir pour Singapour, Hong Kong et la Malaisie, où vous fait l’essentiel de votre carrière.

Votre première monte, toujours dans les règles de l’art, a eu lieu le 8 novembre 2009 sur Subtle Beauty à Scottsville, tandis que votre tout premier gagnant était une pick-up ride le 16 mars 2010 sur Shine The Gold à Turffontein. Dès lors, les spécialistes savaient que vous étiez taillé et fait pour faire une carrière exceptionnelle dans ce métier.

Après avoir intelligemment quitté Maurice pour ne pas finir dans la trappe de la magouille facile, vous avez fait de Singapour votre domicile professionnel pendant cinq ans, et vous y avez remporté le premier de vos 217 vainqueurs dans la cité-État lors de votre toute première course sur Majestic Moment le 5 juin 2014. Vous y aviez même réalisé l’exploit devant votre épouse Chaaya, votre belle-sœur Anusha, votre beau-frère Avi, de gagner cinq courses sur la piste de Kranji à Singapour lors d’une journée en août 2016. Vous avez toujours été dans le top 10 des jockeys dans ce pays où la concurrence est ardue vu le plateau de jockeys étrangers qui y montent.

Finalement, en avril 2019, invoquant des raisons familiales, vous êtes revenu à Maurice, où vous avez rejoint l’entraînement mauricien qui est à la hauteur de vos ambitions, l’établissement Rousset. Après une deuxième place au classement, vous avez finalement, sur vos terres en 2020, obtenu ce titre de jockey champion dont vous rêviez et qui vous allait si bien.

Restera dans notre mémoire à jamais cette image de votre épouse et de vos deux enfants dans vos bras avec les deux cravaches d’or bien méritées, car ce jour-là, nous étions très fiers que Ron’s Joy et MM. Rousset et Seesurrun vous avaient permis enfin de monter sur la plus haute marche du podium au Champ de Mars. Les applaudissements bien mérités qui vous étaient adressés par ce public enthousiaste étaient une belle revanche sur ces quelques rares mauvais perdants qui vous chambraient de temps en temps, mais qui vous aimaient quand même.

Et c’est dans ce winning spirit que vous avez abordé cette année 2021 avec toute la confiance qui vous a toujours animé. Toujours à l’heure au travail et consciencieux dans les entraînements, vous visiez avec justesse le Graal, mais vous ne saviez pas que le destin en avait décidé autrement. Que le Tout-Puissant vous attendait déjà là haut, lui à qui vous vous adressiez personnellement après chaque victoire pour le remercier avec la main levée vers le ciel après y avoir mis un baiser affectueux.

Lors de cette journée de samedi dernier où régnait, il faut le dire, une atmosphère pesante, sur laquelle nous n’insisterons pas aujourd’hui, vous avez débuté la saison gentiment et dans l’anonymat. Jusqu’à cette épreuve dédiée au cheval Noble Salute, un champion mythique de notre hippodrome, où vous aviez une chance de premier ordre d’ouvrir votre compteur de victoires pour cette saison aux mille promesses et perspectives.

Toujours impeccablement mis, vous êtes monté sur le dos de Rule The Night avec confiance, mais surtout cette concentration caractéristique du champion que vous êtes. Après un début de course moyen, vous avez perdu votre position peu avant le poteau des 600 mètres lorsque Golden Tractor vous a dépassé. Vous avez alors pris la corde. Nous nous sommes dit qu’il allait être bloqué en ligne droite et que ce n’était pas nécessairement une bonne décision, quoique c’était le plus court chemin vers l’arrivée. Et puis, en harmonie parfaite avec votre monture, vous êtes passé à la vitesse supérieure et nous nous sommes dit que votre monture dégageait une telle impression de puissance que vous alliez manger un à un vos adversaires.

Mais c’était sans compter avec la glorieuse incertitude du turf. Votre adversaire Golden Tractor a eu peur du crossing, il a sauté, il a perdu l’équilibre et s’est mis en travers de votre chemin trop étroit pour l’éviter. Le choc fut spectaculaire et inattendu, et vous avez été désarçonné. Vous êtes tombé à grande vitesse la tête la première, avant que ne roulent sur vous deux masses de 500 kg chacune. Le choc était violent. Dès ce moment-là, nous savions qu’il fallait craindre le pire.

Vous ne bougiez pas, alors que votre compagnon d’infortune, Benedict Woodworth, avec lequel vous avez si souvent monté à Singapour, était, lui, assis par terre et se tordait de douleur. Vous restiez inerte. La peur au ventre, et un frisson indescriptible traversa notre être. Nous craignions déjà que ce ne soit fini. Nous avons espéré des heures durant. Puis, la nouvelle, la terrible nouvelle est tombée. Vous n’étiez plus de ce monde. Vous aviez rejoint le paradis et les anges… Nos yeux se sont alors embués et nous avons versé une larme pour vous.

À ce moment-là, nous avons repensé à cette image, ce bout de voyage que nous avons passé dans le même avion vers Dubaï, où nous nous sommes séparés. Vous qui partiez tenter votre chance à Singapour et nous qui allions vers l’Australie, un pays où vous auriez connu une fabuleuse carrière aussi. Nous nous souvenons de ce petit jeune homme frêle, accompagné d’une si jeune fille aussi frêle que vous, qui était ou allait devenir votre épouse. Comme deux enfants, vous vous amusiez à vous taquiner, si plein d’insouciance, de joie de vivre et déjà malgré votre jeune âge, complices pour la vie.

Nous nous sommes dit un instant que vous aviez fait le bon choix de sortir du piège des courses mauriciennes et de tenter l’aventure ailleurs comme d’autres et votre alter ego, Karis Teetan. Comme beaucoup de Mauriciens anonymes, tous les turfistes, vos amis jockeys, dont un Rai Joorawon inconsolable, et tous les professionnels des courses et le MTC, nous avons apprécié ce que vous incarniez dans votre vie publique et nous estimons que les honneurs qui vous ont été rendus cette semaine étaient tout à fait mérités.

Cela dit, il faudra faire encore plus pour la postérité pour que votre souvenir soit éternel. Pour être à la hauteur de ce sacrifice de votre vie sur cette piste. Une piste que vous avez contribué à entretenir lorsqu’à 15 ans vous veniez l’arroser quotidiennement avec votre oncle et où vous avez cumulé presque une centaine de victoires. Votre destin s’est scellé sur votre terrain de jeu, votre lieu de travail. Ainsi va la vie, ainsi va la mort !

À la famille Juglall, à votre épouse Chaaya et vos deux garçons, ainsi que votre famille et votre jeune frère Tejash, qui a également embrassé la carrière de jockey, Turf Magazine présente humblement ses sincères condoléances.

Adieu Nooresh Juglall, adieu Champion !