L’heure est très grave pour tous ceux qui ont le cœur mauricien. Pour chacun d’entre nous, fils et fille du sol, qui trimons depuis des décennies, portant l’héritage de nos aînés, qui nous ont pétris d’amour, de compréhension, d’affection et de respect de l’autre, indépendamment de nos appartenances ethniques, métissées ou pas.

Un très grand nombre d’entre nous avons nos meilleurs souvenirs avec ces voisins qui ont été les premiers à nous venir en aide après, par exemple, le passage d’un terrible cyclone, où toutes les maisons étaient inondées, les vêtements trempés et les provisions emportées par les torrents. Ces soirs où l’on se réunissait à la lueur des bougies pour partager un repas de fortune, où chacun y mettait du sien – un peu de bouillon brèdes de Bhai Ganga, du riz de Kala Fatma, des raisins secs apportés par Antoine et des boissons gazeuses rescapées de la boutique de Ah-Yen… Des exemples comme celui-là pullulent dans nos mémoires. Plusieurs générations de Mauriciens ont d’ailleurs bâti leur identité à partir de ces instants de pur bonheur où, ni race, ni couleur de peau, ni religion n’étaient une entrave, un obstacle. Plutôt, ces différences cultivées sont devenues des remparts. Des refuges contre l’isolement, l’enfermement, l’oubli, l’ego.

L’heure est grave parce que, malgré les multiples appels et messages on ne peut plus clairs – envoyés à nos dirigeants pour (quasiment) les supplier de « make amends » et de rectifier le tir sur une foule de questions qui font mal au cœur, comme le sort de ces squatteurs et de ces enfants contraints de dormir à la belle étoile depuis déjà plus de 110 jours –, ceux qui tirent les ficelles du pouvoir n’en ont cure. Face à ceux qui mendient presque un peu d’attention, Pravind Jugnauth, plus que jamais muré dans sa tour d’ivoire, ainsi que ses ministres, qui ne sont pas les premiers ni les derniers à avoir commis des bourdes, leur opposent leur implacable silence. Pire, certains ne s’embarrassent pas d’étaler leur arrogance dans leurs prises de position et leurs répliques via les médias ! Et, parallèlement, quelques pyromanes, avides de sang et de larmes, s’amusent à jeter de l’huile sur le feu. Pensant ainsi attiser la haine, semer la division, nourrir les démons de l’intolérance, caressant la répulsion et suscitant l’aversion pour l’autre… Toujours mû par l’ignorance, le repli sur soi.

Nous préférons pourtant croire que même les plus virulents de ces pyromanes partagent en réalité ce profond sentiment d’appartenance et souci patriotique qui déplace les foules depuis le 11 juillet dernier dans nos rues ! Mais, note de discorde : la manière qu’ils privilégient pour s’exprimer n’est définitivement pas la bonne. Car pour protéger les siens, il n’y a pas à pratiquer de « noubanisme » : nous sommes tous dans le même bateau ! Et si l’on ne s’y prend pas rapidement et maintenant, nous allons tous nous retrouver au fond de l’océan, à dormir auprès des pauvres poissons et autres créatures marines, « stressés » et poussés à la mort après le triste épisode du MV Wakashio !

L’heure est à la réinvention. Il est temps, plus que jamais, de revoir notre pensée, de redéfinir notre attitude, de reformuler notre approche. La pandémie mondiale de COVID-19, d’une part, nous a donné une sérieuse leçon sur notre rapport avec tout ce qui nous entoure. Le cortège de problèmes qui suit depuis ne doit surtout pas être enfoui ni négligé. Les (trop nombreux) manquements de ce présent gouvernement – la crise sociale et économique grandissante, les droits bafoués des citoyens avec des lois « dominer », les exercices de licenciements et autres pratiques opaques de patrons plus soucieux de protéger leurs poches et leurs proches – doivent cesser !

Maurice et son peuple sont au carrefour de leur avenir. Un futur qui peut être radieux et harmonieux. Ou stérile et incertain. C’est au choix ! Demain nous appartient, si nous décidons de nous réinventer maintenant. De plus en plus de Mauriciens adhèrent au mouvement citoyen initié par le Kolektif Konversasyon Solider. Chaque jour, des compatriotes, ici et ailleurs, se réveillent d’une longue torpeur. Il s’agit de profiter de ce momentum pour jeter les bases solides d’une île Maurice dont nos enfants et petits-enfants seront fiers. Et non le contraire.