On a longtemps tenté de nous faire croire qu’il n’y avait pas d’alternative possible au « développement » du monde tel qu’il s’est fait et a accéléré au cours de ces 25 dernières années. Le fameux TINA (There Is No Alternative), slogan souvent utilisé par la Première ministre britannique Margaret Thatcher dans les années 1980 pour signifier que l’économie de marché était le seul système qui marchait, et que tout débat à ce sujet était inutile. Le tout dans une perspective de capitalisme global, en affirmant cyniquement que le principe du marché et du commerce dits « libres » découlait du principe moral du libre choix de l’être humain…

Le résultat aura été un véritable cataclysme humain.

Au cours de ses trois mandats, la « Dame de Fer » a ainsi coupé les programmes d’aide sociale, laminé les syndicats et privatisé un certain nombre d’industries, causant de catastrophiques pertes d’emploi.

En 2001, la critique de la globalisation Susan George lança le slogan opposé avec « Another World is Possible ». Cela n’empêcha pas, en 2013, le Premier ministre David Cameron de ressusciter la formule en affirmant, en référence à la politique d’austérité en Grande-Bretagne : « If there was another way I would take it. But there is no alternative ».

Dans les affaires du monde, l’humain « ordinaire », qui tente au mieux de s’en sortir dans sa vie quotidienne, est souvent considéré et traité comme chose que l’on broie en toute impunité pour servir de combustible au grand brasier qui réchauffe et éclaire les puissants.

Mais aujourd’hui, la Terre brûle, au sens propre.

Aujourd’hui, le dernier rapport du GIEC (Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat) vient démontrer clairement que nous sommes déjà en état d’urgence climatique, avec un réchauffement dont on voit déjà, un peu partout à travers la planète, les manifestations dramatiques.

Comme tous les Petits États Insulaires, Maurice est particulièrement à risques, vu l’accroissement prévisible des cyclones de forte intensité et autres phénomènes météorologiques extrêmes style pluies diluviennes, la montée des eaux qui va continuer à éroder et rétrécir notre littoral, et la pression à laquelle vont être soumises les populations côtières.

La semaine dernière, nous avons commémoré le premier anniversaire du naufrage du Wakashio sur les récifs de la côte sud-est, et s’il ne s’agit pas là d’un phénomène climatique, cet événement nous a permis de mesurer à quel point certains écosystèmes humains sont vulnérables. Jeudi dernier, le collectif « Ansam nou pli for », créé par des Mauriciens de la diaspora au lendemain de la marée noire du Wakashio, procédait au lancement d’un ouvrage intitulé Contemplations. Outre de générer par sa vente des fonds qui seront reversés aux pêcheurs du sud-est toujours affectés par cette catastrophe, ce bel ouvrage regroupant des poèmes et tableaux d’artistes locaux dit bien une part du profond traumatisme qui a et qui continue d’affecter la population du sud-est.

On parle souvent du préjudice financier, parce qu’il est plus ou moins chiffrable. Mais qui dira les vies souillées, les espoirs brisés, celles et ceux, habitués à travailler et nourrir leur famille, qui se sont subitement retrouvés dans l’incapacité de le faire, contraint-es d’attendre la générosité, pour ne pas dire la charité, de quelques autres pour pouvoir faire dîner leurs enfants. Celles et ceux qui ont soudain perdu le rêve pour lequel ils ont longtemps travaillé, et épargné, de pouvoir avoir leur propre toit sur leur tête, mettre leurs parents et leurs enfants à l’abri.

Tant de détresse impuissante, et en face, un je-m’en-foutisme et une impunité de ceux qui sont pourtant payés pour assurer la sécurité de nos côtes et ses habitants.

C’est ainsi. Le monde est ainsi. Le développement est ainsi, on n’y peut rien, nous dit-on.

Pourtant, le Covid-19 est venu battre en brèche cet argument jusqu’ici présenté comme irréfutable. Le Covid-19 est venu nous montrer que ce qu’on nous disait impossible à ralentir pouvait tout bonnement être stoppé.

Pas d’alternative, vraiment ?

Pourtant, certains pays racontent une autre histoire.

Il y a ainsi le cas du Bhoutan. Qui, plus qu’un bilan carbone neutre, a réussi à atteindre un bilan carbone négatif. Une exception mondiale, qui relève d’un choix et d’une orientation totalement déterminés.

Niché entre les deux mastodontes industrialisés que sont la Chine et l’Inde, dans l’est de la chaîne de l’Himalaya, ce pays de 38 394 km2 (presque l’équivalent de la Suisse), a choisi de faire du développement durable le centre de son identité.

Là où l’ensemble des pays du monde mettent en avant leur PIB (Produit intérieur brut), le Bhoutan est le seul pays au monde à avoir institué un indice du Bonheur national brut. Ou comment développer un pays en trouvant un juste équilibre entre croissance économique et développement social, protection de l’environnement et préservation culturelle, le tout sous une bonne gouvernance responsable.

Il ressort ainsi que la Constitution du pays exige que les forêts recouvrent 60% de son territoire et soient protégées. Le pays détient le record mondial du nombre d’arbres plantés par heure.

Du coup, le Bhoutan s’est construit comme une destination touristique unique, optant pour un tourisme écologique régulé à faible impact. Depuis 1974, un visa spécial est attribué, en nombre soigneusement contrôlé, pour pouvoir y accéder. Chaque touriste doit s’acquitter d’une taxe quotidienne de $65 liée au développement durable. Cette taxe est utilisée pour financer l’éducation, le système de santé, l’éradication de la pauvreté et l’aménagement d’infrastructures.

Utopie lointaine diront certains.

Mais plus près de nous, en Afrique, le Gabon est aussi en train de construire une autre histoire. Autrefois dépendant des recettes du pétrole, il a décidé, il y a quelques années, de se réorienter pour devenir un « green superpower ».

Depuis le début des années 2000, ce pays a préservé une grande partie de sa forêt tropicale vierge à travers la création de 13 parcs nationaux, dont l’un est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Ses forêts absorbent un total de 140 millions de tonnes de CO2 chaque année, ce qui équivaut à enlever…30 millions de voitures de la circulation dans le monde.

Et cela paye.

Le Gabon s’est en effet engagé très concrètement à faire contribuer les marchés financiers à la lutte contre le changement climatique.

En juin dernier, il est le premier pays d’Afrique à avoir reçu des paiements basés sur ses résultats pour la réduction des émissions dues à la déforestation et à la dégradation des forêts. Ce, dans le cadre de l’accord novateur conclu avec l’Initiative pour les forêts d’Afrique centrale (CAFI), une initiative multidonateurs hébergée par l’ONU, en 2019, pour un total de 150 millions de dollars sur dix ans. Ce qui ouvre la voie au Gabon pour finaliser les systèmes qui seront nécessaires pour permettre au pays de vendre officiellement des crédits carbone à l’avenir. Et, partant, d’obtenir des paiements qui lui permettront de stabiliser les forêts et d’inverser la déforestation et la dégradation des forêts, plutôt que de simplement ralentir, réduire la déforestation.

Dans son édition du mois de juillet, le Financial Times évoque le cas du Gabon, en citant notamment Iftikhar Ali, un trader et ex-hedge fund manager, actuellement directeur des capitaux d’emprunt au African Conservation Development Group. Une compagnie qui se spécialise dans la gestion durable des terres et l’écotourisme. Une compagnie incorporée à… Maurice.

Au nom du CAFI, Sveinung Rotevatn, ministre norvégien du Climat et de l’Environnement, devait féliciter le Gabon en ces termes : « C’est la première fois qu’un pays africain est récompensé pour avoir réduit les émissions liées aux forêts au niveau national.  Il est extrêmement important que le Gabon ait fait ce premier pas. Le pays a démontré qu’avec une vision, un dévouement et un dynamisme forts, des réductions d’émissions peuvent être réalisées dans la forêt du bassin du Congo ».

Une vision, un dévouement et un dynamisme forts…

N’avons-nous pas l’impression que c’est cela, justement, qui nous manque ?

Il est sans doute temps de sortir du fatalisme ambiant qui tend à nous convaincre qu’il est trop tard et que nous n’y pouvons rien. Par simple manque d’idées, de vision, et d’engagement réel…

 

SHENAZ PATEL