Alshibaa tient enfin sa revanche et entre dans la cour des grands du Champ de Mars. Car il faut être grand pour venir à bout d’un champion hors normes comme White River. Ainsi, après trois tentatives vaines de faire tomber de son piédestal le cheval champion de la saison 2019, le prometteur cheval de l’établissement Maingard, l’éternel Poulidor jusque-là, est parvenu à ses fins dans l’épreuve reine du calendrier hippique mauricien et, pire, il a infligé une cinglante défaite à son rival, car la distance qui sépare les deux chevaux à l’arrivée ne souffre d’aucune contestation de la supériorité du jour. Elle a au contraire créé la stupéfaction générale, y compris la nôtre, car on aurait souhaité une lutte plus épique et plus haletante.

Nous avions nous-même écrit dans cette rubrique la semaine dernière que les Maiden à moins de cinq chevaux ont été ces derniers temps toujours fatals aux favoris sans pouvoir vraiment trouver une explication logique à ce constat. Il s’est encore révélé dimanche dernier, mais cette fois, nous pouvons affirmer que c’est la tactique prônée par le clan Maingard, exécutée à la perfection par Cédric Ségeon, qui a permis à Alshibaa de piéger le crack entraîné par Subiraj Gujadhur, pourtant présenté dans une forme resplendissante. Le pire, c’est que le jockey de White River, Derreck David, par excès de confiance ou par un indéfinissable égarement, s’en est étrangement accommodé en acceptant de subir des fractionnels d’une lenteur extrême — qu’il ne pouvait ne pas savoir — au détriment des chances de son cheval, puisqu’ils étaient annonciateurs d’une fin de course extrêmement rapide plus favorable à son adversaire Alshibaa, qui a montré qu’il était toujours un meilleur finisseur que lui dans le passé.

On ne refera pas la course, car chacune a sa propre vérité, mais à tout le moins, Derreck David aurait dû dès l’entame de l’épreuve durcir la course et prendre les devants pour, au moins, tenter d’émousser son adversaire et surtout être plus en ligne avec les instructions reçues plutôt que d’envelopper fortement des rênes dans sa poigne et contraindre son cheval à ne pas s’étendre normalement. « Mort dans la main », comme dit l’expression courante au Champ de Mars. En tout cas, l’image la plus choquante et humiliante de ce Maiden, c’était de voir White River sous la cravache à 600 mètres de l’arrivée alors qu’il était toujours à la croupe de son adversaire et futur vainqueur Alshibaa. C’était une image de détresse qui annonçait un crash à la Wakashio, avec à son bord un capitaine désorienté qui est le seul à savoir pourquoi il n’a pas été à la hauteur de la situation. Ce n’est pas tant la défaite de White River qui chagrine, car nul n’est invincible, mais son ampleur, et ce n’est certainement pas la boiterie du retour au paddock qui expliquera cela. Sans aucun doute, c’est le rythme alterné, très lent en milieu de course, et rapide dans les ultimes 1000 mètres de la course, qui a choked le champion. Les prochains jours nous diront si White River se remettra ou non de cet échec doublé d’une blessure, mais nous souhaitons tous qu’il le soit pour défendre son titre dans la Coupe d’Or.

On peut comprendre que l’entourage de White River soit quelques jours après cette cuisante défaite encore sous le choc de cette inattendue défaite, mais la liesse des membres de l’entraînement Maingard après la course est tout aussi compréhensible, car cette victoire d’Alshibaa était intérieurement et secrètement un immense silent hope. Car, il faut le dire, sans diminuer les mérites des deux autres partants de la course, le cheval qui portait les couleurs de Didier Merven, un propriétaire passionné et qui méritait cette réjouissante récompense, était le seul adversaire valable à White River dans cette épreuve et sur la distance classique. L’espoir était encore plus permis puisque Ricky Maingard avait déjà engrangé deux Maiden d’anthologie dans son escarcelle avec les brillants Ice Axe (2012) et Parachute Man (2016) à quatre ans d’intervalle. En 2020, quatre ans plus tard, le destin était dans l’ordre des choses pour l’habile entraîneur que nous félicitons ainsi que tous ceux qui sont associés d’une façon ou d’une autre à ce crack en devenir d’un Maiden qui a montré combien la glorieuse incertitude du turf et la présence de chevaux de valeur étaient des ingrédients majeurs de la popularité des courses.

Et par les temps qui courent, il faut veiller à réconcilier le grand public et les courses. On a encore vu dimanche comment la magie du Maiden continue à opérer chez bon nombre de Mauriciens venus pique-niquer en famille pour cette journée. Il faudra penser à l’avenir à libérer davantage l’espace central du Champ de Mars pour accueillir ce public le jour du Maiden, car le nombre de voitures garées à cet endroit et d’autres aménagements ne laissent pas suffisamment d’espace pour recréer cette communion et cet esprit bord de mer et festif de la journée du Maiden entre le public et les courses.

Mais l’esprit de la fête ne peut faire oublier l’impasse où se trouvent nos courses ces jours-ci. Les propriétaires déjà maltraités lors du retour à la compétition après le lockdown — car considéré comme la cinquième roue de la charrette — continuent à faire les frais de l’incohérence de la politique monétaire des courses prônée ces jours-ci par le MTC. À force de comprimer les stakes money surtout pour des épreuves majeures comme le Maiden qui a été réduit de presque 50%, c’est l’investisseur en chevaux qu’on comprime et c’est au nerf de la guerre de l’industrie qu’on s’attaque. C’est aussi simple que cela : pas de chevaux, pas de courses. Qui va acheter de nouveaux chevaux si les propriétaires ne reçoivent pas en retour les dividendes nécessaires pour le faire et payer leur entretien et leur entraînement ? Bien qu’il y ait encore quelques mécènes qui investissent pour l’amour du cheval et des courses, l’hippisme est avant tout une industrie avec des acteurs qui vivent et agissent sur des flux monétaires.

L’annulation semaine après semaine des épreuves programmées et le dédoublement des courses chaque semaine pour faire un programme de huit courses, au lieu des neufs inutiles obtenues, à la lèche, démontrent la réalité du manque de chevaux amplifié par une augmentation de journées qui n’est pas soutenable avec l’effectif actuel. Il faut le dire, cette politique de courses tous azimuts a été concoctée pour assouvir les désirs d’un opérateur de paris qui a les faveurs des entrées auprès d’influentes personnalités au PMO.

Il est temps que le MTC se dote de vrais dirigeants qui aient des guts et la capacité persuasive pour faire comprendre à l’État qu’il ne peut continuer à prendre d’une industrie des millions sans faire aucun retour, surtout dans une période de crise. L’heure des petits dirigeants qui pratiquent la mendicité à la GRA et des compromissions avec des pseudo-représentants et financiers du parti soleil est dépassé. Il est temps de sortir du bois et informer clairement la population de la situation d’otage compatissant où se trouve aujourd’hui le MTC à qui on impose ces jours-ci de passer d’un club à une entreprise avec l’ambition à peine cachée d’emmener au firmament celui qui dans l’ombre achète, vend et diffame ses adversaires pour prendre le contrôle de l’activité hippique.

Il faut prémunir l’hippisme mauricien de ces personnages honteusement intéressés et faire comprendre aux dirigeants du pays — secoués sur leur piédestal et qui le seront encore s’ils ne font pas preuve de sagesse — qu’ils ont le devoir de sauvegarder l’hippisme local qui a été créé pour être une activité unificatrice de la population hétéroclite de notre pays dans les années 1820. Il est aujourd’hui, plus de deux cents ans plus tard, le dernier lieu et symbole vivant de la culture et du melting pot mauricien. Tuer cela ou le transmettre à de mauvais génies équivaudrait à détruire l’une des bases vivantes de l’harmonie sociale de notre pays… À chacun d’assumer ses responsabilités !