On ne cesse de la dire dans ces mêmes colonnes depuis plusieurs années déjà : le monde arrive au bout de ses limites. Cette voie que nous avons empruntée depuis l’avènement de l’ère préindustrielle, non seulement nous ne l’avons jamais quittée, mais, comble de l’ironie, nous en avons accéléré l’issue, poursuivant notre course sans nous soucier une seconde de ce mur que l’on nous promet pourtant au prochain tournant.

Simplement parce que l’on ne le voit pas, pas plus que l’on ne voyait la COVID avant son apparition, alors que tous les signes annonciateurs de pareille catastrophe sanitaire étaient déjà bien tangibles. Pourtant, les lanceurs d’alerte se font de plus en plus fréquents, de plus en plus pressants. À l’instar de celle lancée récemment par Oxfam qui, dans son dernier rapport, nous « explique » que 1% des plus riches pollue davantage que la moitié de la planète.

Cette annonce de cette confédération internationale, relayée par la majorité des médias du monde, n’a pour autant rien d’extraordinaire lorsque l’on s’intéresse un tant soit peu à la manière dont nous exploitons nos ressources, et plus particulièrement depuis ces dernières décennies. Qu’une minorité de personnes, soit environ 63 millions, émettent jusqu’à deux fois plus de gaz à effet de serre que la moitié des plus pauvres de la population n’est en effet pas une nouvelle en soi. Ce système de pyramide inversée, nous le connaissons d’ailleurs parfaitement. Que ce soit en termes de richesses, détenues par une minorité de personnes, ou de pouvoirs, où là encore seule une petite poignée d’humains décide de la destinée de sept milliards d’autres. Et il ne pouvait évidemment en être autrement quant à la hausse des gaz à effets de serre et la perte de la biodiversité.

Bien entendu, nous ne pouvons que saluer l’initiative d’Oxfam d’avoir mené cette étude, laquelle vient nous rappeler des réalités toutes contemporaines sur la base de statistiques on ne peut plus factuelles. Non seulement nous nous devons de ressasser inlassablement le même message, à savoir que notre monde (entendez par là le système économique qui le soutient) est sous le coup d’une menace sans précédent, mais nous avons également pour obligation d’étayer ces mêmes propos par des données chiffrées, climatiques, sociologiques, économiques et écologiques. Et c’est dans ce sens que s’inscrit l’entreprise d’Oxfam. Cela dit, et sans chercher à minimiser le travail entrepris, ce rapport n’est jamais qu’une sorte de Nouveau Testament, tout ou presque ayant en effet déjà été « écrit » dans l’Ancien.

S’il nous fallait qu’une seule preuve, nous pourrions remonter à 1973, soit un an à peine après la publication du fameux Rapport Meadows, commandité par le Club de Rome. Cette année-là, en novembre plus précisément, un certain Alain Touraine, sociologue de son état, dressait en effet un constat tout aussi accablant, dénonçant les incohérences de la société de consommation au détriment des plus démunis. Et cela donc, il y a déjà… 47 ans. Ainsi, sur la gestion des déchets, il expliquait : « Nous sommes devenus des dominants à l’échelle mondiale, et, donc, nous gaspillons. Et non seulement nous gaspillons, mais nous salissons les autres » Avec des mots plus lourds de sens aujourd’hui qu’ils ne l’étaient hier : « Le gaspillage, c’est la capacité qu’a un centre dirigeant d’accumuler des ressources et de les transformer en détritus. (…) Le rapport de la production et du détritus n’est qu’un signe physique du rapport social. »

Certes, Alain Touraine n’aura pas été le seul à dresser ce portrait glaçant de nos sociétés – Donella et Dennis Meadows l’ayant notamment fait avant lui, bien que présenté autrement –, mais son analyse, dans un contexte où l’on n’évoquait pas encore l’urgence climatique et, à peine, les dérives de notre système capitaliste, reste on ne peut plus pertinente. Ainsi disait-il encore, à propos de nos sociétés dites « développées » : « Cette espèce de différenciation entre le produit brillant et l’ordure, ce n’est que la forme par laquelle la société utilise des ressources, des forces de production et les transforme d’un côté en richesse et en domination sociale et, de l’autre, en catégories subordonnées ou exploitées. » Une parole d’évangile socio-économique que nous aurons largement ignorée. Et l’on viendra encore s’étonner que nous ayons transformé notre planète en véritable enfer…

Michel JOURDAN