On parle beaucoup, ces jours-ci, de la tant attendue réouverture des frontières mauriciennes, fermées depuis mars 2020. On parle du soulagement des hôteliers, des réceptifs, des restaurateurs, des plaisanciers, des chauffeurs de taxi etc face au nécessaire retour des touristes.

Mais on semble oublier une catégorie de personnes : les artistes.

Ceux-ci sont également essentiels à notre industrie touristique. Pas question de faire revenir nos visiteurs étrangers en leur disant chaque soir : allez regarder la télé dans votre chambre.

Pourtant, contre toute attente, le gouvernement a récemment annoncé le gel, pour un an, des redevances dues par le secteur hôtelier à la Mauritius Society of Authors (MASA) pour l’utilisation de musique, live et enregistrée. Alors que cela constitue une des principales sources de revenus pour un certain nombre d’artistes locaux. Certes, la crise de la Covid et la fermeture des frontières du pays ont gravement atteint le secteur hôtelier. Mais l’Etat a continué à assurer les salaires dans ce secteur. Et les artistes, eux, n’ont toujours pas de statut.

Dans certains pays, on parle du « secteur des travailleurs des industries créatives ». Oui, on dit travailleurs, on dit industrie, mais ici, leur activité n’est couverte par aucune loi, aucun de ces Remuneration Orders qui fixent les barèmes de salaires pour les différentes catégories de travailleurs de Maurice. Et on attend toujours que le Status of the Artist Bill pourtant annoncé depuis 2017 sur la base d’une étude et d’un document détaillé de l’UNESCO vienne finalement conférer un statut et une rémunération légaux à nos artistes.

C’est dans cette direction que compte apparemment œuvrer l’Union des Artistes nouvellement reconstituée. Ayant vu le jour en 2008, cette Union a été en sommeil depuis 2013, avant d’être réactivée le 7 août dernier, avec la particularité de se présenter comme un syndicat, là où il n’y a jusqu’ici eu que des associations d’artistes.

Sa toute nouvelle présidente, Joëlle Coret, a eu le 21 septembre dernier une rencontre avec le ministre des Arts et du Patrimoine Culturel, Avinash Teeluck.

On ne peut qu’espérer que cela débouchera sur quelque chose, alors que les rencontres avec les artistes convoquées par le ministre des Finances dans le cadre de la préparation du budget en juillet dernier n’ont finalement abouti à rien.

Reconnaissance légale des artistes, élaboration de contrats de travail à faire respecter et professionnalisation du secteur se présentent pourtant comme une urgence. La crise Covid et la fermeture des hôtels ont ainsi permis de faire émerger l’immense précarité de nos artistes qui dépendent pour beaucoup de cette activité où l’absence de statut favorise leur exploitation.

Et de cette situation d’exploitation, nos artistes meurent. Cette semaine, c’est avec une grande émotion qu’a été accueillie l’annonce du décès du chanteur Lin. Sacré artiste de l’année 2016 par notre confrère l’express, il s’était surtout signalé pour son côté romantique et love, que symbolisait son très populaire San ou. Mais c’est un titre très différent que le chanteur de 43 ans a enregistré juste avant sa mort. Keeny Seenien, qui procède actuellement au mixage de cette chanson intitulée Dilo disik, en a publié un extrait sur sa page Facebook cette semaine. Et loin d’un texte tout sucre tout miel, on y découvre une veine très engagée, dénonciatrice de criantes injustices socio-économiques. Un texte qui met en lumière la galère de ceux qui pe trime toulezour gramatin tanto  sans en voir le bout, alors qu’en face certains pe kokin ek anrisi zot  fami aste sato. Ces derniers ayant de surcroit le culot de dire aux premiers ki nou pe bizin ser sintir, alors qu’eux-mêmes se gavent de luxe sans se soucier de la misère qui bouffe les autres.

« Manz biskwi desan sa ar dilo disik To nom pa lor lis » 

Non, nos artistes ne peuvent plus se contenter de se nourrir de l’eau sucrée des paroles de ceux qui les exploitent impunément.

Parce que l’art, dans toute société, a une fonction essentielle.

Et on le voit bien, avec l’intense frémissement culturel post-Covid. Comment, un peu partout dans le monde, des gens de plus en plus nombreux montrent à quel point ils ont envie, et plus, besoin, de se retrouver autour des livres, du théâtre, de la musique etc.

A Paris le week end dernier, le premier Salon du Livre Africain a attiré des milliers de visiteurs qui, à la surprise générale, ont fait la queue pendant des heures pour accéder aux 200 auteurs et 50 éditeurs présents à la mairie du 6ème arrondissement. Mettant à l’honneur des ouvrages en français mais appartenant aussi aux quelque 1 800 langues parlées parmi les 54 pays du continent africain.

Chez nous ce week-end, les portes ouvertes de Lakak Flambwayan créée à Médine par Malenn Oodiah connaissent une véritable affluence autour de diverses formes d’art. Dans l’est, à Trou d’Eau Douce, le Festival du Livre organisé par Barlen Pyamootoo accueille aussi, de vendredi à aujourd’hui, un public venu de toute l’île. Pour se distraire, mais pas seulement.

Au-delà de la seule fonction divertissante à laquelle on tente trop souvent de la réduire, la création artistique répond en effet à un besoin fondamental de s’interroger et d’interroger le monde.

Et dans ce monde, des voix issues de Maurice se projettent très fortement. On peut ainsi relever avec intérêt que deux très beaux romans écrits par des romancières mauriciennes se maintiennent dans la deuxième sélection de onze romans en lice pour le Prix Femina rendue publique cette semaine : Nathacha Appanah avec le ciselé Rien ne t’appartient (qui a déjà obtenu il y a deux semaines le Prix des Libraires de Nancy-Le Point) et Ananda Devi avec le puissant Rire des déesses. Deux ouvrages saisissants dans leur questionnement autour de l’humain, comment il se construit, se détruit, se reconstruit dans sa vérité, seul ou par les autres, avec les autres. Ananda Devi voit aussi la parution d’un essai sur l’écriture dans une toute nouvelle maison d’édition lancée ce 1er octobre, Project’iles, dirigée par les écrivains Nassuf Djailani et Jean-Luc Raharimana, qui publie aussi un roman de notre compatriote Davina Ittoo. Cette dernière étant aussi finaliste du Prix Ivoire 2021 avec son roman Misère publié par la maison d’édition d’une autre compatriote installée à Paris, la dynamique Corinne Fleury. Et la saison française des prix est aussi marquée par l’écrivain sénégalais Mohamed Mbougar Sarr, dont le saisissant roman La plus secrète mémoire des hommes, retenu dans les sélections des prestigieux prix  Goncourt, Renaudot, Médicis, Femina, Académie française, Wepler et Décembre, est édité par notre compatriote Philippe Rey. Celui-là même qui fut derrière la traduction, chez Stock, du Sueurs de sang d’Abhumanyu Unnuth

Oui, beaucoup de dynamisme international, comme on peut le voir, pour la création littéraire d’origine mauricienne. Mais si peu de soutien localement à cette création…

A La Réunion ce week end, la belle arène du Teat Plein Air de Saint Gilles a fait le plein de ses 1 000 places avec la présentation d’une version locale d’Antigone.

Dans son adaptation de la pièce de Sophocle, portée notamment par des chœurs en créole signés Danyel Waro, le metteur en scène Daniel Léocadie fait vivre cette histoire aux personnages complexes, où une femme brave le puissant Créon. Dont elle remet en question le pouvoir d’édicter des lois qui ne lui semblent pas aller dans le sens du bon, du bien, du juste.

C’est peut-être bien dans cette capacité à questionner le pouvoir du politique sur l’humain, à interroger sa raison et ses discours, que se situe le nœud de notre problème : celui de politiques qui craindraient trop de nous voir, au contact de ces œuvres, développer la capacité d’aller vers l’essence, la moelle profonde des choses. Et par là-même voir à travers et se détourner de tout ce dont ce pouvoir tente en permanence de nous enfumer.

« Les grandes œuvres appauvrissent et doivent toujours appauvrir. Elles ôtent de nous le superflu. De leur lecture, on sort toujours dénué : enrichi, mais enrichi par soustraction » écrit Mohamed Mbougar Sarr, dont La plus secrète mémoire des hommes.

Que le pouvoir sache toutefois que ce n’est pas dénuer matériellement les artistes qui empêchera cette force, toujours, de vivre et de s’exprimer, par-delà les lieux, par-delà les âges…