C’est une chose extraordinaire qui s’est passée hier dans les rues de Port-Louis. Les rues, parce qu’au-delà du tracé d’une marche, c’est sur plusieurs rues parallèlement que s’est répandue la marée humaine venue à l’appel de l’activiste Bruneau Laurette, vêtue de noir, pour symboliser la marée noire du Wakashio.

Il est clair que tout a été fait pour ralentir le flux vers Port-Louis, entre l’annonce deux jours avant la manif d’une « foire duty free » à Pailles, les nombreuses fake pictures and videos qui ont circulé prêtant à Bruneau Laurette des propos anti-hindous, la rumeur de dangerosité de la manif, la mise en service, hier, d’un métro avec moins de rames
Il est clair aussi que les services du NSS ont renseigné le gouvernement sur l’ampleur que prenait la protestation. D’où la décision de tout faire pour qu’il soit difficile d’en évaluer l’affluence : vendredi, un arrêté signifie l’interdiction d’utiliser des drones (interdiction finalement contournée par l’ingéniosité mauricienne) ; samedi, on apprend que toutes les caméras high-tech dites de Smart City récemment installées par le gouvernement à coups de milliards sont en panne sur la partie de Port-Louis que couvrira la marche

Il peut y avoir beaucoup de choses à redire par rapport à cette marche.

Le fait qu’elle n’ait pas eu un agenda clairement défini et communiqué.
Le fait qu’elle soit menée par un homme, Bruneau Laurette, dont on ne sait au fond pas grand-chose sinon qu’il travaille dans le monde très particulier de la « sécurité maritime », et qu’il s’affiche volontiers en Rambo porteur d’armes.

Mais il est évident que des dizaines de milliers de Mauriciens ont choisi de répondre à l’appel de cet homme, très charismatique dans l’expression d’une sorte de force primale et déterminée, pour venir exprimer une variété de choses. Et cela est déjà un fait inédit.
Il a souvent été dit des Mauriciens qu’ils se contentaient de se plaindre dans leur salon ou d’être des « keyboard warriors », qu’ils étaient trop inintéressés ou capons pour descendre dans la rue. Hier, ils ont montré que face au gouvernement, ils étaient déterminés à se faire voir et entendre. Et cela, hors des structures d’un parti politique. Il était ainsi passionnant de voir la diversité sociale et générationnelle de cette foule, entre une jeune génération très mobilisée et vocale, des personnes âgées également présentes en grand nombre, et des quadragénaires qui s’extasiaient d’en être là à leur première manif.
Pourquoi ces personnes étaient-elles là ?

Il est clair que Maurice a vécu dans une sorte de tension qui est allée crescendo depuis les élections législatives du 7 novembre 2019. Depuis que des centaines d’électeurs se sont retrouvés subitement et inexplicablement privés du droit de vote, que des pétitions électorales ont été entrées en cour pour contester les résultats de ces élections. Prenant le pouvoir avec, officiellement, 37% des voix exprimées, soit 28% de l’électorat, le MSM de Pravind Jugnauth semble, malgré sa victoire, avoir constamment été en proie à un sentiment d’illégitimité. C’est en tout cas ce que semble indiquer son action vis-à-vis d’une population qu’il n’a cessé de confronter, voire d’intimider.

Cela s’est concrétisé et accéléré avec la promulgation de la Covid-19 Act qui portait de sévères atteintes autant aux libertés personnelles qu’aux droits durement acquis des travailleurs de ce pays. Puis il y a eu une avalanche de révélations de cas de népotisme, avec un gouvernement qui place ses hommes à tous les postes clés, de scandales de corruption, de répression de la liberté d’expression tant au Parlement que sur les réseaux sociaux ou dans la presse, à coups d’arrestations et de détentions arbitraires. Et puis, goutte d’huile, le naufrage du Wakashio sur les récifs de Pointe d’Esny le 25 juillet, l’inaction du gouvernement pendant 12 jours avec son hautain « tout est sous contrôle », et finalement la marée noire jugée tellement prévisible du 6 août.

À travers tout cela, une absence totale de dialogue. Jamais à Maurice n’avons-nous eu le sentiment d’un gouvernement qui menace autant sa population.

C’est manifestement contre tout cela que les Mauriciens réunis hier à Port-Louis manifestaient. Pêle-mêle, pour dire leur colère face au désastre écologique, face à l’incompétence, face au népotisme, face à la corruption, face au « dominère ». Pour exiger pour certains la démission du Premier ministre, pour demander plus largement pour d’autres que les choses changent. Cela donne une sorte de maelstrom qui peut sembler confus et désordonné. Mais ce maelstrom produit une énergie très forte. Une énergie qui, au-delà de la colère, s’est exprimée dans l’ordre, avec quelque chose de bon enfant, en tous cas avec beaucoup de positivité.

Ce qui est palpable dans cette manifestation, c’est le sentiment qu’un grand nombre de Mauriciens semblent déterminés à rependre leur pays en main. Et c’est sans doute le fait marquant de cette période. Depuis la Covid-19, beaucoup de personnes qui avaient jusqu’ici eu tendance à se désintéresser de la politique, estimant qu’il s’agissait là de quelque chose de « sale », dont ils ne souhaitaient pas se soucier outre mesure, se sont soudain rendu compte que cela n’était plus possible. Parce qu’un gouvernement peut décider que nous aurons le droit de sortir de chez nous ou pas, que nous pourrons nous approvisionner ou pas, que nous aurons le droit de travailler ou pas, que nous aurons le droit de nous exprimer ou pas, que notre mer et notre île soient souillées ou pas. Les Mauriciens, soudain, se sont rendu compte que tout est politique. Et qu’il est urgent de se réapproprier la politique. C’est cela qui s’est exprimé à travers l’extraordinaire vague de citoyens reprenant la fabrication de bouées artisanales initiée par le militant écologiste et politique David Sauvage face à la marée noire. C’est cela qui est dit à travers le drapeau national porté hier collectivement à bout de bras.

S’ils étaient présents, les principaux leaders politiques de l’opposition ont apporté la mobilisation de leurs troupes mais ont respecté le non-affichage partisan. Et n’ont pas eu droit à la parole. Sur l’estrade, Bruneau Laurette a donné le micro à diverses personnes mais pas à eux. Et l’on peut à ce titre regretter que la voix féminine ait été quasiment absente de cette prise de parole publique. S’il n’a pas émulé le discours d’un Martin Luther King le 29 août 1963, l’historique « I have a dream », l’activiste a annoncé une mesure éminemment politique : la mise en circulation de ce qu’il a appelé une « pétition-referendum » pour demander le retrait du gouvernement.

Certains observateurs affirment déjà que la composante hindoue de la population n’était pas présente en masse à cette manifestation. Que quand on dit remise en cause du pouvoir, certains comprennent remise en cause du pouvoir hindou. D’où la crainte d’une fracture de notre société. La prochaine étape serait d’affirmer qu’au-delà des personnes, c’est un changement en profondeur du système qui régit notre pays depuis l’indépendance qui est nécessaire. Un système qui concentre trop de pouvoirs entre les mains d’un Premier ministre, quel qu’il soit. Un système qui ne garantit plus l’indépendance de nos institutions clés. En ce sens, le combat ne fait que commencer.

« Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas tes hommes et femmes pour leur donner des ordres, pour expliquer chaque détail, pour leur dire où trouver chaque chose Si tu veux construire un bateau, fais naître dans le cœur de tes hommes et femmes le désir de la mer  », disait Antoine de St-Exupéry. 
Hier, les Mauriciens présents en grand nombre à Port -Louis ont exprimé à voix forte le désir d’un autrement. C’est déjà un très grand pas. À suivre avec vigilance, et exigence !