De railleries de jeunes internautes en passant par l’impatience d’un « chagosceptique » notoire devenu, semble-t-il, subitement plus pressé que tout le monde que notre gouvernement accentue la pression sur la Grande-Bretagne afin qu’il nous restitue la souveraineté sur les Chagos, la récente démarche des Nations unies de modifier la carte du monde pour bien y préciser que cet archipel est bel et bien un territoire mauricien — et non pas un British Indian Ocean Territory (BIOT) — n’a véritablement pas été appréciée à sa juste valeur. Et pourtant, sans nul besoin de répéter comme un perroquet les propos du Premier ministre, Pravind Jugnauth, la démarche onusienne constitue effectivement une grande avancée additionnelle pour la République de Maurice en premier lieu et, ensuite, pour la communauté chagossienne. Une fois de plus, la démarche de l’instance internationale désavoue la prétention coloniale de l’axe anglo-américain sur le territoire en question et l’isole encore plus du reste du monde dans le dossier après le jugement consultatif de la Cour internationale de justice (ICJ) et le vote réaffirmé de l’Assemblée générale des Nations unies en faveur de Maurice.

Mais, bon sang ! Pourquoi donc de jeunes Mauriciens très actifs dans les débats citoyens — dont un qui occupe d’importantes responsabilités au sein de la cellule de communication d’une force politique historique qui se porte comme alternative au présent pouvoir — ont-ils autant choisi de tourner en dérision la belle initiative de l’ONU ? Une initiative qui est en fait une indéniable défiance aux puissants alliés occidentaux concernés. Était-il vraiment le moment d’oublier l’essentiel, de chercher la petite bête en signalant les fautes d’orthographe commises sur une carte encore inofficielle de l’organisation internationale ? Certes, par manque de rigueur rédactionnelle ont été écrits Rodrige au lieu de Rodrigues et ensuite Agaleda au lieu d’Agalega. And so what ? Après tout, la gomme élastique n’a-t-elle pas été inventée depuis des lustres pour effacer, corriger ce genre d’erreur ?

Il y a peut-être une explication de l’attitude adoptée par ces jeunes internautes dont on n’aurait pas pour autant le droit de douter du patriotisme. À coup sûr, on peut parier que, comme des milliers de leurs compatriotes déprimés par plus de deux mois d’assignation à domicile pour cause de la Covid 19, en apprenant que le Premier ministre allait faire une importante déclaration en début de soirée, ils s’attendaient à ce qu’il vienne leur annoncer le déconfinement. La délivrance ! Cela se comprend, grande a dû être leur déception quand Pravind Jugnauth n’est venu parler que de la démarche de l’ONU par rapport aux Chagos. Que, malheureusement, l’annonce de Pravind Jugnauth ait fait fizette c’est peut-être bien fait pour lui et toute son armée mexicaine de conseillers en communication. Premièrement, la tournure qu’ont prise les événements ont dû apprendre à ces derniers que la communication est un art qui s’apprend et qu’il ne suffit pas d’être dans les bons papiers du Prince ou d’avoir collé aux basques de celui-ci durant une campagne électorale pour en avoir la maîtrise. À notre humble avis, le positionnement de l’ONU aux côtés de la République de Maurice, cette fois au niveau de la cartographie du monde, aurait eu beaucoup plus d’impact et aurait été salué à sa réelle valeur s’il avait simplement fait la une des tous les bulletins d’informations de la télévision, des radios publiques et privées et de tous les journaux comme cela aurait dû l’être. Mais, manifestement, Pravind Jugnauth a voulu faire d’un enjeu national — la lutte pour la récupération de notre archipel des Chagos — un instrument de propagande partisane. Dommage ! Mais, nous le maintenons, les jeunes internautes mauriciens ne devraient en faire un prétexte et faire la fine bouche de la décision de l’ONU, car si l’archipel est définitivement rendu à Maurice comme cela doit arriver un jour ou l’autre, ce sont eux qui à l’avenir vont profiter des ressources touristiques, agricoles et marines immenses des Chagos.

Quant au « chagosceptique » dont nous évoquons l’impatience, l’ancien ministre des Affaires étrangères Jean-Claude l’Estrac pour bien le nommer, en tant que grand démocrate très écouté qu’il est — ce dont nous n’en doutons absolument pas — il permettra qu’on lui fasse légitimement remarquer qu’il ne semble plus vraiment savoir où il en est dans le conflit qui oppose son pays à l’axe anglo-américain.

Militant de l’intégrité territoriale dans les années 1970-1980, il a ensuite prôné la cogestion des Chagos par Londres et Port-Louis au nom d’un supposé pragmatisme géopolitique. Puis, son livre L’an prochain à Diego nous a révélé son défaitisme total avec des affirmations que les Chagos ont été définitivement vendues en 1965 et la vente a été soldée par le gouvernement mauricien alors en place, comme quoi donc la revendication de souveraineté de la République de Maurice n’avait plus sa raison d’être. Puis, Jean-Claude de l’Estrac avait prédit que Maurice allait perdre son combat contre la Grande-Bretagne dans l’affaire de la création d’un Parc Marin Protégé autour de l’archipel qui aurait barré l’accès à Mauriciens et Chagossiens. À l’unanimité, les cinq juges du Tribunal arbitral de la Convention de la Mer des Nations Unies (l’Unclos) lui ont donné un cinglant démenti en donnant raison au gouvernement travailliste de Navin Ramgoolam d’avoir osé. Notre ami Jean-Claude n’était pas non plus convaincu que la Cour internationale de justice allait, l’année dernière, prononcer un avis consultatif favorable à Maurice. Même si c’était le cas, avait-il pronostiqué, « cela allait être encore un coup d’épée dans l’eau ». Il s’était à nouveau lourdement trompé.
Ne voilà-t-il pas maintenant que, depuis l’avènement de la nouvelle carte du monde, l’ancien ministre des Affaires étrangères étale son impatience de voir le gouvernement prendre des mesures et presse la Grande-Bretagne. Il évoque désormais « une vraie avancée », il conseille au gouvernement de « formuler des propositions concrètes, sinon cela risque d’être une nouvelle victoire stérile ». « Nous n’avons cessé de faire valoir des victoires mais à chaque fois, cela n’a abouti à rien de concret », observe intelligemment l’ancien ministre. Encore fallait-il croire d’abord dans la pertinence des combats qui ont mené à ces « victoires », est-on en droit de le taquiner. La cerise sur le gâteau la première proposition « concrète » de Jean-Claude de l’Estrac lui-même est que « l’État mauricien ne conteste pas la présence de la base militaire US de Diego Garcia qu’il demande un loyer aux Américains et réclame aussi la rétrocession des autres îles chagossiennes selon le précédent seychellois» (ndlr : Farquhar, Desroches, Aldabra et Cosmoledo).

Cette proposition est peut-être meilleure que celle du gouvernement MSM-MMM des années 2000 à 2005 qui n’exigeait pas de paiement de loyer pour la base. Mais bof ! Ce que l’ancien ministre militant ne semble pas prêt à rappeler, c’est que cette idée de loyer remonte à 46 ans. Elle avait été émise par un certain Gaëtan Duval, leader du PMSD, qui était alors aux commandes de la diplomatie mauricienne. Manque de pot pour lui, le monde était à l’époque en pleine Guerre froide (USA versus ex-URSS et la Chine communiste). C’était également une vieille idée portée par la droite locale résolument pro-occidentale dans une île Maurice où la gauche était, elle, unie autour d’un slogan régional « Océan Indien, zone de Paix », d’où devait être banni tout armement nucléaire ou conventionnel.
Tout le monde épris de paix était tombé à bras raccourcis sur le pauvre Duval. De nos jours, seuls le Parti Lalit, l’ancien président de la République Cassam Uteem et une poignée d’individus dans des groupuscules insoumis s’en tiennent encore à une région dénucléarisée, tandis que plus nombreux, à l’instar de l’Inde, dansent maintenant dans les bras de l’Oncle Sam.