« Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas tes hommes et femmes pour leur ordonner de ramener du bois et couper des planches, pour distribuer le travail et expliquer chaque détail… Si tu veux construire un bateau, fais naître dans le cœur de tes hommes et femmes le désir de la mer… »

Cette citation attribuée à Antoine de Saint-Exupéry résume en fait à sa façon un plus long passage contenu dans Citadelle, oeuvre posthume et inachevée publiée en 1948 chez Gallimard.

Si cette formulation adopte un raccourci, elle n’en ouvre pas moins sur l’esprit profond de son propos. Et pourrait fort bien servir à aborder le Discours du Budget présenté ce vendredi par le ministre des Finances.

Alors que nous vivons une période de profond marasme politique, de graves difficultés économiques et de cruelles inquiétudes sociales, ce discours tant attendu en termes de relance vous a-t-il insufflé cela : la sensation d’une ouverture qui regonfle les poumons, donne le sentiment d’une direction et rend prêt à tout mettre en œuvre ?

Il est évident que personne n’aurait aimé, en ce moment, se retrouver à la place du ministre des Finances. Chargé de la tâche éminemment ingrate d’œuvrer au cœur d’une économie secouée de façon inédite depuis deux ans par la pandémie de Covid-19.

Mais les « rumeurs » prébudgétaires savamment distillées avaient donné à croire que le gouvernement comptait venir avec un véritable coup de fouet. Quelque chose de décisif pour relancer la machine tellement mise à mal non seulement de notre économie, mais aussi, plus fondamentalement, de notre confiance.

Or, sous le titre “Promoting recovery, revival and resilience”, on a peiné à entendre un élan directeur, à saisir un souffle.

D’entrée de jeu, le ministre énumère, pendant de longues minutes, une liste de lieux où seront aménagés des drains. C’est bien.

On ne nous parle plus d’énergie bleue, alors même que la mainmise de l’Inde sur Agaléga fait se poser beaucoup de questions sur des velléités non seulement militaires, mais aussi d’exploitation océanique, et alors que les scientifiques viennent de nommer un cinquième océan, l’océan Austral.

On nous parle plutôt d’énergie verte. Tout en nous annonçant que l’île va se transformer davantage en un vaste chantier, et que le bétonnage va s’accélérer. A côté de cela, pas un mot sur la sécurité alimentaire. Et y a-t-il eu une parole sur le pouvoir d’achat, alors que c’est bien ce qui préoccupe les ménages mauriciens, cette diminution effarante de ce que contient un panier de Rs 2 000 ?

A-t-on le sentiment d’un budget post-Covid ? De quelque chose qui donnerait l’indication que oui, nous avons compris des choses fondamentales, oui il va y avoir des changements importants dans notre façon d’envisager et de faire les choses ?

Il y a certes des choses qui retiennent l’attention ici et là.

Le remboursement à hauteur de Rs 500 000 pour les achats ou construction de maison.

L’annonce que Rs 12 milliards seront investies dans la construction de logements sociaux (même si certains relèvent que de la construction de 12 000 logements sociaux promise l’an dernier, pas un n’a encore vu le jour, malgré l’urgence cruelle incarnée par les « squatters » dormant à la pas si belle étoile…)

La reconnaissance, enfin, de la « period poverty » mise en lumière par The Ripple Project et la mise à disposition de serviettes menstruelles pour un certain nombre de jeunes étudiantes qui ne peuvent se les payer.

La reconnaissance, at long last, que les PME représentent un emploi sur deux, et qu’il est plus que jamais nécessaire de les soutenir financièrement.

A côté de cela, si le sport a été bien doté, le secteur des arts et de la culture est une fois de plus le grand laissé pour compte. Au-delà de l’annonce de la création d’une loterie du patrimoine, dont les recettes serviront à financer la rénovation d’anciens bâtiments, rien. (On pourrait à ce sujet rappeler à nos dirigeants cette phrase de Malcolm de Chazal, dans Advance du 21 décembre1964 : « Je crois que le gouvernement devrait faire passer une loi sur les montagnes, interdisant qu’on les’bulldoze’ qu’on coupe les forêts sur les versants… en un mot, que les montagnes de Maurice soient décrétées « monuments historiques » et soient protégées en conséquence »…)

Mais pour les artistes vivants, rien. Aucune mesure budgétaire. Si ce n’est la promesse, encore une fois, que le Status of the Artist Bill, véritable Arlésienne, sera promulgué « bientôt »…

Loin d’être anecdotique, la place que fait un pays à son secteur artistique et culturel dit pourtant beaucoup de ce qu’est et veut être ce pays. Quand on visite aujourd’hui un pays, on ne va pas se prosterner aux pieds de ses présidents passés. On va voir les monuments qui consacrent son ingéniosité architecturale, les musées et lieux d’expression qui disent la créativité de son âme, les sites qui témoignent de sa spiritualité, les espaces où se conjugue le quotidien de sa vitalité, culinaire et autre.

Pour marquer sa présidence, François Mitterrand avait aussi choisi d’investir le colossal projet de modernisation du Musée du Louvre. Quand Singapour, qui s’est hissée en 50 ans au rang de championne de la croissance asiatique, a voulu redynamiser son image de « ville la plus ennuyeuse d’Asie », c’est dans le secteur artistique et culturel qu’elle a investi massivement, depuis une dizaine d’années, pour devenir une ville globale, dynamique et branchée. En développant musées, galeries, foires, créations généreusement financées.

Chez nous, les artistes et créateurs culturels restent coincés dans l’image de gentils amuseurs ou rêveurs dont il n’importe pas de se soucier outre mesure. Budget après budget, le nombre de lignes, et de mesures qui leur sont consacrées, se réduisent comme peau de chagrin. On pourrait dire qu’avec le Covid, il y a d’autres priorités. Mais ce serait ignorer que loin d’être un mendiant, le secteur culturel, s’il est soutenu, est un secteur capable d’être très porteur économiquement. En France, on affirme ainsi que le secteur culturel rapporte plus que le secteur de l’automobile et le secteur du luxe…

Investir dans les arts et la culture, ce n’est pas juste nourrir quelques artistes. C’est nourrir l’âme d’un pays.

Et cela pourrait être un des enjeux capitaux de cette période où la crise est venue se greffer sur la crise, où l’on ne sait plus dans quel monde on vit, et où l’on va.

L’historien et philosophe Marcel Gauchet fait ressortir depuis un certain temps, dans ses analyses, « l’immense malaise qui étreint nos sociétés ». Parce que, dit-il, « nous construisons à l’aveugle. Aussi l’édifice s’écroule-t-il à mesure qu’il s’élève, non sans produire des dégâts croissants dans cet environnement malmené ».

Où trouver une boussole ?

Fondamentalement, les arts permettent d’interroger et d’articuler les temps de notre construction et de notre vie, personnelle et commune.

C’est bien en cela qu’ils sont essentiels, a fortiori dans une époque en pleine crise d’avenir, où l’on ne distingue plus d’horizon à désirer et vers lequel se diriger.

Parce qu’au-delà de simplement divertir, la création peut nous aider à articuler le fil du passé, l’ancrage du présent et le façonnage d’un avenir que l’on peut se représenter.

Parce que face au danger « d’économicisation » aliénante de l’avenir, la création artistique et culturelle aide à ramener et poursuivre l’humanisation de l’à venir.

« La culture c’est ce qui nous survit, ce qui nous permet d’inscrire la fragilité de l’humain dans la durée, d’entrer dans une forme de permanence alors que tout n’est que précarité. C’est ce qui nous permet d’imaginer ce qui n’existe pas encore, et donc de comprendre que nous ne sommes pas condamnés à ce qui existe » dit le philosophe, historien et politologue Achille Mbembe.

Peut-être est-ce pour cela, justement, que nos gouvernements successifs se sont toujours désintéressés des arts et de la culture. Des fois qu’on se rendrait compte « que nous ne sommes pas condamnés à ce qui existe », et qu’on se mettrait à rêver trop grand….