Depuis quelques semaines, un nombre croissant de jeunes Mauriciennes viennent exposer, sur les réseaux sociaux et à travers le hashtag #MeToomru, les pressions et exactions auxquelles elles ont été et sont soumises par des hommes mauriciens détenant un pouvoir à des niveaux divers. Avec la particularité, depuis cette semaine, que certains noms sont cette fois clairement cités, là où des désignations plus ou moins « anonymes » prévalaient jusqu’ici.

À la base, c’est en 2007, à l’initiative de l’Américaine Tarana Burke, que démarre véritablement le mouvement MeToo, avec pour objectif d’encourager la prise de parole des femmes pour affirmer que les agressions sexuelles et le viol sont beaucoup plus courants que ce qui est souvent supposé, et donner la possibilité aux victimes de faire connaître leur expérience. Mais c’est à partir d’octobre 2017, à la suite de l’affaire Weinstein, que le mouvement va véritablement prendre une tournure mondiale. Suite de la dénonciation du grand producteur hollywoodien par des comédiennes de renom (ce qui va mener à sa condamnation à 23 ans de prison au début de 2020), l’actrice américaine Alyssa Milano propose alors d’utiliser les réseaux sociaux pour partager les témoignages de violences sexuelles et de violences contre les femmes sous ce hashtag #MeToo. Tout de suite après, la journaliste française Sandra Muller propose sur Twitter la version francophone #Balancetonporc afin que « la peur change de camp ». C’est le déferlement. En quelques jours, des centaines de milliers de témoignages de femmes. Qui font état de « violences sexuelles de tous types », allant de l’interpellation salace au harcèlement, à l’agression, au viol. Survenues dans le cadre familial, à l’école, au travail. Ce qui amène le philosophe Thomas Schauder à souligner que la quantité et la diversité de ces témoignages indiquent que le problème n’est pas causé par des individus isolés mais constituent un fait social collectif pouvant être étudié et qui est susceptible d’évoluer. À Maurice, deux jeunes femmes de caractère vont lancer #ShameThem. En quelques semaines, elles recueillent des centaines de témoignages de jeunes filles et femmes racontant leur expérience de harcèlement. Mais dans une petite île, difficile parfois d’aller plus loin. Car ce qui est souvent à la base du harcèlement, à savoir la relation de pouvoir, est ici décuplé par la petitesse du territoire et la concentration extrêmement serrée de ceux qui exercent le pouvoir. Comment espérer obtenir un diplôme, un emploi, une place, si l’on prend le risque de s’opposer aux happy few qui détiennent le pouvoir de les donner et de les enlever ? Ce qui rend au fond le problème encore plus corsé. Et ce qui fait peut-être que la question ne peut s’éteindre ainsi.

Depuis quelques semaines, on a pu voir apparaître sur les réseaux sociaux un nouveau mouvement baptisé #Metoomru. Avec une nouvelle affluence de témoignages édifiants. Qui ont la particularité de mettre en cause des personnalités du domaine de l’enseignement, du secteur littéraire et musical, de la presse. Haut cadre du secteur bancaire, directeur de publication, enseignant de GP, écrivain. Avec d’abord des précisions qui permettent assez aisément de deviner l’identité des concernés. Mais aussi, depuis une semaine, des noms.

Il faut certes, comme le disent certains, faire attention. Car il peut y avoir des dénonciations abusives, des velléités de revanche qui peuvent amener derrière les barreaux et ruiner la vie d’hommes qui n’ont rien à se reprocher. Mais il faut d’abord prendre en compte ces témoignages. Car au-delà de l’image de chieuses qui cassent l’ambiance et les plaisirs délicieux de la « séduction », il y a là exprimés, par ces jeunes filles et femmes, des actes scabreux, des détresses criantes, des traumatismes violents. Des vies brisées. Et il serait déjà important que certains hommes entendent que les comportements que eux peuvent juger anodins, inoffensifs ou socialement « acceptables », peuvent être vécus comme offensifs, humiliants ou traumatisants par celles auxquelles ils les imposent.

Il est fort aisé de dire qu’il faudrait faire des dépositions à la police et aller en cour. C’est ne pas prendre en compte l’impératif de repli sur soi qu’impose souvent le traumatisme. La honte infligée par le milieu. La non-collaboration d’une société qui transforme les femmes-victimes en coupables, en leur infligeant toutes sortes de refus, à commencer par celui de prendre leur déposition, et de condamnations hardiment explicites. Dans le genre « mais au fond tu l’as bien cherché ».

Les procédures en cour sont ardues, longues, traumatisantes, et placent souvent sur les épaules de la victime le burden de prouver qu’elles sont bien des victimes. Et nous devrions sérieusement nous interroger sur cela. Parce que face à cette réalité, une nouvelle génération de jeunes femmes a décidé de prendre les armes qui sont à leur disposition, de saisir pleinement l’outil des réseaux sociaux, et d’aller au-delà des indications permettant aux « initiés » de reconnaître certaines personnes en citant parfois carrément des noms. Visiblement excédées de devoir rester dans le « flou artistique » face à des hommes qui utilisent la notoriété dont ils bénéficient à des niveaux divers pour agir en tant que prédateurs vis-à-vis de filles souvent très jeunes. Une façon pas seulement de dénoncer, mais aussi, en les exposant, de tenter de prévenir d’autres potentielles victimes.

On pourrait trouver cela un peu « facile ». Mais cela demande en réalité beaucoup de courage. Et peut avoir un prix très lourd. C’est ce dont témoigne notamment la dramaturge et féministe Eve Hensler. Surtout connue pour sa pièce de théâtre Les monologues du vagin, jouée dans le monde entier depuis sa création en 1996, elle raconte, dans Le corps du monde en 2014, l’impact qu’a probablement eu sur elle le fait de recevoir, suite à cette pièce, des milliers de témoignages de femmes violentées. Et ce, également dans le cadre d’une communauté qu’elle tente de mettre en place au Congo avec des femmes du pays, abusées, violées, humiliées dans leur corps. Sa propre enfance violée par son père, la rancœur de n’avoir pas été écoutée par sa mère, les souffrances des autres qu’elle prend à son compte, tout cela va déboucher sur un cancer de l’utérus très offensif et un traitement qui l’a mise au tapis. Mais la guérison viendra au terme d’un livre qu’elle publie en 2019 sous le titre The apology (Le pardon). Eve Hensler y donne à lire une longue lettre d’aveux et d’excuses qu’elle imagine son propre père lui écrivant par-delà la mort, où il reconnaît et se repend pour les viols incestueux, les maltraitances et les humiliations qu’il lui a infligés. C’est dire à quel point la prise de parole peut-être cathartique, à quel point elle peut être essentielle pour guérir.

Au-delà d’agir a posteriori, il importe aussi, urgemment, d’agir à la base pour que cette violence cesse tout bonnement d’exister et de détruire des filles et des femmes. C’est tout l’enjeu de la prise de parole des jeunes Mauriciennes d’aujourd’hui. D’exposer, démonter, défaire, remplacer un système où des hommes se croient autorisés à agir en prédateurs à l’égard des femmes parce que disposant de divers leviers de pouvoirs, et où les femmes se sentent condamnées à le subir et à faire avec. « On ne naît pas soumise, on le devient », écrit la jeune philosophe Manon Garcia dans un ouvrage qui vient de paraître, en écho au « On ne naît pas femme, on le devient » de Simone de Beauvoir. Où elle questionne notamment le paradoxe de la soumission féminine consentie. Consistant notamment à considérer comme « normal » ou inévitable qu’une femme ne puisse marcher dans la rue à la nuit tombée sans être une proie désignée, ou qu’un patron ait le droit de lui mettre la main aux fesses en « joke ».

Être une femme, ce n’est pas devoir se résigner à être, sans cesse, une proie. C’est cela, fondamentalement, que nous invite à reconnaître ce mouvement. Saurons-nous l’entendre ?